Emmanuel de Grouchy, marquis de Grouchy (23 octobre 1766-29 mai 1847), fils aîné du marquis François Jacques de Grouchy et de Gilberte Fréteau, naît dans une noblesse de robe et d’épée liée au salon des Lumières par sa sœur Sophie, épouse de Condorcet — milieu intellectuel qui contraste avec la carrière d’officier de cavalerie. Artillerie à Strasbourg, garde écossaise, franc-maçon à Beauvais, il embrasse 1789, démissionne puis redevient colonel de dragons et de hussards en 1792 : conquête de la Savoie, défense de Nantes contre la Vendée, proscription thermidorienne, retour discret, puis Quiberon aux côtés de Hoche, Irlande manquée, Italie où Novi lui vaut capture après quatorze blessures à Paturno. Échangé, il proteste par écrit contre le Consulat mais sert en Engadine, Hohenlinden avec Moreau — amitié qui attire la méfiance de Bonaparte jusqu’à la campagne de 1805 : Ulm, Iéna, poursuite prussienne jusqu’à Berlin, Eylau où il ne reste qu’un régiment décimé sur quatre mille hommes et où La Fayette lui sauve la vie, Friedland mentionné dans le bulletin. Comte de l’Espagne, Madrid sous Murat en 1808, retour pour Wagram : cavalerie décisive à Raab et sur le plateau, colonel général des chasseurs à cheval de la Garde, 3e corps de cavalerie en Russie, Borodino, escadron sacré sur la retraite ; en 1813 brouille avec Napoléon sur l’infanterie versus cavalerie, puis Craonne grièvement blessé, ralliement à Louis XVIII comme inspecteur. Cent-Jours : fidèle parmi les premiers, il neutralise le duc d’Angoulême (Sète), gagne le bâton le 17 avril 1815 et le commandement de la cavalerie de l’armée du Nord. Ligny le voit écraser l’aile prussienne sans anéantir Blücher ; le détachement du 17 juin pour « suivre » les Prussiens et marcher sur Wavre, exécuté au son du canon malgré Gérard, fixe Thielmann pendant que Blücher marche sur Waterloo — légende des fraises à Walhain, épigramme de Sainte-Hélène, retraite honorable jusqu’à Namur et Reims. Proscrit pour l’épisode d’Angoulême, cinq ans à Philadelphie, retour 1821, maréchal de France sous Louis-Philippe (1831), mémoires publiés par son fils. Mort à Saint-Étienne en revenant d’Italie, inhumé au Père-Lachaise ; nom sur l’Arc (4e colonne). Pour Empire Napoléon, Grouchy condense le dilemme ordre contre initiative au pire moment — général d’élite devenu bouc émissaire d’une défaite dont la chaîne de commandement portait plusieurs maillons faibles.
Condorcet, garde royale et sabre de la République
Né à Paris, Grouchy appartient par les femmes au salon des Lumières : sa sœur Sophie épouse Condorcet, Charlotte Cabanis — milieu où l’épée du marquis semble parfois une concession à l’Ancien Régime qu’il sert pourtant jeune : artillerie de Strasbourg, La Fère, cavalerie, compagnie écossaise de la garde avec équivalence de rang élevée.
Les principes de 1789 l’enthousiasment ; il quitte les gardes puis réintègre l’armée révolutionnaire comme colonel de chasseurs, dragons et hussards, basculant du Midi aux Alpes où la conquête de la Savoie lui vaut gloire de cavaliers légers.
Général de division par représentants en mission, il défend Nantes contre les Vendéens avant la suspicion noble : suspension, décret du 15 thermidor an II, retraite dans la Manche pendant la Terreur — survie discrète qui contraste avec l’ardeur future au feu.
Rappelé, il devient chef d’état-major de l’armée des côtes de l’Océan, jonction avec Hoche, victoire de Quiberon contre les émigrés, puis commandement de l’armée de l’Ouest et état-major des trois armées réunies ; l’expédition d’Irlande échoue, mais la République garde un général de manœuvre.
Sous Joubert en Italie, il contraint Charles-Emmanuel IV à l’abdication en Piémont, s’illustre avant Novi, est blessé en campagne, perd deux chevaux à la Trebbia ; à Novi l’aile gauche fait quatre mille prisonniers autrichiens avant l’encerclement à Paturno et quatorze blessures — capture héroïque qui clôt la phase républicaine la plus brillante.
Pour Empire Napoléon, ce parcours dresse le profil d’un noble rallié utile : assez jacobin pour survivre aux décrets, assez sabre pour alimenter les bulletins avant que Bonaparte ne devienne le juge des amitiés suspectes.
Consulat méfiant, Ulm, Iéna et fournaise d’Eylau
Échangé après un an de captivité, il voit Brumaire avec dégoût et proteste par écrit contre le Consulat ; il reprend néanmoins en Engadine puis remplace Macdonald malade à la tête d’une division de réserve, avant Hohenlinden où sa valeur confirme le prestige moreauvien — lien qui glacera longtemps l’ascenseur impérial.
Sans commandement majeur jusqu’en 1805, il obtient inspection de cavalerie et missions toscanes pour le roi d’Étrurie ; la campagne d’Autriche le replace en première ligne : Wertingen, Günzburg, Ulm, maladie qui le ramène en France avant Austerlitz mais pas avant la mesure de sa compétence tactique.
1806 : division de dragons, poursuite après Iéna, entrée à Berlin, combats à Zehdenick et Prentzlow, Lübeck, Vistule, Thorn — la cavalerie de masse dont Napoléon rêve pour broyer l’armée prussienne en déroute.
À Eylau le 8 février 1807, il engage quatre mille hommes au matin ; au soir douze cents à peine subsistent, son cheval tué, lui grièvement blessé — La Fayette aide-de-camp lui doit le salut ; la croix bavaroise de Maximilien-Joseph consacre le sacrifice avant Friedland, où le 19e bulletin le cite avec flatterie.
La paix de Tilsit couronne l’année : grand aigle de la Légion, comte de l’Empire en perspective, tandis que l’Empereur ouvre l’Espagne où Grouchy va bientôt porter le bâton de gouverneur de Madrid plus que de courtisan des Tuileries.
Pour Empire Napoléon, ce bloc fixe Grouchy parmi les tueurs de batailles coloniaux de l’apogée : pas encore maréchal, déjà général dont le nom fait frémir l’état-major ennemi quand la neige et la boue ne l’ont pas encore terrassé.
Madrid, Wagram, Russie et la dispute de 1813
En Espagne sous Murat, gouverneur de Madrid, il réprime l’insurrection de mai 1808 avec la dureté que la capitale exige ; fatigué du théâtre ibérique, il sollicite le retour et file en Italie 1809 pour des charges de cavalerie aux côtés d’Eugène avant la jonction avec la Grande Armée en Allemagne.
À Raab, sa manœuvre aide à décider la journée ; à Wagram le 6 juillet il bat la cavalerie autrichienne et enveloppe le corps de l’archiduc Charles ; deux jours plus tard il écrase l’arrière-garde Rosenberg — Napoléon lui donne commandeur de la Couronne de fer et le poste prestigieux de colonel général des chasseurs à cheval de la Garde, sommet institutionnel d’un officier encore sans maréchalat.
En 1812 il mène le 3e corps de cavalerie : passage du Dniepr, Krasnoï, Smolensk, Moskowa où un biscaïen lui traverse la poitrine, son fils blessé à côté, cheval tué — gloire amère de la dernière grande victoire avant l’incendie.
Retraite : Maloyaroslavets sous Eugène, couverture à Viazma où il sauve de l’artillerie ; Davout le remplace à l’arrière-garde avant l’escadron sacré qui ride autour de l’Empereur — symbole ultime de confiance et de cage dorée pour un général qui rêve d’infanterie.
1813 : refus de rester purement cavalerie, renvoi des ordres au ministre, retraite aux terres, puis lettre patriotique quand les frontières cèdent ; Colmar, Vosges, Brienne, La Rothière, Vauchamps, Montmirail, Troyes repris, nouvelle blessure à Craonne — corps meurtri qui explique l’accueil bourbonien comme inspecteur plutôt que comme paria.
Pour Empire Napoléon, Grouchy illustre la tension entre spécialisation d’élite et carrière complète : le maître de la charge lourde veut une armée à pied, l’Empereur veut un marteau à cheval jusqu’à la limite du cadavre politique.
Cent-Jours : Angoulême, bâton du 17 avril et victoire de Ligny
Dès mars 1815 le fidèle des fidèles est convoqué aux Tuileries : dévouement à la patrie, commandement des 7e, 8e, 9e et 10e divisions militaires, route vers Lyon où le duc d’Angoulême exige l’exécution de la convention de La Palud — Grouchy réfère à l’Empereur et, sur ordre, fait embarquer le prince à Sète avant Marseille.
Cet acte politico-militaire lui vaut le brevet de maréchal le 17 avril 1815 et la pairie — promotion éclair dans une promotion tardive où chaque nom pèse sur la campagne de Belgique.
Organisateur de l’armée des Alpes, défense de Savoie et Piémont, puis rappel à Paris et à la Chambre des pairs, il reçoit enfin le commandement en chef de la cavalerie de l’armée du Nord — masse mobile censée compléter le jeu napoléonien contre Wellington et Blücher.
Le 16 juin à Ligny, sur l’aile droite face aux Prussiens, il contribue à la dernière victoire en campagne ouverte de Napoléon : choc terrible, mais armée ennemie non anéantie, Blücher blessé sans que la coalition se dissolve.
Le soir tombant, l’Empereur le charge de poursuivre les Prussiens retirés — ordre que les historiens débattront comme rigide ou subordonné aux mouvements réels de l’ennemi, première pierre du procès en polémique.
Pour Empire Napoléon, Ligny est le sommet ironique de Grouchy : maréchal depuis quelques semaines, il gagne une bataille qu’on retiendra moins que ce qu’il ne fera pas le lendemain sur une autre plaine.
Wavre, Gérard et ombre de Mont-Saint-Jean
Le 17 juin, détaché avec trente-trois mille hommes et cent huit pièces, Grouchy reçoit mission de suivre les Prussiens présumés vers la Meuse ; les courriers se contredisent, la boue ralentit les marches, et le corps de Thielmann à Wavre masque la contre-marche de Blücher vers le canon de Wellington.
Gérard et d’autres pressent de marcher vers le bruit de la bataille ; Grouchy invoque les instructions écrites et l’ordre de tenir les Prussiens éloignés du champ principal — débat classique entre initiative et discipline que les écoles d’état-major alimenteront pendant un siècle.
La légende du déjeuner aux fraises à Walhain — amplifiée par la littérature — symbolise l’incompréhension populaire d’une journée où minutes et kilomètres décidaient de l’Empire ; Sainte-Hélène fournit l’épigramme cinglante sur les trente-trois mille hommes « introuvables ».
À Wavre le soir du 18, Grouchy attaque Thielmann pendant que Blücher rejoint Waterloo ; le 19, il repousse des forces supérieures, envisage Bruxelles, lit enfin le message impérial et replie vers Namur à travers lignes ennemies sans disaster tactique — performance de retraite souvent éclipsée par le drame du plateau belge.
Reims apprend l’abdication ; la proclamation aux troupes appelle à défendre patrie et liberté sous le roi de Rome — dernier acte républicain d’un maréchal que la Restauration ne pardonnera pas l’embarquement d’Angoulême.
Pour Empire Napoléon, Wavre est le miroir déformant de Waterloo : victoire locale française, défaite stratégique européenne, et un nom devenu synonyme de retard alors que la chaîne des ordres reste partagée entre Paris, la ferme du Caillou et les routes flamandes.
Philadelphie, réhabilitation et tombe au Père-Lachaise
Juin 1815 se referme sur un décret de commandement du Nord remis à Davout à Paris ; l’ordonnance du 24 juillet proscrit Grouchy — le roi ne lui pardonne pas l’épisode d’Angoulême plus que Wavre. Cinq années à Philadelphie s’inscrivent dans la diaspora des généraux de l’Empire tombés avec les Cent-Jours.
Deux conseils de guerre se déclarent incompétents ; l’ordonnance de novembre 1819 rétablit titres et honneurs au 19 mars 1815 ; rentré en 1821, lieutenant général à la retraite, il attend la monarchie de Juillet pour retrouver pairage, maréchal de France (1831) et siège aux pairs — réparation institutionnelle sans acquittement moral unanime de l’opinion.
Ses Mémoires, publiés par le marquis son fils dans les années 1870, plaident l’obéissance aux ordres du 18 juin et l’absence d’instruction formelle de rejoindre Mont-Saint-Jean — dossier que les bonapartistes citent, que leurs adversaires contestent, que les historiens nuancent selon les archives retrouvées.
Il meurt le 29 mai 1847 à Saint-Étienne, au retour d’un voyage en Italie, dans l’hôtel du Nord — fin provinciale pour un Parisien de naissance qui avait traversé Moscou et la Neva.
Inhumé au Père-Lachaise (57e division), son nom gravé sur l’Arc côté nord (4e colonne), une caserne à Saint-Étienne puis une piscine sur l’emplacement matérialisent la mémoire locale ; le débat Waterloo survit en bibliothèque plus qu’en rue.
Pour Empire Napoléon, Grouchy offre la leçon la plus froide : sans lui sur le plateau, la garde peut-elle basculer ? La question reste ouverte, mais la carrière entière — Novi à Wagram, Moscou à Craonne — rappelle qu’un maréchal de quatre jours fut d’abord un général de vingt-trois ans de feu continu.
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