Maréchal d'Empire, prince de la Moskova

Michel Ney

1769-1815

Portrait de Michel Ney (1769-1815), maréchal d'Empire et prince de la Moskova — uniforme bleu à broderies d'or, col haut, décorations, regard tourné vers le spectateur ; huile sur toile de Jean-Auguste-Dominique Ingres, Restauration

Michel Ney (1769-1815), prince de la Moskova et comte d'Elchingen, maréchal d'Empire depuis 1804, incarne l'officier monté des rangs par la guerre révolutionnaire puis sanctifié par l'État impérial : surnommé « le Brave des braves » par Napoléon après Eylau, il demeure le visage populaire de l'endurance à l'arrière-garde pendant la retraite de Russie et de l'impétuosité tactique à Quatre-Bras et Waterloo. Fils d'un tonnelier de Sarrelouis, formé dans la mosaïque francophone et germanophone de la Lorraine annexée, il gravit les grades de hussard à général, épouse Aglaé Auguié dans le cercle de Joséphine, commande en Espagne contre Wellington, traverse la Bérézina et l'épisode de Krasnoï, prête serment aux Bourbons puis rallie l'Empereur en 1815, est condamné pour trahison par la Chambre des pairs et fusillé le 7 décembre 1815 : entre gloire militaire, dilemmes politiques et procès fondateur de la mémoire post-napoléonienne, sa trajectoire résume les tensions de l'élite combattante entre légalité bourbonienne et fidélité bonapartiste.

Sarrelouis, Révolution et maréchalat : jusqu'au « Brave des braves »

Michel Ney naît le 10 janvier 1769 à Sarrelouis, place forte de Moselle, dans une famille de tonneliers : Pierre Ney, le père, exerce un métier honorable mais étroit ; la mère, Marguerite Greiner, assure la maison. La ville, redevenue française après les rattachements lorrains du milieu du XVIIIe siècle, baigne dans un bilinguisme pratique où le jeune Michel apprend tôt à naviguer entre français administratif et usages germanophones du pays de Sarre — une souplesse qui servira plus tard la lecture des cartes rhénanes et la coordination avec des contingents alliés ou ennemis germanophones.

En 1788 il s'engage comme soldat au 4e régiment de hussards (Colonel-Général) : la monarchie tarde à réformer, mais les corps légers attirent les esprits vifs. La Révolution ouvre des ascenseurs sociaux brutaux : les départs d'officiers nobles libèrent des postes ; la patrie en danger appelle à la compétence plutôt qu'au nom. Ney se distingue à Valmy (1792), à Jemappes, au long siège de Mayence (1793) : le hussard devient chef d'escadron, puis général de brigade en 1794 — un rythme que seuls méritent alors l'audace personnelle et une entente du terrain.

Les campagnes du Rhin, puis la Suisse sous Masséna (1799), polissent le tacticien : guerre de postes, marches forcées, liaison cavalerie-infanterie. À Hohenlinden (3 décembre 1800), la charge de sa division de cavalerie contribue à la victoire de Moreau sur l'archiduc Jean : Napoléon Bonaparte, désormais Premier consul, remarque le sabre régulier de ce général sans faste de salon. La paix d'Amiens et le Consulat stabilisent la carrière : en 1802 Ney épouse Aglaé Louise Florence Auguié, fille d'une dame d'honneur de Joséphine — alliance qui l'insère dans le tissu relationnel du futur cour impériale sans en faire un courtisan.

Le Sénatus-consulte de 1804 le compte parmi les dix-huit premiers maréchaux : à trente-cinq ans, le tonnelier de Sarrelouis porte la grande broderie et le commandement d'armée. Les campagnes d'Autriche et de Prusse (1805-1806) confirment sa stature : à Eylau (8 février 1807), dans la neige et la mitraille, son corps maintient le front russe assez longtemps pour éviter l'effondrement ; Napoléon salue publiquement « le maréchal Ney, le Brave des braves » — formule qui fixe pour deux siècles l'étiquette héroïque du personnage, au-delà des nuances tactiques réelles.

À Friedland (14 juin 1807), Ney enfonce l'aile gauche russe et contribue à la victoire décisive qui prépare Tilsit. Les dépêches impériales mêlent alors son nom à celui des batailles qui cimentent la domination continentale. Mais la guerre d'Espagne (1808-1811) rappelle les limites du courage pur : prises de places comme Ciudad Rodrigo, affrontements devant les lignes de Torres Vedras, friction permanente avec Wellington et avec certains maréchaux rivaux (Soult, Masséna) exposent Ney à des querelles d'amour-propre et à des choix tactiques discutés — charges coûteuses, marches tardives — que la légende postérieure gommera moins que la propagande impériale.

Le tableau de Gros montrant Napoléon sur le champ d'Eylau résume l'atmosphère de cette campagne polonaise où la Grande Armée, gelée et sanglante, tint encore l'Europe en respect : Ney y figure moins en portrait individuel qu'en acteur d'un ensemble où la figure de l'Empereur domine, mais c'est bien ce jour-là que le surnom du maréchal s'ancre dans la mémoire collective.

1812 : la Moskova, la retraite, Krasnoï et la Bérézina

En 1812 Ney commande le IIIe corps de la Grande Armée dans l'entreprise russe : cent cinquante mille hommes au départ, logistique tendue, objectif politique flou une fois Moscou atteint. À la MoskovaBorodino pour les Russes — le 7 septembre, son corps participe aux assauts répétés contre les redoutes centrales ; Ney est blessé au cou. La journée laisse deux armées épuisées ; Napoléon entre dans une capitale qui brûle et se vide. Dès lors, la campagne bascule vers une retraite stratégique que le froid, les partisans et les cosaques transformeront en épreuve mythique.

Ney reçoit l'arrière-garde : poste d'honneur et de sacrifice. Il dispute Smolensk, les passages, les bivouacs où meurent des milliers de fantassins sans combattre. À Krasnoï (17 novembre), coup de théâtre documenté par témoins et mémoires : isolé avec un noyau réduit alors que le gros des colonnes a filé vers l'ouest, il refuse la capitulation russe, franchit bois et rivière gelée, regroupe des morceaux épars et rejoint Napoléon à Orcha. L'Empereur, selon la formule célèbre, l'embrasse : « J'ai retrouvé mon Ney » — scène parfois romanticisée, mais révélatrice du rôle symbolique du maréchal dans la narration impériale de la survie.

À la Bérézina (fin novembre), les pontonniers d'Eblé jettent des ponts de fortune sous le feu ; Ney, avec Victor et d'autres, tient la rive ouest contre Wittgenstein pendant que l'armée passe dans un désordre indescriptible. Le 29 novembre, lors de la destruction des ponts, des milliers de traînards et civils demeurent sur la rive orientale. Ney traverse parmi les derniers, portant sur lui la réputation désormais métallique du soldat qui ne lâche pas.

De retour en France, Napoléon le crée prince de la Moskova (mars 1813) : titre ambigu — la bataille n'avait pas été une victoire française nette — mais reconnaissance publique du courage à la rivière et pendant la retraite. Le maréchal, épuisé, reprend néanmoins du service dans la campagne d'Allemagne de 1813 ; Leipzig et l'effondrement de l'Empire le conduiront bientôt au monde de 1814 où la fidélité se mesure autrement.

Le tableau de Peter von Hess évoque le passage de la Bérézina : enchevêtrement de chariots, ponts précaires, silhouettes dans la neige — image d'Épinal d'une épopée dont Ney devint le visage le plus cité, au prix d'une simplification des responsabilités collectives de l'état-major et du souverain.

1814 : abdication, serment bourbon et gouvernement militaire

Après Leipzig, la France se referme sur elle-même ; les coalisés franchissent le Rhin début 1814. Ney combat encore en Champagne, aux environs de Paris : il est l'un des maréchaux qui, avec les maréchaux monarchiens, pousse Napoléon à l'abdication pour éviter une capitulation sans conditions. Le 4 avril, l'Empereur signe à Fontainebleau ; Ney, comme la plupart des grands capitaines, prête alors allégeance à Louis XVIII.

Le roi Bourbon lui confère la pairie, le maintient maréchal, le nomme commandant de la 6e division militaire (Besançon) : des fonctions honorifiques et administratives dans une armée en cours de « blanchiment » politique. Ney prononce des discours de loyauté ; la rumeur publique, nourrie par les brochures royalistes, attend surtout la stabilité des frontières et le pain. Le maréchal, héros de l'Empire, devient fonctionnaire de la Restauration — bascule déjà lourde de contradictions pour qui a porté l'aigle sur tous les champs.

Les mois suivants voient circuler les projets de loi d'amnistie, les épurations symboliques, les querelles entre ultraroyalistes et modérés. Ney, peu homme de cabinet, s'ennuie parfois dans les inspections et les revues ; il suit cependant les intrigues parisiennes et mesure que toute rentrée de Napoléon ferait voler en éclats son serment au roi — dilemme qu'il résoudra au printemps 1815 de façon spectaculaire.

Les Cent-Jours : Lons-le-Saunier, Quatre-Bras, Waterloo

Le 1er mars 1815 Napoléon débarque à Golfe-Juan. Louis XVIII confie à Ney une mission d'arrêt : ramener l'« usurpateur » dans une cage de fer — promesse que le maréchal avait elle-même brandie devant les Chambres. À Lons-le-Saunier, le 14 mars, il harangue ses troupes : « La cause des Bourbons est perdue ; la cause nationale a triomphé. » Il rallie l'Empereur à Auxerre avec environ six mille hommes. Napoléon l'accueille : « Je n'attendais pas moins de vous » — phrase qui scellera dans l'imaginaire l'idée d'une trahison juridique mais d'une fidélité militaire « nationale ».

Pendant la campagne de Belgique, Ney reçoit le commandement de l'aile gauche. À Quatre-Bras (16 juin), il affronte une partie des forces de Wellington dans une bataille indécise : manque de renforts, coordination imparfaite avec d'Erlon, charges de cavalerie lancées sans masse d'infanterie suffisante — les débats historiographiques n'ont cessé d'évaluer sa part de responsabilité dans le « jour manqué » qui retarderait la concentration française.

Le 18 juin, à Waterloo, Ney dirige l'effort principal contre la ligne alliée : charges répétées de cavalerie lourde contre les carrés britanniques — plusieurs chevaux tués sous lui, visage noirci par la poudre. L'élan ne perce pas ; Wellington tient. L'arrivée des Prussiens de Blücher sur la flanche droite fait basculer la journée. Ney, à pied, sabre à la main, tente de rallier les fuyards : « Venez voir comment meurt un maréchal de France ! » — cri rapporté par témoins, devenu légende, même si la foule des soldats en déroute ne s'arrête pas.

La défaite est totale. Ney couvre la retraite vers la frontière puis vers Paris ; il tente de grouper ce qui peut l'être avant la seconde abdication. Les Bourbons reviennent ; le maréchal se dissimule quelque temps dans le sud-ouest, hésitant entre l'exil et la reddition, avant d'être arrêté le 3 août (selon versions) ou identifié et livré — le dossier judiciaire retiendra la figure du maréchal « double traître » aux yeux des ultras.

Procès, exécution et mémoire : de la Chambre des pairs à l'Arc de triomphe

Le procès s'ouvre le 21 novembre 1815 devant la Chambre des pairs. L'accusation : trahison pour avoir prêté serment à Louis XVIII puis rallié Napoléon. Ney invoque parfois le droit à un conseil de guerre plutôt qu'à un tribunal de pairs ; les pairs, statuant en haute cour politique, rejettent l'argument. Le vote du 6 décembre est sans appel : sur cent soixante-et-un pairs, cent trente-neuf exigent la mort, dix-sept s'abstiennent, cinq seulement plébiscitent les circonstances atténuantes. La sentence : mort par fusillade.

Le 7 décembre 1815, vers neuf heures du matin, sur le terrain du Luxembourg (emplacement lié à l'actuel observatoire), Ney refuse le bandeau et, selon la tradition, donne lui-même le feu au peloton : « Soldats, visez au cœur. Vive la France ! » L'exécution choque une partie de l'Europe : Wellington, pourtant adversaire à Waterloo, aurait commenté qu'on ne fusille pas ainsi un maréchal — témoignage discuté mais révélateur du malaise des armées « honnêtes » devant le spectacle d'un pair jugé par des pairs pour sa fidélité changeante.

Aglaé Auguié, veuve, obtient l'autorisation d'inhumer son mari au Père-Lachaise ; en 1853, Napoléon III fait transférer la dépouille sous un monument plus visible. Les bonapartistes font de Ney un martyr de la « patrie » contre la vengeance bourbonienne ; les royalistes y voient la juste punition d'un serment rompu. L'historiographie moderne nuance : Ney apparaît comme symptôme d'une société militaire prise entre deux légitimités, plus encore que comme simple héros ou simple traître.

Son nom reste gravé sur l'Arc de triomphe de l'Étoile, parmi les généraux de la Révolution et de l'Empire : là, ce n'est plus le condamné de décembre 1815, mais l'officier des victoires — preuve que la mémoire publique sépare volontiers la gloire de campagne du dénouement politique. Entre Ingres et la Bérézina, entre Waterloo et le peloton, Michel Ney demeure l'un des visages les plus humains — et les plus discutés — du maréchalat impérial.

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