Il naît sujet d'un roi de France qui vient d'acheter son île, il meurt prisonnier des Anglais sur un rocher de l'Atlantique sud. Entre les deux, Napoléon Bonaparte a gouverné la France pendant quinze ans, redessiné la carte de l'Europe, écrit un code civil que des centaines de millions de personnes appliquent encore, et laissé derrière lui des champs de bataille où se comptent des millions de morts. Cette biographie suit le fil, année après année, en donnant les chiffres quand ils sont connus et les fourchettes quand les sources se contredisent.
Une île qui vient de changer de maître
En mai 1768, par le traité de Versailles, la république de Gênes cède à la France l'administration de la Corse. Les Corses de Pascal Paoli refusent. Le 8 mai 1769, ils sont écrasés à Ponte-Novu. Trois mois plus tard, le 15 août 1769, dans une maison de la rue Malerba à Ajaccio, Letizia Ramolino accouche d'un garçon que l'on prénomme Napoleone, en mémoire d'un oncle mort deux ans plus tôt. L'enfant est ondoyé à domicile et ne sera baptisé que le 21 juillet 1771, à la cathédrale d'Ajaccio.
Le père, Carlo Buonaparte — Charles, une fois francisé —, est avocat au Conseil supérieur de l'île. La famille appartient à cette petite notabilité insulaire qui siège au conseil des Anciens d'Ajaccio depuis 1616, selon Jean Tulard : des notaires, des hommes de loi, alliés à d'anciennes familles seigneuriales. Elle n'est pas riche. Napoléon dira plus tard de la maison familiale qu'elle était « misérable », ce qui est exagéré, mais les ressources reposent sur les récoltes et quelques rentes.
Charles joue serré. Élu le 8 juin 1777 député de la noblesse aux États de Corse, il part pour Versailles en décembre 1778 et obtient, grâce à la protection du comte de Marbeuf, gouverneur de l'île, une bourse du roi pour son deuxième fils. Il faut pour cela fournir des preuves de noblesse remontant à quatre degrés. Charles les fournit. C'est ce dossier de parchemins, et non un quelconque destin, qui ouvre à un petit Corse de neuf ans les portes d'une école militaire française.
L'élève boursier
Le 1er janvier 1779, Joseph et Napoléon entrent au collège d'Autun. Le cadet y reste trois mois et vingt jours, le temps d'apprendre assez de français pour suivre les cours — il ne parlait jusque-là qu'un dialecte corse. La légende veut qu'il ait maîtrisé la langue en trois mois : c'est peu crédible, et il gardera toute sa vie l'accent et une orthographe approximative.
Le 15 mai 1779, il entre à l'école royale militaire de Brienne-le-Château, dans l'actuelle Aube, l'un des douze collèges qui accueillent les fils de la petite noblesse. Il y passe cinq ans. Les témoignages sur ce séjour se contredisent — l'historien Jacques Godechot les jugeait sujets à caution — mais tous s'accordent sur deux choses : l'élève est moyen partout sauf en mathématiques, où il excelle, et il est moqué pour son accent, ce qui l'isole. La fameuse bataille de boules de neige qu'il aurait commandée un hiver appartient à la légende plus qu'aux archives.
Le 17 octobre 1784, à quinze ans, il quitte Brienne pour l'École royale militaire de Paris, où il avale en dix mois le traité de mathématiques de Bézout que les autres mettent trois ans à digérer. Le 24 février 1785, son père meurt d'un cancer de l'estomac, à trente-huit ans : la famille se retrouve sans revenus, et Napoléon jugera toujours son aîné Joseph trop faible pour en prendre la tête. En septembre, il passe son examen de sortie et se classe quarante-deuxième sur cinquante-huit. Le 3 novembre 1785, à seize ans, il rejoint à Valence le régiment d'artillerie de La Fère comme lieutenant en second.
Le lieutenant corse
Ce qui suit ne ressemble en rien à la carrière d'un officier modèle. Entre 1786 et 1793, Napoléon passe plus de temps en Corse qu'à son régiment : congés de six mois renouvelés, retours tardifs, absences prolongées. Il rentre pour la première fois sur l'île en septembre 1786, sept ans et neuf mois après l'avoir quittée, et ne rejoint sa garnison que treize mois plus tard. Entre deux séjours, il lit énormément — Plutarque, Tite-Live, Rousseau, Raynal — et remplit des cahiers de notes.
La Révolution le trouve lieutenant à Auxonne, à dix-neuf ans. Il choisit son camp sans hésiter : les Bonaparte sont pour la Révolution, les partisans de Paoli pour une Corse protégée par l'Angleterre. Le 1er avril 1792, dans des circonstances assez troubles — on a compté 522 voix pour 492 inscrits —, il se fait élire lieutenant-colonel en second des volontaires corses. Il est à Paris le 20 juin 1792 quand la foule envahit les Tuileries, et devient capitaine le 13 juillet. En février 1793, l'expédition de La Maddalena, où il commande l'artillerie, tourne au fiasco.
La rupture avec Paoli est brutale. Le 24 mai 1793, la maison des Bonaparte est mise à sac et incendiée par les paolistes ; le 11 juin, la famille fuit l'île ; le 13, elle débarque en France, sans argent et sans situation. Napoléon a vingt-trois ans, une famille à charge et une solde de capitaine. Le 29 juillet 1793, à Beaucaire, il écrit Le Souper de Beaucaire, un pamphlet pro-jacobin où un militaire explique à des négociants fédéralistes qu'ils ont tort. La Convention le fera imprimer. C'est son premier coup de sonde politique, et il porte.
Toulon, ou la chance saisie
Le 28 août 1793, Toulon, tenue par les fédéralistes et les royalistes, se livre aux flottes britannique et espagnole. La France y perd son arsenal et une partie de sa marine. L'armée envoyée reprendre la ville est commandée par Carteaux, un ancien peintre. Le 7 septembre, son chef d'artillerie Dommartin est blessé ; les représentants en mission — dont Saliceti, compatriote de Bonaparte, et Augustin Robespierre — imposent à Carteaux le jeune capitaine qui traîne dans le secteur.
Son plan est simple et juste : ne pas attaquer la ville, mais prendre les hauteurs de la presqu'île du Caire pour interdire la rade à la flotte alliée. Privés de ravitaillement par mer, les assiégés devront partir. Les Britanniques comprennent le danger et fortifient la position, qu'ils baptisent le « Petit Gibraltar ». Bonaparte réquisitionne des canons dans toute la région, monte une cinquantaine de batteries, est promu chef de bataillon le 19 octobre. Le général Dugommier, arrivé en novembre, reconnaît la valeur du plan et l'exécute.
Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1793, l'assaut est donné sous la pluie. Le corps à corps dure la nuit entière ; Bonaparte y reçoit un coup d'esponton à la cuisse. Au matin, la position est prise, l'artillerie s'y installe, et les Britanniques évacuent la rade. Toulon tombe le 18 décembre. Le 22, à vingt-quatre ans, Napoléon Bonaparte est nommé général de brigade.
Vendémiaire, ou la seconde chance
La faveur est un métier dangereux. Le 9 thermidor an II (27 juillet 1794), Robespierre tombe ; le 9 août, Bonaparte est arrêté à Antibes, au fort Carré, pour son amitié avec Augustin Robespierre. Il est relâché au bout de quelques jours, mais sa carrière cale. On lui propose la Vendée : il refuse, se fait porter malade, et se retrouve le 15 septembre 1795 rayé des cadres — ou démissionnaire, les sources hésitent. À vingt-six ans, il est sans emploi et sans solde, et dîne chez des amis pour ne pas dîner seul.
Le 13 vendémiaire an IV (5 octobre 1795), sept sections parisiennes se soulèvent contre la Convention, qui vient d'imposer les décrets des « deux tiers » pour garantir une majorité républicaine. Environ 25 000 insurgés marchent sur les Tuileries. Barras, chargé de la défense, appelle auprès de lui cinq généraux, dont Bonaparte — qui dirige en fait les opérations. Il envoie un jeune chef d'escadron nommé Joachim Murat chercher les quarante canons parqués aux Sablons, les met en batterie à l'entrée des rues, et fait tirer à mitraille. La canonnade dure trois quarts d'heure. On compte environ trois cents morts sur les marches de Saint-Roch.
Onze jours plus tard, il est général de division ; le 25 octobre, général en chef de l'armée de l'Intérieur. On l'appelle le « général Vendémiaire ». C'est chez Barras qu'il rencontre, le 15 octobre 1795, une créole de la Martinique, veuve d'un général guillotiné, mère de deux enfants et couverte de dettes : Marie Josèphe Rose Tascher de la Pagerie, qu'il rebaptise Joséphine.
Ils se marient le 9 mars 1796, devant un officier d'état civil qui n'a pas qualité pour le faire, sans cérémonie religieuse, avec Barras pour témoin. Sur l'acte, les deux époux mentent : elle se rajeunit de quatre ans, lui se vieillit de dix-huit mois, ce qui efface presque leurs six ans d'écart. Deux jours plus tard, il part pour Nice. Le 2 mars, il avait été nommé général en chef de l'armée d'Italie.
L'Italie invente Bonaparte
On lui confie un front secondaire. Les deux grandes armées du Rhin doivent porter le coup décisif ; l'armée d'Italie, mal payée, mal chaussée, n'est là que pour occuper les Autrichiens. En un an, elle bat cinq armées autrichiennes successives et décide seule du sort de la guerre.
La méthode, il la répétera toute sa vie : marcher vite, se glisser entre deux armées ennemies et les battre l'une après l'autre avant qu'elles ne se rejoignent. Montenotte, Millesimo, Lodi en avril et mai 1796 ; entrée à Milan le 15 mai ; Castiglione en août ; Arcole du 15 au 17 novembre, où il s'expose sur la digue avec un drapeau ; Rivoli les 14 et 15 janvier 1797 ; Mantoue capitule le 2 février.
Mais l'Italie n'est pas qu'une affaire militaire. Bonaparte y gouverne : il signe les armistices, crée des républiques sœurs, lève des contributions, expédie à Paris des millions et des chefs-d'œuvre prélevés dans les collections italiennes, et négocie lui-même les préliminaires de Leoben puis le traité de Campoformio, le 18 octobre 1797. Un général qui fait la paix à la place de son gouvernement : le Directoire encaisse l'argent et laisse faire.
Il fabrique aussi son personnage. Deux journaux aux armées, des bulletins rédigés par lui, des proclamations qui parlent aux soldats comme aucun général ne l'avait fait : à trente ans, l'homme est déjà une image publique, et cette image lui appartient.
Le mirage d'Orient
Rentré en héros, élu à l'Institut le 25 décembre 1797, il inspecte les côtes de la Manche en vue d'un débarquement en Angleterre — et conclut que c'est impossible. Il propose alors l'Égypte : couper la route des Indes, s'installer en Méditerranée orientale. Le Directoire accepte le 5 mars 1798, trop heureux d'éloigner un général trop populaire.
La flotte quitte Toulon le 19 mai 1798 avec l'armée d'Orient et une commission de savants. Malte est prise les 10 et 11 juin, Alexandrie les 1er et 2 juillet, les mamelouks battus à Chebreiss le 13 puis aux Pyramides le 21. Le Caire tombe le 24 juillet. Onze jours après le débarquement, tout bascule : les 1er et 2 août, à Aboukir, Nelson détruit la flotte française. L'armée est prisonnière de sa conquête.
Le versant savant de l'expédition, lui, restera. L'Institut d'Égypte est fondé au Caire le 22 août 1798, la pierre de Rosette est découverte en juillet 1799 et la monumentale Description de l'Égypte paraîtra de 1809 à 1829. C'est de là que naît l'égyptologie moderne — Champollion déchiffrera les hiéroglyphes à partir de la copie de Rosette.
Le versant militaire est plus sombre. La révolte du Caire, le 21 octobre 1798, est réprimée dans le sang. En Syrie, Jaffa est prise et pillée le 7 mars 1799 : Bonaparte y fait exécuter quelque 2 500 à 3 000 prisonniers ottomans, fusillés ou égorgés faute de munitions. La peste décime les rangs. Le siège de Saint-Jean-d'Acre, commencé le 19 mars, est levé le 17 mai sans résultat. Le 25 juillet, une dernière victoire à Aboukir sauve les apparences.
Le 23 août 1799, Bonaparte s'embarque sur la frégate La Muiron en laissant le commandement à Kléber, qui apprendra son départ par une lettre. Il débarque à Saint-Raphaël le 9 octobre. En droit militaire, cela s'appelle abandonner son armée ; dans la France de 1799, cela s'appelle arriver à point nommé. Kléber sera assassiné au Caire le 14 juin 1800 et son successeur Menou capitulera le 31 août 1801.
Brumaire : la République confisquée
Le Directoire est à bout : finances ruinées, guerre reprise, coups d'État à répétition. Sieyès, l'un des directeurs, veut une constitution nouvelle et cherche un sabre. Bonaparte fera l'affaire, croit-il.
Le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799), sous prétexte d'un complot jacobin, on transfère les assemblées à Saint-Cloud et l'on confie à Bonaparte le commandement des troupes de Paris. Le lendemain, tout manque de rater. Devant le Conseil des Cinq-Cents, son discours est confus, les députés le huent, on crie à la dictature, on parle de le mettre hors la loi. C'est son frère Lucien, président de l'assemblée, qui sauve la journée : il fait traîner le vote, sort, harangue les soldats en leur affirmant que des députés ont voulu poignarder le général, et lance les grenadiers de Murat dans la salle. Le coup d'État parlementaire devient un coup d'État militaire.
Le soir même, les députés restés sur place votent la fin du Directoire et confient le pouvoir à trois consuls provisoires : Bonaparte, Sieyès, Ducos. « La Révolution est fixée aux principes qui l'ont commencée : elle est finie », proclame Bonaparte le 20 brumaire. La Constitution de l'an VIII, adoptée le 13 décembre 1799, organise un exécutif écrasant derrière une façade parlementaire : trois assemblées sans pouvoir réel et un Premier consul qui gouverne. Sieyès, écarté, hérite de la présidence du Sénat.
Le plébiscite qui ratifie le texte donne officiellement 3 011 007 oui contre 1 562 non. En 1972, l'historien Claude Langlois a démontré que Lucien Bonaparte, ministre de l'Intérieur, avait tout simplement doublé le nombre de oui pour masquer une abstention massive. Le régime naît sur un chiffre faux.
Le Consul bâtisseur
Le pouvoir se consolide par une victoire. Le 14 juin 1800, à Marengo, l'armée de réserve passée par le col du Grand-Saint-Bernard est d'abord battue : environ 22 000 Français contre 30 000 Autrichiens, la ligne rompue, la journée perdue. Elle est sauvée en fin d'après-midi par le retour de la division Desaix — qui y laisse la vie — et une charge de cavalerie de Kellermann. Les pertes françaises approchent les 5 600 hommes, celles des Autrichiens dépassent 14 000 avec les prisonniers. Bonaparte rentre à Paris en vainqueur et fera réécrire trois fois le récit officiel de la bataille.
Suivent quatre années qui font plus pour la France que toutes les batailles. Le 13 février 1800 naît la Banque de France ; le 17 février, la loi du 28 pluviôse an VIII installe les préfets à la tête des départements ; le Conseil d'État, créé par la Constitution, prépare les lois. Le 15 juillet 1801, le Concordat signé avec Pie VII met fin à dix ans de guerre religieuse en reconnaissant le catholicisme comme la religion « de la grande majorité des Français » — pas comme religion d'État — et en salariant le clergé. Les lycées sont créés le 1er mai 1802, la Légion d'honneur le 19 mai, le franc germinal le 7 avril 1803. Le cadastre est lancé, les chambres de commerce rétablies, les écoles de droit rouvertes.
Au milieu de ce chantier, la violence rôde. Le 24 décembre 1800, rue Saint-Nicaise, une « machine infernale » explose quelques secondes après le passage de la voiture du Premier consul : vingt-deux morts et une centaine de blessés. Bonaparte accuse les jacobins et en fait déporter cent trente ; Fouché démontrera que l'attentat était royaliste.
Le monument de la période reste le Code civil. Une commission de quatre juristes — Tronchet, Portalis, Bigot de Préameneu, Maleville — rédige le projet à partir d'août 1800. Il est discuté article par article au Conseil d'État, en une centaine de séances dont Bonaparte préside plus de la moitié, avec une obstination qui étonne les magistrats. Les trente-six titres sont votés un à un entre mars 1803 et mars 1804, puis réunis par la loi du 21 mars 1804 en un ensemble de 2 281 articles.
Le Code consacre l'égalité civile, la propriété, la liberté de contracter, la laïcité du mariage et le divorce hérité de la Révolution. Il consacre aussi la puissance paternelle et l'incapacité juridique de la femme mariée, placée sous l'autorité de son mari pour l'essentiel des actes de la vie civile : il faudra plus d'un siècle et demi pour en effacer les traces. Ce même 21 mars 1804, en pleine nuit, le duc d'Enghien était fusillé dans les fossés de Vincennes, enlevé en territoire badois et jugé en quelques heures par une commission militaire. Le Code et l'exécution portent la même date : c'est tout le Consulat en une journée.
La tache : l'esclavage rétabli
Le 4 février 1794, la Convention avait aboli l'esclavage dans les colonies. La mesure n'était appliquée qu'à Saint-Domingue, en Guadeloupe et en Guyane ; ailleurs, l'occupation britannique ou la résistance des planteurs l'avaient bloquée. La paix d'Amiens rend à la France la Martinique, Tobago et Sainte-Lucie, où l'esclavage n'a jamais cessé. Le gouvernement consulaire choisit le statu quo, c'est-à-dire l'esclavage.
La loi du 20 mai 1802 maintient l'esclavage et la traite dans les colonies restituées, « conformément aux lois et règlements antérieurs à 1789 ». En Guadeloupe, le général Richepance débarque le 5 mai 1802 avec 3 500 hommes ; la résistance conduite par Louis Delgrès s'achève le 28 mai à Matouba, où les insurgés se font sauter plutôt que de se rendre. Un arrêté consulaire du 16 juillet 1802 — dont l'original n'a été retrouvé aux Archives nationales qu'en 2007 — y rétablit officiellement l'esclavage. En Guyane, un arrêté de décembre 1802 fait de même.
À Saint-Domingue, l'expédition du général Leclerc, beau-frère de Bonaparte, débarque avec une vingtaine de milliers d'hommes. Toussaint Louverture, capturé le 7 juin 1802 malgré les promesses faites à sa reddition, est déporté en France et meurt le 7 avril 1803 au fort de Joux, dans le Doubs. La fièvre jaune emporte Leclerc le 2 novembre 1802 et une partie du corps expéditionnaire ; la guerre tourne à l'extermination réciproque ; l'indépendance d'Haïti est proclamée le 1er janvier 1804. Entre-temps, le 30 avril 1803, Bonaparte a vendu la Louisiane aux États-Unis pour quatre-vingts millions de francs : le rêve américain est mort avec l'armée de Saint-Domingue.
Le prix humain n'est pas seul en cause. À partir de 1802, les officiers noirs et métis sont écartés de l'armée — le général Thomas-Alexandre Dumas, père de l'écrivain, est mis à la retraite à quarante ans — et la citoyenneté se referme sur la couleur de peau. Les historiens ont nuancé les intentions sans atténuer les faits : Jean-Joël Brégeon rappelle que Bonaparte n'était pas initialement favorable au rétablissement et songeait à des statuts transitoires, et Jean-François Niort décrit un Premier consul « manipulé par le lobby esclavagiste ». Le 29 mars 1815, pendant les Cent-Jours, Napoléon abolira la traite — mais pas l'esclavage — sous la pression britannique ; le décret n'aura pas le temps d'être appliqué.
Le sacre : fonder une dynastie
Le complot de Cadoudal, en 1804, sert d'argument décisif : si le Premier consul est assassiné, tout s'effondre. La réponse est l'hérédité. Le sénatus-consulte du 18 mai 1804 confie « le gouvernement de la République » à un empereur des Français — la formule dit bien l'ambiguïté, et les pièces de monnaie porteront « Napoléon empereur, République française » jusqu'en 1808.
Le sacre a lieu le 2 décembre 1804 à Notre-Dame de Paris. Pie VII a fait le voyage ; Napoléon l'a accueilli en forêt de Fontainebleau le 25 novembre, à cheval et en habit de chasse, comme par hasard. Dans la cathédrale, l'empereur se couronne lui-même, puis couronne Joséphine agenouillée devant lui. Tout est fabriqué pour l'occasion : les abeilles mérovingiennes, l'aigle romaine et carolingienne, une couronne dite de Charlemagne forgée pour la circonstance. Napoléon se veut la quatrième dynastie, après les Mérovingiens, les Carolingiens et les Capétiens.
Le 26 mai 1805, à Milan, il ceint la couronne de fer des rois lombards et devient roi d'Italie. Le tableau de David, achevé en 1807, a fait le reste : depuis deux siècles, le sacre se regarde à travers lui, et ce qu'il montre n'est pas tout à fait ce qui s'est passé.
1805 : Trafalgar et Austerlitz
Deux ans durant, la future Grande Armée campe autour de Boulogne, face à l'Angleterre, et s'y entraîne comme aucune armée française ne l'avait fait. Le plan — attirer la flotte britannique aux Antilles, dégager la Manche quelques jours — échoue ; en août 1805, la Grande Armée quitte le camp et marche vers le Danube. Le 20 octobre, Mack capitule à Ulm avec son armée, encerclée sans bataille. Le lendemain, 21 octobre 1805, au large du cap Trafalgar, Nelson détruit la flotte franco-espagnole de Villeneuve : dix-huit vaisseaux pris ou coulés, de 2 458 à plus de 4 000 morts selon les décomptes, et la maîtrise des mers acquise à la Grande-Bretagne pour un siècle. Nelson meurt dans son heure de gloire.
Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du sacre, Napoléon livre à Austerlitz la bataille qu'on étudie encore. Il abandonne volontairement le plateau de Pratzen pour attirer les Austro-Russes vers son aile droite affaiblie, puis coupe leur centre dégarni. Face à 85 000 à 89 000 coalisés, ses 72 000 à 75 000 hommes perdent 1 305 tués, 6 940 blessés et 573 prisonniers ; les Austro-Russes laissent de 24 000 à 36 000 hommes, dont plus de 11 000 prisonniers, 45 drapeaux et environ 180 canons.
Le traité de Presbourg, le 26 décembre, chasse l'Autriche d'Italie et d'Allemagne. Quant aux étangs de Satschan, où des fuyards russes s'enfoncent sous les boulets français, le bulletin de l'armée parle de milliers de noyés : les historiens avancent plutôt de 200 à 2 000 morts, et des témoignages locaux rapportent que les étangs, asséchés quelques jours après la bataille, n'ont livré que deux ou trois corps et environ 150 chevaux. La légende commence là, dans les bulletins.
L'Europe à ses pieds
Le 12 juillet 1806, seize princes allemands forment la Confédération du Rhin sous la protection de Napoléon ; le 6 août, François II abdique la couronne du Saint-Empire romain germanique, qui cesse d'exister après huit siècles. La Prusse, humiliée, prend les armes.
Le 14 octobre 1806, deux batailles sont livrées le même jour à quelques lieues l'une de l'autre. À Iéna, Napoléon croit écraser l'armée prussienne et n'en affronte qu'une partie ; à Auerstedt, Davout, avec son seul IIIe corps, bat le gros des forces prussiennes commandées par le duc de Brunswick. L'armée de Frédéric le Grand s'effondre en quelques jours. Napoléon entre à Berlin le 27 octobre et va se recueillir devant le tombeau de Frédéric II à Potsdam.
C'est de Berlin qu'il signe, le 21 novembre 1806, le décret instaurant le Blocus continental : interdiction à tout navire venant d'Angleterre d'aborder les ports du continent. L'arme est économique, et elle se retournera contre son inventeur. Pour la faire respecter, il faudra contrôler le Portugal, l'Espagne, la Russie, la Hollande — c'est-à-dire faire la guerre partout.
L'hiver polonais lui inflige son premier vrai choc. À Eylau, les 7 et 8 février 1807, sous la neige, la bataille tourne au carnage indécis : de 10 000 à 25 000 pertes françaises selon les sources, 15 000 à 20 000 côté russe, vingt-trois généraux français hors de combat. Le 14 juin, Friedland rétablit tout : environ 10 000 pertes françaises contre 20 000 à 25 000 russes selon les historiens étrangers.
Les 7 et 9 juillet 1807, sur un radeau ancré au milieu du Niémen, Napoléon et Alexandre Ier se partagent l'Europe. Tilsit crée le duché de Varsovie et le royaume de Westphalie, ampute la Prusse de la moitié de son territoire et fait du tsar un allié. C'est l'apogée. Les trônes se distribuent en famille : Joseph à Naples puis en Espagne, Louis en Hollande, Jérôme en Westphalie, Murat à Naples, Eugène de Beauharnais vice-roi d'Italie. En 1808, une noblesse d'Empire est créée, avec ses ducs de Montebello, d'Auerstaedt et de Dantzig.
L'ulcère espagnol
Tout commence par le Portugal, qui refuse le blocus et que Junot envahit en novembre 1807. Pour y accéder, les troupes françaises traversent l'Espagne, alliée. Napoléon profite alors de la querelle entre Charles IV et son fils Ferdinand pour les convoquer à Bayonne et leur arracher, en mai 1808, une double abdication. Il place son frère Joseph sur le trône d'Espagne.
Le pays entier se soulève. Le 2 mai 1808, Madrid s'insurge ; la répression du lendemain fournira à Goya son tableau le plus célèbre. En juillet, le général Dupont capitule à Baylen avec près de 18 000 hommes — la première capitulation d'une armée impériale en rase campagne, et le signal que l'aigle n'est pas invincible. Napoléon vient en personne à l'automne, reprend Madrid, repousse les Britanniques à la mer, puis repart : l'Autriche bouge à nouveau.
Ce qui reste est une guerre sans front, faite d'embuscades, de sièges atroces — Saragosse deux fois — et de représailles. La guerrilla entre dans le vocabulaire militaire européen. Wellington débarque et ne lâche plus. Pendant six ans, la péninsule immobilise des centaines de milliers de soldats dont Napoléon manquera partout ailleurs. Il l'a reconnu à Sainte-Hélène : « Cette malheureuse guerre m'a perdu ; toutes les circonstances de mes désastres se rattachent à ce nœud fatal. »
Wagram, le divorce et le roi de Rome
En avril 1809, l'Autriche attaque en Bavière. Napoléon reprend l'initiative en cinq jours, mais la campagne est dure : il est légèrement blessé au pied devant Ratisbonne le 23 avril. Vienne prise, il franchit le Danube et se heurte, les 21 et 22 mai à Essling, à son premier échec en bataille rangée. Le maréchal Lannes, l'un de ses rares amis, y est mortellement blessé.
Il recommence six semaines plus tard avec un dispositif écrasant. Les 5 et 6 juillet 1809, à Wagram, plus de 150 000 Français et alliés affrontent plus de 130 000 Autrichiens : près de 900 canons, un front de plusieurs lieues, et des pertes à l'avenant — 6 901 tués et 26 757 blessés selon les états officiels français, 41 250 hommes côté autrichien selon l'historien Ian Castle. La guerre a changé d'échelle.
Le 12 octobre 1809, à Schönbrunn, un étudiant allemand de dix-sept ans, Friedrich Staps, tente de le poignarder pendant une revue. L'épisode le frappe : il est mortel, et il n'a pas d'héritier. Or il sait désormais que la stérilité du couple ne vient pas de lui — le petit Léon est né en 1806, et Marie Walewska est enceinte. Le divorce d'avec Joséphine est prononcé le 15 décembre 1809, l'annulation religieuse suit en janvier 1810.
Le 2 avril 1810, il épouse l'archiduchesse Marie-Louise, fille de l'empereur d'Autriche, dix-huit ans, petite-nièce de Marie-Antoinette. Le 20 mars 1811 naît Napoléon François Charles Joseph, roi de Rome. Le Grand Empire compte alors 134 départements, de Hambourg à Rome, et domine, avec ses États vassaux, une Europe de quelque soixante-dix millions d'habitants. Dans le même mouvement, les États pontificaux sont annexés, Pie VII excommunie l'empereur et se retrouve prisonnier à Savone puis à Fontainebleau.
Le gouffre russe
L'alliance de Tilsit n'a pas tenu quatre ans. La Russie s'accommode mal du blocus qui ruine son commerce, l'existence du duché de Varsovie l'inquiète, et l'annexion des États du duc d'Oldenbourg, beau-frère du tsar, fournit le prétexte. Dans la nuit du 23 au 24 juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen près de Kovno. Plus de 600 000 hommes entreront en Russie au fil de la campagne, dont une majorité de non-Français : Allemands, Italiens, Polonais, Suisses, Autrichiens, Prussiens.
Les Russes refusent la bataille et brûlent tout derrière eux. L'armée fond sans combattre : maladies, chaleur, chevaux morts, traînards. Smolensk est prise en ruines le 17 août. Le 7 septembre, à la Moskova — Borodino pour les Russes —, environ 130 000 Français affrontent 103 000 à 115 000 réguliers russes renforcés de cosaques et de miliciens. La journée coûte 28 000 à 35 000 hommes aux Français, dont quarante-neuf généraux, et 44 000 à 45 000 aux Russes : la journée la plus sanglante de toutes les guerres napoléoniennes. Napoléon, malade, refuse d'engager la Garde. Koutouzov se retire en ordre.
Le 14 septembre, la Grande Armée entre dans Moscou, ville vidée de ses habitants : sur quelque trois cent mille, il en reste quelques milliers. Des incendies éclatent dès la nuit suivante, en plusieurs points à la fois ; le gouverneur Rostoptchine avait fait évacuer les pompes. La ville, bâtie surtout en bois, brûle quatre jours et perd les deux tiers de ses maisons, avec les vivres sur lesquels l'armée comptait pour hiverner. Napoléon attend cinq semaines une réponse d'Alexandre qui ne vient pas.
Le départ est donné le 19 octobre. Barré à Maloïaroslavets, il faut reprendre la route de l'aller, déjà dévastée. Le froid arrive fin octobre, la cavalerie disparaît faute de chevaux, la discipline se défait. Du 26 au 29 novembre, au passage de la Bérézina, les pontonniers du général Éblé jettent deux ponts dans l'eau glacée ; l'armée échappe à l'encerclement, mais des milliers de traînards restés sur la rive gauche sont tués ou capturés. Le 5 décembre, apprenant la tentative de coup d'État du général Malet à Paris, Napoléon quitte l'armée et rentre en traîneau.
En janvier 1813, environ 23 000 hommes se regroupent derrière la Vistule. Le reste — cinq cent mille hommes, peut-être plus — est mort, prisonnier ou dispersé. Les Russes ont perdu autant, mais ils sont chez eux.
L'Allemagne perdue
Ce qui suit force l'admiration des historiens les plus sévères : en quelques mois, Napoléon refait une armée. Un sénatus-consulte du 11 janvier 1813 met 350 000 hommes à sa disposition — conscrits appelés par anticipation, gardes nationaux versés dans la ligne, canonniers de marine transformés en fantassins. Il manque l'essentiel : les chevaux, morts en Russie. Sans cavalerie, on gagne des batailles mais on n'exploite pas les victoires.
Lützen le 2 mai, Bautzen les 20 et 21 mai : deux succès chèrement payés qui ne décident de rien. L'armistice de juin, que Napoléon accepte, donne aux coalisés le temps de recevoir les renforts russes et de convaincre l'Autriche, qui déclare la guerre en août. Dresde, les 26 et 27 août, est sa dernière grande victoire sur le sol allemand.
Du 16 au 19 octobre 1813, autour de Leipzig, 190 000 à 210 000 Français font face à quelque 200 000 coalisés le premier jour, plus de 300 000 le troisième. Les contingents saxons passent à l'ennemi en plein combat. La retraite tourne au désastre quand le pont de l'Elster saute trop tôt : le maréchal Poniatowski, fait maréchal trois jours plus tôt, se noie en tentant de traverser. Les pertes françaises atteignent 38 000 à 45 000 tués et blessés, au moins 15 000 prisonniers et plus de 20 000 blessés abandonnés dans les hôpitaux de la ville. L'Allemagne est perdue ; le 30 octobre, à Hanau, il faut se frayer un passage à travers l'armée bavaroise, hier alliée.
La campagne de France
Le 1er janvier 1814, les coalisés franchissent le Rhin. Napoléon leur oppose 70 000 hommes environ, dont beaucoup de conscrits de vingt ans qu'on appelle les « Marie-Louise », contre des forces trois à cinq fois supérieures. Et il livre, de l'avis des spécialistes, sa plus belle campagne : Brienne, Champaubert, Montmirail, Vauchamps, Montereau — une série de coups portés à l'armée de Blücher en une semaine, par un homme de quarante-quatre ans qui dort à cheval.
Cela ne suffit pas. Le 9 mars, le traité de Chaumont lie les coalisés pour vingt ans. Ils cessent de courir après l'empereur et marchent droit sur Paris, qui capitule le 31 mars. Le Sénat le déchoit le 3 avril. Ses maréchaux refusent de continuer ; le 6 avril 1814, à Fontainebleau, il abdique sans condition. Dans la nuit du 12 au 13 avril, il avale un poison préparé pendant la campagne de Russie ; il vomit et survit.
Le traité de Fontainebleau lui laisse le titre d'empereur, la souveraineté de l'île d'Elbe, une pension annuelle de deux millions de francs et une garde. Marie-Louise reçoit Parme. Le 20 avril, dans la cour du Cheval-Blanc, il fait ses adieux à la Garde et embrasse le drapeau. Sur la route du Sud, dans les villages provençaux royalistes, il doit enfiler un uniforme autrichien pour ne pas être reconnu.
L'île d'Elbe et le vol de l'Aigle
À Elbe, il gouverne comme il a toujours gouverné : il ouvre des routes, réorganise l'administration et les mines, s'occupe d'urbanisme, inspecte tout. Mais la pension promise n'est jamais versée, sa femme et son fils sont retenus en Autriche, Joséphine meurt à la Malmaison le 29 mai 1814, et des rumeurs de déportation vers une île de l'Atlantique circulent. En France, la Restauration multiplie les mécontents : demi-solde des officiers, retour des émigrés, peur de voir les biens nationaux repris.
Le 26 février 1815, il embarque sur le brick l'Inconstant avec un millier d'hommes. Le 1er mars, il débarque à Golfe-Juan. Évitant la vallée du Rhône royaliste, il prend par les Alpes : Grasse, Castellane, Digne, Sisteron, Gap. Le 7 mars, à Laffrey, un bataillon envoyé de Grenoble lui barre la route. Il s'avance seul, ouvre sa redingote : les soldats passent de son côté sans tirer un coup de feu.
Grenoble, Lyon, puis Ney — qui avait promis de le ramener « dans une cage de fer » — se rallient tour à tour. Le 20 mars 1815, il couche aux Tuileries que Louis XVIII a quittées la veille. Le 13 mars, le congrès de Vienne l'a mis au ban de l'Europe. Pour élargir sa base, il fait rédiger par Benjamin Constant un Acte additionnel qui libéralise l'Empire ; le plébiscite qui l'approuve recueille peu de voix et beaucoup d'abstentions. La France est fatiguée.
Waterloo
Il choisit d'attaquer avant que les coalisés ne se rassemblent. En Belgique, l'armée du Nord se glisse entre les Prussiens de Blücher et les Anglo-alliés de Wellington. Le 16 juin, il bat Blücher à Ligny pendant que Ney s'accroche aux Quatre-Bras ; mais les Prussiens se retirent en bon ordre vers le nord, et non vers l'est comme il le croit. Grouchy, lancé à leur poursuite avec un tiers de l'armée, les cherchera toute la journée du 18 sans les trouver.
Le dimanche 18 juin 1815, au sud de Bruxelles, 72 000 à 74 000 Français attaquent les quelque 68 000 hommes de Wellington installés sur la crête du Mont-Saint-Jean. La pluie de la nuit a retardé l'attaque de plusieurs heures. Hougoumont dévore une division entière, les grandes charges de cavalerie se brisent sur les carrés britanniques, La Haye Sainte tombe trop tard. En fin d'après-midi, les Prussiens débouchent sur le flanc droit et s'emparent de Plancenoit ; vers dix-neuf heures, la Garde attaque et recule pour la première fois de son histoire. L'armée se disloque.
Les Français laissent 24 000 à 26 000 tués et blessés, dont 6 000 à 7 000 prisonniers ; Wellington perd environ 17 000 hommes, Blücher 7 000. Le mot « la Garde meurt et ne se rend pas », prêté à Cambronne, est une invention de journaliste : l'intéressé l'a nié toute sa vie.
Le 22 juin, Napoléon abdique une seconde fois en faveur de son fils. Il gagne Rochefort dans l'espoir de passer aux États-Unis, trouve la rade bloquée, écrit au prince régent d'Angleterre pour demander asile au « plus constant » de ses ennemis, et monte le 15 juillet à bord du Bellerophon. Les ministres britanniques refusent qu'il pose le pied en Angleterre : il y invoquerait l'habeas corpus. Le 7 août, on le transborde sur le Northumberland, cap au sud.
Sainte-Hélène
L'île est à 1 900 kilomètres des côtes africaines, au milieu de l'Atlantique. Il y arrive le 15 octobre 1815 et s'installe le 10 décembre à Longwood, une ancienne ferme humide sur un plateau balayé par le vent, à six kilomètres de Jamestown. L'entourage est réduit : le grand maréchal Bertrand et sa femme, Montholon et la sienne, Gourgaud, Las Cases, quelques domestiques.
Avec le gouverneur Hudson Lowe, arrivé en avril 1816, c'est une guerre de tracasseries : titres refusés, déplacements surveillés, correspondance ouverte. Napoléon en tire parti. Il dicte, des heures durant, le récit de sa vie et de son règne. Las Cases, expulsé fin 1816, emporte ses notes et publie en 1823 le Mémorial de Sainte-Hélène. Le livre invente le Napoléon libéral, héritier de la Révolution, champion des nationalités, victime des rois : pour Jean Tulard, il devient « le bréviaire du bonapartisme ». Aucune campagne ne lui aura mieux réussi que celle-là, menée sans un soldat.
La mort et ses controverses
La santé se dégrade à partir de 1817. En avril 1821, il rédige son testament et une quarantaine de pages de codicilles. Il meurt le samedi 5 mai 1821 à dix-sept heures quarante-neuf, à cinquante et un ans. Ses derniers mots sont rapportés de trois façons différentes selon les témoins — « France, armée, tête d'armée, Joséphine » dans la version la plus répandue, « tête… armée… » dans une autre : on ne saura pas.
L'autopsie est pratiquée dès le lendemain par le docteur Antommarchi assisté de médecins britanniques. Elle décrit un estomac ravagé, un ulcère perforé bouché par le foie, une muqueuse couverte d'ulcérations. Le compromis officiel retient le cancer de l'estomac — la maladie qui avait emporté son père à trente-huit ans. Les historiens Thierry Lentz et Jacques Macé tiennent cette version, celle des procès-verbaux originaux, pour la plus crédible ; d'autres médecins soulignent que le mot « tumeur » n'apparaît dans aucun rapport et penchent pour une hémorragie digestive chronique aggravée par des traitements aberrants, notamment une dose massive de calomel administrée la veille de la mort.
Reste la thèse de l'empoisonnement à l'arsenic, lancée en 1961 par le dentiste suédois Sten Forshufvud à partir d'analyses de cheveux. Elle est rejetée par les spécialistes de la période : l'arsenic se retrouve dans des mèches prélevées à toutes les époques de sa vie, y compris dans l'enfance, et il était omniprésent au XIXe siècle — teintures, papiers peints verts, médicaments. Une exposition chronique n'est pas un assassinat.
Faute d'accord sur l'inscription — Londres refusait « Napoléon » sans le nom de Bonaparte — sa pierre tombale, dans la vallée du Géranium, restera vierge pendant dix-neuf ans.
Le retour des cendres
En 1840, Louis-Philippe obtient de Londres la restitution du corps. Le prince de Joinville, son fils, va le chercher avec la frégate la Belle Poule. L'exhumation a lieu le 15 octobre 1840 ; le corps, resté remarquablement conservé, quitte l'île le 18. Après Cherbourg et Le Havre, le cercueil remonte la Seine à bord du vapeur la Dorade et s'amarre à Courbevoie le 14 décembre.
Le 15 décembre 1840, par un froid glacial, le char funèbre descend les Champs-Élysées devant une foule immense et gagne les Invalides. Victor Hugo, qui y assiste, en tirera des pages célèbres. Le tombeau dessiné par Louis Visconti ne sera achevé qu'en 1861 : un sarcophage souvent décrit comme du porphyre rouge, en réalité un quartzite aventuriné de Finlande, posé sur un socle de granit vert des Vosges, au fond d'une crypte circulaire ouverte sous le dôme.
Longwood et la vallée du Tombeau deviendront propriété française en 1858, rachetées par Napoléon III : deux hectares de France au milieu de l'Atlantique, entretenus aujourd'hui encore par un conservateur nommé par Paris.
Ce qu'il laisse
La France de 1815 est plus petite que celle de 1792, occupée, endettée, privée de ses colonies et de sa flotte. Le bilan humain des guerres de la Révolution et de l'Empire se compte en millions : les estimations vont de 3,5 à 6,5 millions de morts, et l'infographie publiée en 2023 par Vincent Haegele et Frédéric Bey avance 4,5 millions de morts entre 1792 et 1815, dont environ 3 135 000 militaires et 1 365 000 civils. Sur vingt-trois ans de guerre, près de 2,8 millions de Français ont servi dans l'armée de terre.
Et pourtant, l'État français d'aujourd'hui vit encore dans les murs qu'il a bâtis. Le Code civil, le Conseil d'État, la Cour des comptes, la Banque de France, les préfets, les lycées, le baccalauréat, la Légion d'honneur, les chambres de commerce, les conseils de prud'hommes, le cadastre : tout cela date de lui, parfois d'un seul mois de l'an VIII. Le Code civil est toujours en vigueur ; au début des années 2000, plus de 1 100 de ses 2 281 articles d'origine tenaient encore. Il a été porté par les armées en Belgique, aux Pays-Bas, en Rhénanie, en Italie, en Pologne, et il a inspiré des codes du Québec à l'Amérique latine et du Japon à l'Égypte.
Le bilan comporte aussi ce qu'on a longtemps tu : l'esclavage rétabli en 1802, la presse réduite à quelques feuilles surveillées, une police politique, des prisons d'État, une femme mariée juridiquement mineure, et la guerre comme régime permanent. Le bicentenaire de sa mort, en 2021, a montré que le débat français n'est pas clos : on peut commémorer sans célébrer, et l'exercice reste inconfortable.
Quant à la légende, elle est née à Sainte-Hélène et n'est jamais morte. Le Mémorial a fourni le récit, le romantisme l'a chanté, le Second Empire l'a institutionnalisé, et l'édition l'entretient : en 2014, on estimait à environ 80 000 le nombre de titres consacrés à l'empereur. Les historiens, eux, ont cessé de choisir entre la légende dorée et la légende noire. Georges Lefebvre a inscrit Napoléon dans l'histoire sociale de la Révolution, Jean Tulard a décrit le « mythe du sauveur » et fait des études napoléoniennes une discipline, Thierry Lentz a repris le dossier institutionnel pièce par pièce, et des historiens anglo-saxons comme Steven Englund, David A. Bell ou Michael Broers ont replacé l'Empire dans l'histoire de la guerre totale et de la domination européenne. Le personnage résiste à tous : c'est peut-être la meilleure définition de son importance.
Pour aller plus loin
- Jean Tulard, Napoléon ou le mythe du sauveur, Fayard, 1977 (rééditions successives) — l'ouvrage qui a renouvelé la lecture du personnage.
- Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, Fayard, 2002-2010, quatre volumes — la synthèse de référence sur les institutions et la diplomatie.
- Georges Lefebvre, Napoléon, PUF, 1935 — le classique de l'histoire sociale et économique de la période.
- Steven Englund, Napoléon. A Political Life, Scribner, 2004 — une biographie politique écrite depuis les États-Unis.
- Patrice Gueniffey, Bonaparte (1769-1802), Gallimard, 2013 — l'ascension, jusqu'au Consulat.
- Emmanuel de Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, 1823 — la source de la légende, à lire comme telle.