Le souverain de l'île d'Elbe
Le 6 avril 1814, à Fontainebleau, Napoléon signe son abdication sans condition, après que ses maréchaux lui ont fait comprendre que l'armée ne marcherait plus. Le traité signé le 11 avril avec les puissances alliées lui laisse le titre d'empereur et la souveraineté de l'île d'Elbe, à une dizaine de kilomètres des côtes toscanes, avec une petite garde et une rente annuelle de deux millions de francs à la charge de la France. Dans la nuit du 12 au 13 avril, il a tenté de s'empoisonner et en a réchappé. Le 4 mai, il débarque à Portoferraio.
Il ne se comporte pas en homme qui attend. Il visite l'île à cheval, fait percer des routes, remettre en état les mines de fer de Rio, réorganiser les finances, loger une petite armée et une petite flotte. Sa mère, Letizia, et sa sœur Pauline le rejoignent. Mais la vie privée du souverain d'Elbe est une suite de deuils et d'absences : Joséphine meurt à la Malmaison le 29 mai 1814, et Marie-Louise, retournée à Vienne avec le roi de Rome, ne le rejoindra jamais. Il reste surtout, de très près, en contact avec ce qui se passe en France, par les journaux, les visiteurs, les officiers qui font le voyage.
Son départ de l'île ne s'explique pas par un seul motif. La rente promise n'est pas versée, et ses ressources s'amenuisent. À Vienne, où les puissances règlent le sort de l'Europe depuis l'automne, on évoque le projet de l'éloigner dans une île plus lointaine, moins proche de l'Italie et de la France. Surtout, les rapports qui lui parviennent décrivent un pays déçu par le nouveau régime. Napoléon en tire la conclusion qu'une occasion se présente, et qu'elle ne durera pas.
Une France mal réconciliée
La première Restauration n'a pourtant rien d'une tyrannie. Louis XVIII, entré à Paris le 3 mai 1814, a octroyé le 4 juin une Charte constitutionnelle qui garantit les libertés individuelles, la liberté de culte, l'égalité devant la loi, deux chambres, et maintient le Code civil, la Légion d'honneur et la vente des biens nationaux. Le traité de Paris du 30 mai ramène la France à ses frontières de 1792 ou peu s'en faut, mais sans indemnité de guerre ni occupation prolongée.
Ce qui blesse est plus diffus. La cocarde blanche remplace le tricolore, que des soldats ont porté de Valmy à Wagram, et l'on voit reparaître, dans l'entourage du roi, des émigrés qui affichent leurs rancunes. L'armée, ramenée à des effectifs de paix, met en demi-solde des milliers d'officiers formés dans les guerres de la Révolution et de l'Empire, et voit sa Garde réorganisée sous un autre nom. Des prisonniers rentrent de captivité, humiliés, au moment où leurs régiments sont dispersés. Les acquéreurs de biens nationaux, de leur côté, redoutent qu'on leur reprenne ce que la Charte leur garantit, et la presse n'a plus de censeur mais de nombreux ennemis. Le régime n'est pas impopulaire partout, il s'en faut, et la lassitude de la guerre est réelle. Mais il manque d'amis dans les casernes, et c'est là que tout va se jouer.
Le vol de l'Aigle
Le 26 février 1815, un dimanche soir, Napoléon embarque à Portoferraio sur un petit brick, L'Inconstant, avec un millier d'hommes environ, répartis sur sept bâtiments. Le commissaire britannique chargé de le surveiller, Neil Campbell, est absent de l'île : il est allé en Toscane. Le convoi échappe aux croisières françaises et britanniques et mouille au golfe Juan le 1ᵉʳ mars. Dans une proclamation à l'armée, Napoléon promet que « l'aigle, avec les couleurs nationales, volera de clocher en clocher jusqu'aux tours de Notre-Dame ».
Il évite la vallée du Rhône, royaliste, et prend la route des Alpes, par Grasse, Digne et Gap, avec une avant-garde qui ouvre la voie et une escorte qui ne tire pas. Les populations de montagne l'accueillent bien. Le 7 mars, devant le lac de Laffrey, à une vingtaine de kilomètres de Grenoble, il se trouve face à un bataillon du 5ᵉ régiment de ligne qui lui barre la route. La tradition veut qu'il ait avancé seul vers les soldats, ouvert sa redingote et les ait invités à tirer sur leur empereur. Aucun coup n'est tiré, et la troupe se range derrière lui. Le soir même, à Grenoble, le colonel Charles de La Bédoyère entraîne le 7ᵉ de ligne et ouvre les portes de la ville.
La suite est une marche triomphale. À Lyon, le 10 mars, le comte d'Artois, frère du roi, et le maréchal Macdonald ne parviennent pas à retenir les troupes, qui passent à l'Empereur. Le maréchal Ney, qui avait quitté Paris avec la promesse, rapportée par la tradition, de ramener Napoléon « dans une cage de fer », rallie le 14 mars à Lons-le-Saunier, après avoir constaté que ses régiments ne le suivraient pas ; à Auxerre, il retrouve son ancien chef. Les préfets hésitent, les généraux se rangent, les paysans et les ouvriers acclament. L'armée royale, dont le roi attendait beaucoup, se défait. Dans la nuit du 19 au 20 mars, Louis XVIII quitte les Tuileries pour la Belgique. Le 20 mars au soir, Napoléon y fait son entrée, acclamé par des officiers à demi-solde, vingt jours après son débarquement et presque sans avoir tiré un coup de fusil.
Gouverner : l'Empire libéral
Le retour a été une aventure militaire. Il faut maintenant gouverner, et Napoléon sait qu'il ne peut plus le faire comme avant. Il a été porté par l'armée, mais les notables, la bourgeoisie, les anciens révolutionnaires lui demandent des garanties. Il constitue un ministère qui mêle fidèles et nouveaux venus : Cambacérès à la Justice, Caulaincourt aux Affaires étrangères, Davout à la Guerre, Decrès à la Marine, et, plus surprenants, Carnot à l'Intérieur, le vieux régicide devenu comte de l'Empire, et Fouché à la Police, dont personne ne doute qu'il joue sur plusieurs tableaux.
Le plus remarquable est la rencontre avec Benjamin Constant. Le 19 mars, cet écrivain libéral avait publié dans le Journal des débats un article très dur contre l'Empereur. Quelques semaines plus tard, Napoléon le reçoit et lui demande de rédiger une constitution. Il en sort l'Acte additionnel aux constitutions de l'Empire, promulgué le 22 avril : une chambre des pairs nommée par l'Empereur, une chambre des représentants élue, la responsabilité des ministres, la liberté de la presse et l'indépendance des juges. Le texte est soumis à un plébiscite, qui donne plus de 1,5 million de oui contre seulement quelques milliers de non, mais dans un pays où l'on s'abstient largement. Les libéraux jugent le texte trop timide, les bonapartistes trouvent qu'on a trop cédé. Le 1ᵉʳ juin, la cérémonie dite du Champ de Mai, au Champ-de-Mars, proclame la nouvelle constitution et remet leurs aigles aux régiments ; les deux chambres sont ouvertes le 7 juin.
Sur d'autres points, le pouvoir fait des gestes d'ouverture : un décret du 29 mars 1815 abolit la traite des Noirs, dans un geste qui vise aussi l'opinion britannique. Il reste que le pays n'est pas unanime. Une partie du Midi et de l'Ouest reste hostile, la Vendée reprend les armes en mai, et il faut y envoyer des troupes dont l'armée du Nord aurait eu besoin. Le régime a trois mois devant lui, et il ne les a pas.
L'Europe se ligue
À Vienne, où le Congrès siège toujours, la nouvelle du départ de l'île d'Elbe parvient le 7 mars. Les réactions sont rapides. Le 13 mars, les huit puissances signataires du traité de Paris de 1814 déclarent Napoléon « hors des relations civiles et sociales » et le livrent à « la vindicte publique ». Le 25 mars, l'Autriche, la Prusse, la Russie et la Grande-Bretagne renouvellent leur alliance de Chaumont et s'engagent à mettre chacune 150 000 hommes en campagne. C'est la Septième Coalition.
Napoléon écrit pourtant aux souverains pour leur promettre la paix, et il espère sans doute que les rivalités apparues au Congrès à propos de la Pologne et de la Saxe empêcheront l'union. Il n'en est rien. Pour les alliés, le problème n'est plus Napoléon seul, mais la possibilité qu'un homme revienne au pouvoir par l'armée et rouvre la guerre. Son beau-père, François Iᵉʳ d'Autriche, garde auprès de lui Marie-Louise et le petit roi de Rome. Quant à Murat, roi de Naples, qui a pris les armes contre l'Autriche au printemps pour soutenir son beau-frère, il est battu à Tolentino les 2 et 3 mai, et signe la convention de Casalanza le 20 mai.
Il faut donc se préparer. Davout, au ministère de la Guerre, rappelle les anciens soldats, rouvre les arsenaux et organise les gardes nationales. Pour la campagne, il en sort en trois mois une force d'environ 125 000 hommes, l'armée du Nord. Napoléon décide de ne pas attendre l'invasion. Le gros des forces alliées est encore loin, sur le Rhin ou en route, mais deux armées sont déjà en Belgique, à proximité de la frontière : celle de Wellington, composée de Britanniques, de Néerlandais, de Belges, de Hanovriens et de Brunswickois, et celle du maréchal Blücher, prussienne. S'il les bat l'une après l'autre avant qu'elles n'opèrent leur jonction, il peut espérer ouvrir une négociation en position de force.
La campagne de Belgique
Le 15 juin au matin, l'armée du Nord passe la Sambre à Charleroi. La concentration, menée en grand secret, a surpris les coalisés. Napoléon divise ses forces en deux ailes, confiées à Ney et à Grouchy, et garde le centre sous son commandement. Le lendemain, 16 juin, il écrase une partie de l'armée prussienne à Ligny, mais les choses se passent moins bien sur sa gauche. À Quatre-Bras, Ney, qui doit tenir le carrefour face aux troupes de Wellington, n'y parvient pas, et le corps de d'Erlon, qui aurait pu décider du sort de l'une des deux batailles, passe la journée à marcher de l'une à l'autre sans se battre.
Ligny n'est pas la victoire décisive espérée. Les Prussiens battent en retraite en bon ordre, non vers l'est, comme Napoléon l'imagine, mais vers le nord, à Wavre, d'où ils pourront rejoindre l'armée de Wellington. Le 17 juin, Napoléon charge Grouchy, avec environ 33 000 hommes, de poursuivre les Prussiens, et marche lui-même sur Wellington, qui s'est replié sur le plateau de Mont-Saint-Jean, en avant de la forêt de Soignes. La nuit est marquée par des pluies violentes qui détrempent le terrain.
Waterloo
La bataille s'engage le 18 juin vers onze heures et demie, plus tard que prévu parce que Napoléon a voulu laisser le sol sécher pour que son artillerie puisse manœuvrer. Il dispose d'environ 72 000 hommes, Wellington d'un peu moins de 70 000, parmi lesquels les Britanniques ne forment qu'une minorité. L'attaque sur la ferme fortifiée de Hougoumont absorbe pendant des heures des forces bien supérieures à ce que l'objectif méritait. En début d'après-midi, un grand assaut du corps de d'Erlon sur la gauche anglo-alliée échoue. Vers seize heures, Ney lance les charges de cavalerie sur le centre, sans l'appui de l'infanterie ni de l'artillerie, et les carrés britanniques résistent. Peu après, les têtes de colonne prussiennes de Bülow apparaissent sur le flanc droit français, et Napoléon doit détourner une partie de ses réserves pour défendre Plancenoit.
La ferme de la Haye-Sainte, au cœur du dispositif de Wellington, tombe enfin vers dix-huit heures, mais Napoléon n'exploite pas assez vite ce succès. Vers dix-neuf heures trente, il lance la Garde dans un dernier assaut sur le centre allié. Les bataillons de la Moyenne Garde montent sous le feu, sont arrêtés puis refoulés, et le cri « La Garde recule ! » parcourt les lignes françaises. Au même moment, le corps de Zieten arrive sur la gauche de Wellington. L'armée se débande. Seuls quelques bataillons de la Vieille Garde, formés en carrés, couvrent la retraite.
Grouchy, de son côté, a rencontré à Wavre l'arrière-garde prussienne et s'y est battu toute la journée de manière inconclusive. Il a entendu le canon, et certains de ses subordonnés lui demandaient de marcher vers lui, mais il s'est tenu à l'ordre reçu. La question de savoir s'il aurait dû désobéir a nourri des décennies de controverses. Les historiens la jugent aujourd'hui moins décisive qu'on ne l'a cru : le plan de Napoléon reposait sur des hypothèses sur la retraite prussienne que Ligny n'avait pas confirmées, et sa manière de conduire la bataille, le retard à l'engager, la dispersion de ses efforts, laisse des critiques bien plus lourdes. Les pertes sont considérables des deux côtés : environ 25 000 tués et blessés pour les Français, sans compter les prisonniers, et plus de 20 000 chez les Anglo-Néerlandais et les Prussiens.
La seconde abdication
Napoléon quitte le champ de bataille et regagne Paris le 21 juin, où il apprend que les chambres, que Lafayette a poussées à se déclarer en séance permanente, n'attendent plus que son départ. Le 22 juin, il abdique en faveur de son fils, que les chambres proclament sous le nom de Napoléon II sans jamais lui donner de pouvoir réel. Un gouvernement provisoire est formé, sous la présidence de Fouché. Le 25 juin, l'Empereur se retire à la Malmaison, dans la maison de Joséphine, puis part le 29 pour Rochefort, dans l'espoir de gagner les États-Unis. La croisière britannique rend le passage presque impossible. Le 15 juillet, il se rend au capitaine Frederick Maitland, sur le Bellerophon, dans l'espoir d'un asile qu'on ne lui accordera pas.
Paris, de son côté, capitule le 3 juillet. Louis XVIII y est de retour le 8, et c'est ce jour-là, selon la tradition, que le préfet de la Seine, Gaspard de Chabrol de Volvic, parlant au roi de la période écoulée, emploie l'expression de « Cent-Jours ». Le compte est symbolique : il y en a 94 du retour aux Tuileries à la seconde abdication, 110 jusqu'au retour du roi. Le Bellerophon mène Napoléon en Angleterre, puis le Northumberland l'emporte vers Sainte-Hélène, où il arrive le 15 octobre 1815. Il y mourra le 5 mai 1821.
Ce que les Cent-Jours ont coûté
La France paie lourdement l'aventure. Le second traité de Paris, du 20 novembre 1815, la ramène aux frontières de 1790, lui impose une indemnité de 700 millions de francs et une occupation par des troupes alliées pouvant durer jusqu'à cinq ans, qui prendra fin en 1818. Le régime restauré se durcit. Dans le Midi, une « Terreur blanche » frappe des bonapartistes présumés et des protestants, et le maréchal Brune est assassiné à Avignon en août. La Bédoyère est fusillé le 19 août. Ney, jugé par la Chambre des pairs, est condamné à mort et fusillé le 7 décembre, tandis que Murat, retourné en Italie, est exécuté à Pizzo le 13 octobre.
Sur le plan politique, les Cent-Jours ont fait perdre à la monarchie restaurée l'espoir d'une réconciliation facile, et ils ont donné à ses adversaires, libéraux comme bonapartistes, un argument durable : le roi n'avait tenu que par l'étranger. Pour Napoléon lui-même, l'épisode fait basculer l'image. Celui qui avait abdiqué en 1814 comme un chef de guerre vaincu devient, avec le retour de l'île d'Elbe, une figure de légende, et à Sainte-Hélène il se présentera volontiers comme un souverain converti aux idées libérales. Les historiens en doutent : l'Acte additionnel était un compromis imposé par les circonstances, et ceux qui l'ont écrit, Constant le premier, ne cachaient pas leurs réserves sur la sincérité du souverain.
Ce qui frappe, au-delà de la défaite, c'est la rapidité avec laquelle un régime peut s'effondrer sans combat, puis renaître de la même manière. Vingt jours ont suffi pour aller du golfe Juan aux Tuileries ; moins de quatre mois ont séparé le débarquement de la défaite de Waterloo, et celle-ci a mis fin pour de bon à la question napoléonienne en Europe.
Pour aller plus loin
- Henry Houssaye, 1815, 3 vol. (La Première Restauration, Waterloo, La Seconde Abdication), Perrin, 1893-1905.
- Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur, Fayard, 1977.
- Andrew Roberts, Napoleon. A Life, Viking, 2014.
- Munro Price, Napoleon. The End of Glory, Oxford University Press, 2014.
- Alessandro Barbero, The Battle. A New History of Waterloo, Walker & Company, 2005.
- Un témoin et acteur : Benjamin Constant, Mémoires sur les Cent-Jours, 1820-1822.