Bataille Victoire française

Iéna

14 octobre 1806 · Vierzehnheiligen, près d’Iéna (Thuringe, Allemagne)

La bataille d'Iéna, livrée le 14 octobre 1806 sur le plateau qui domine la Saale, en Thuringe, oppose Napoléon à l'armée prussienne et saxonne du prince de Hohenlohe. Débouchant par surprise du Landgrafenberg dans le brouillard, la Grande Armée enfonce l'avant-garde de Tauentzien, déborde les ailes prussiennes, puis écrase devant Vierzehnheiligen une infanterie restée des heures à découvert. Le corps de Rüchel, arrivé trop tard, est emporté à son tour. Le même jour, à Auerstedt, Davout bat seul l'armée principale du roi. La double victoire entraîne en quelques semaines l'effondrement de la Prusse.

Forces en présence

Issue : Victoire française décisive

Drapeau tricolore (1794)

France

  • Napoléon
  • Lannes
  • Ney
  • Soult
  • Augereau
  • Murat

Jusqu’à 96 000 hommes présents, dont 40 000 à 54 000 engagés

Pertes : 5 000 à 7 500 tués et blessés selon les sources

Drapeau du royaume de Prusse (modèle de 1803)Drapeau de l’État saxon (jusqu’en 1815)

Prusse · Saxe

  • Hohenlohe
  • Tauentzien
  • Grawert
  • Holtzendorff
  • Rüchel

~38 000 hommes et 120 canons (Hohenlohe), puis 15 000 (Rüchel)

Pertes : ~10 000 tués et blessés, 10 000 à 15 000 prisonniers, ~150 canons

Drapeaux : David Liuzzo, Wikimedia Commons

Coordonnées de la bataille

Iéna

Coordonnées 50,9733° N · 11,5358° E

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Carte tactique interactive

Suivez le déroulement heure par heure — survolez ou touchez une unité pour ses détails.

13 oct.Soir

Lannes sur le Landgrafenberg

Le corps de Lannes a pris Iéna et la crête du Landgrafenberg, abandonnée par un bataillon saxon. Napoléon y arrive vers 16 heures avec la Garde. Toute la nuit, on hisse les canons par le Steiger, et plus de 40 000 hommes s’entassent sur la crête. En face, l’avant-garde de Tauentzien campe à Closewitz et Lützeroda, le gros de Hohenlohe plus à l’ouest.

Les chefs prussiens jugent impossible de hisser des canons sur la pente et ne tentent rien. Napoléon dort au milieu de sa Garde, sur le Windknollen.
Armées
FrançaisPrussiensSaxons
Types
■Infanterie⬡Cavalerie●Artillerie★Garde

Positions reconstituées d’après les récits de la bataille et calées sur l’emplacement réel des villages et des hauteurs du plateau d’Iéna. Les horaires, que les sources ne donnent pas toujours de façon concordante, sont indicatifs. La bataille d’Auerstedt, livrée le même jour à une vingtaine de kilomètres au nord, n’est pas représentée.

Récit de la bataille

La Prusse entre en guerre

Au lendemain d'Austerlitz, Napoléon redessine l'Allemagne. La paix de Presbourg, signée le 26 décembre 1805, agrandit ses alliés du Sud : la Bavière et le Wurtemberg deviennent des royaumes, Bade et la Hesse-Darmstadt des grands-duchés. En juillet 1806, seize princes allemands forment sous sa protection la Confédération du Rhin et quittent le Saint-Empire ; le 6 août, François II renonce à la couronne impériale, et le Saint-Empire romain germanique cesse d'exister.

La Prusse, restée neutre en 1805, voit grandir la menace à ses portes. Napoléon l'a amadouée en lui offrant le Hanovre, possession du roi d'Angleterre, en échange de territoires cédés à la France et à la Bavière ; le traité, durci à Paris en février 1806, la brouille avec Londres. Quand Berlin apprend l'été suivant que Napoléon, en négociation avec les Britanniques, envisage de leur rendre ce même Hanovre, la cour bascule. Autour de la reine Louise, du ministre Hardenberg, du duc de Brunswick et du prince de Hohenlohe, le parti de la guerre l'emporte sur le roi Frédéric-Guillaume III et le ministre Haugwitz, partisans de la paix. La mobilisation commence en août. Le 26 août 1806, un ultimatum somme Napoléon de ramener ses troupes au-delà du Rhin avant le 8 octobre.

Deux armées, deux époques

L'armée prussienne vit encore sur la gloire de Frédéric le Grand, mort vingt ans plus tôt. Ses tactiques de ligne ont peu changé depuis les guerres de Frédéric le Grand ; seules quelques unités maîtrisent le combat en tirailleurs. Elle n'a été organisée en divisions qu'à la veille de la guerre, ses généraux sont âgés, son ravitaillement repose sur de lourds convois. Le commandement est divisé : l'armée principale obéit au vieux duc de Brunswick, en présence du roi ; une deuxième armée au prince de Hohenlohe ; une troisième au général Rüchel. Trois officiers se partagent même la fonction de chef d'état-major : le général Phull et les colonels Scharnhorst et Massenbach. Les plans se succèdent sans qu'aucun ne soit arrêté, et l'initiative passe aux Français.

En face, la Grande Armée sort victorieuse de la campagne de 1805. Elle est organisée en corps d'armée capables d'agir de façon autonome, vit sur le pays plutôt que sur des convois, marche vite et combine tirailleurs, colonnes et lignes. Napoléon engage dans la campagne de 180 000 à 190 000 hommes selon les décomptes. Les Prussiens et leurs alliés saxons en alignent quelque 150 000, dont environ 20 000 Saxons.

Le bataillon carré à travers la forêt de Thuringe

Un hussard français porte un coup de sabre à un officier prussien à cheval dans un chemin creux, tandis qu'un autre cavalier arrive au galop
Richard Knötel, La mort héroïque du prince Louis-Ferdinand à Saalfeld, illustration publiée en 1896. Le prince est tué le 10 octobre 1806 par un maréchal des logis du 10e hussards. Domaine public, Wikimedia Commons.

Napoléon veut battre la Prusse avant l'arrivée des Russes. Après avoir écarté d'autres itinéraires, il concentre ses corps en Franconie et fonce vers le nord-est, en direction de Leipzig et de Berlin, pour couper les Prussiens de leur capitale et les Saxons de leur pays. Le 8 octobre, jour même où expire l'ultimatum, la Grande Armée franchit la forêt de Thuringe en trois colonnes : à gauche Lannes et Augereau vers Saalfeld ; au centre Bernadotte, Davout, la Garde et la cavalerie de Murat par Kronach et Lobenstein ; à droite Soult et Ney vers Hof. Les colonnes marchent assez près les unes des autres pour se soutenir : c'est le « bataillon carré ».

Le 9 octobre à Schleiz, la cavalerie de Murat, appuyée par l'infanterie de Bernadotte, bouscule l'avant-garde prusso-saxonne du général Tauentzien : c'est le premier engagement sérieux de la guerre. Le lendemain, à Saalfeld, Lannes écrase l'avant-garde du prince Louis-Ferdinand de Prusse, neveu de Frédéric le Grand, musicien dont Beethoven admirait le jeu au piano. Le prince est tué dans un combat de cavalerie, selon la version la plus probable par le maréchal des logis Guindey, du 10e hussards. La nouvelle de sa mort démoralise les troupes prussiennes.

Le 13 octobre : Lannes s'empare du Landgrafenberg

Napoléon ne sait pas précisément où se trouve l'armée ennemie ; il la croit plus au nord, vers Gera ou Leipzig, et y envoie une partie de sa cavalerie, tandis que Davout et Bernadotte marchent sur Naumburg. Les Prussiens, eux, ont décidé le 12 octobre de ne pas livrer bataille tout de suite : l'armée principale de Brunswick doit remonter vers le nord par Auerstedt pour ne pas être coupée de Berlin, pendant que Hohenlohe, près d'Iéna, et Rüchel, à Weimar, couvrent ce mouvement.

Le 13 octobre au matin, le corps de Lannes, 22 000 hommes, franchit la Saale et entre dans Iéna. Au-dessus de la ville, la crête du Landgrafenberg n'est tenue que par un bataillon saxon, qui se retire sans résistance sérieuse. Les chefs prussiens ne s'en inquiètent pas : ils jugent impossible de hisser des canons sur cette pente escarpée. Lannes découvre les bivouacs de Hohenlohe sur le plateau. Napoléon, persuadé d'avoir enfin trouvé le gros de l'armée prussienne, fait converger ses corps sur Iéna. Il arrive sur le Landgrafenberg vers 16 heures avec la Garde.

Le terrain explique la surprise. Iéna est tapie au fond de la vallée de la Saale, dominée à l'ouest par un plateau aux pentes raides, que coupent des ravins et des vallons boisés. Au bord de ce plateau, le Landgrafenberg, à 280 mètres, et le Windknollen, à 363 mètres, offrent une vue sur toute la vallée quand le temps est clair. Sur le plateau, les villages de Cospeda, Lützeroda, Closewitz et, plus loin, Vierzehnheiligen et Isserstedt jalonnent la route d'Iéna à Weimar. Le colonel Massenbach a fait tracer le camp prussien le long de cette route, face au sud-ouest, là où l'on attend les Français. Ils vont surgir du sud-est, par l'escarpement de la vallée.

La nuit, on hisse l'artillerie par le sentier escarpé du Steiger ; quand le convoi s'engorge, l'Empereur intervient en personne pour le remettre en marche. Les corps de Soult et d'Augereau arrivent dans la nuit. Plus de 40 000 hommes s'entassent sur une crête étroite, si serrés que chaque rang touche presque le précédent, à moins d'une demi-portée de canon des avant-postes prussiens, sans que l'ennemi s'en aperçoive. Napoléon dort au milieu de sa Garde, sur le versant sud du Windknollen. Vers 22 heures, il a écrit à Davout de marcher par Apolda et de se diriger au bruit du canon.

Dans la ville occupée, le philosophe Hegel, qui enseigne à l'université, vient d'achever en hâte le manuscrit de la Phénoménologie de l'esprit. Le 13 octobre, il écrit à son ami Niethammer qu'il a vu passer à cheval l'Empereur, cette « âme du monde ».

Les forces en présence

Plan ancien aquarellé du champ de bataille d'Iéna, avec la Saale, les villages du plateau et les positions des troupes en rouge et en bleu
Plan des Treffens bey Jena am 14ten October 1806 : plan allemand de la bataille publié en 1806, montrant la vallée de la Saale, la ville d'Iéna et les positions des deux armées sur le plateau. Domaine public (CC0), Wikimedia Commons.

À l'aube du 14 octobre, Napoléon dispose sur le Landgrafenberg et dans les vallons voisins d'environ 46 000 hommes et 70 canons, 56 600 selon d'autres décomptes. Les renforts qui arrivent dans la matinée, les corps de Soult et de Ney et la cavalerie de Murat, portent ses forces jusqu'à 96 000 hommes, mais une moitié seulement, de 40 000 à 54 000 selon les estimations, prend réellement part au combat. L'Empereur croit toujours affronter l'armée prussienne tout entière, qu'il estime à plus de 100 000 hommes.

Hohenlohe n'a en réalité sous la main qu'environ 38 000 Prussiens et Saxons et 120 canons, dispersés sur plusieurs kilomètres. L'avant-garde de Tauentzien, 8 000 hommes, campe face au Landgrafenberg, autour de Closewitz et de Lützeroda ; le gros de l'armée campe plus à l'ouest, entre Vierzehnheiligen et Kapellendorf, où Hohenlohe loge avec son état-major dans le château ; le général Holtzendorff couvre la gauche, vers Dornburg. Le corps de Rüchel, 15 000 hommes, est encore à Weimar, à 17 kilomètres de Vierzehnheiligen. Beaucoup d'unités n'ont pas surmonté la confusion des jours précédents : des bataillons ne comptent que la moitié de leur effectif, et la faim sape le moral.

Six heures : l'attaque dans le brouillard

Vers 4 heures du matin, Napoléon donne à Lannes ses dernières instructions, puis parcourt les rangs et rappelle aux soldats la victoire d'Ulm, un an plus tôt. Un brouillard épais couvre le plateau, comme à Austerlitz dix mois plus tôt. Il gêne la dernière reconnaissance de l'Empereur, mais il cache aussi aux Prussiens la masse entassée sur la crête ; par temps clair, notera le général Savary, chaque boulet prussien aurait porté.

Vers 6 heures, l'artillerie française ouvre le feu sur Closewitz. Les deux divisions de Lannes descendent dans le brouillard, celle de Suchet à droite, celle de Gazan à gauche. On ne voit pas à cent pas. Les colonnes tombent sur les bataillons de Tauentzien, et le combat s'engage à bout portant, dans la confusion. Suchet enlève Closewitz ; Gazan, repoussé d'abord devant Cospeda, brise la contre-attaque prussienne sous le feu de son artillerie. Lannes, qui ne peut juger des forces qu'il affronte, croit l'ennemi plus nombreux qu'il ne l'est.

Au quartier général de Kapellendorf, on n'imagine pas que Napoléon ose attaquer depuis Iéna, avec une rivière et des pentes abruptes dans le dos. On déjeune tranquillement jusque vers 7 heures ; Hohenlohe ne prend pas au sérieux les premiers messages et, vers 8 heures, s'oppose encore à l'ordre du général Grawert de lever le camp. Le brouillard commence alors à se lever. Tauentzien, qui a évacué Closewitz, Cospeda et Lützeroda, se replie vers Vierzehnheiligen ; il tente avec 5 000 hommes une vigoureuse contre-attaque qui désunit un moment les Français, et l'on se bat vers 8 h 30 autour du Dornberg, point culminant du plateau. Puis il se retire vers Klein Romstedt. Ce n'est qu'à 8 h 30 que Hohenlohe ordonne à son armée de réagir.

Augereau et Soult sur les ailes

Pendant que Lannes ouvre le plateau, les corps voisins débouchent sur ses flancs. À gauche, Augereau remonte la vallée du Mühltal, l'axe naturel d'Iéna vers Weimar ; la division Desjardin pénètre dans Isserstedt, suivie de la division Heudelet. En face se tiennent les Saxons du général Zezschwitz, en position défensive sur la hauteur de la Schnecke.

À droite, la division Saint-Hilaire du corps de Soult sort de Löbstedt et de Zwätzen et monte vers le plateau, où elle se heurte aux 5 000 hommes de Holtzendorff venus de Dornburg. Peu après 10 heures, Saint-Hilaire, dissimulé derrière un pli de terrain près de Rödigen, surgit sur le flanc gauche des Prussiens. Ceux-ci reculent au-delà du ruisseau de Nerkewitz, couverts par leur cavalerie, que les cavaliers français percent : 400 prisonniers, 6 canons et 2 drapeaux tombent entre leurs mains. Rallié derrière Nerkewitz, Holtzendorff est de nouveau tourné et chargé ; ses troupes se débandent vers Apolda. Il ne sauve que sa cavalerie et une batterie. Le général Sanitz, blessé, est fait prisonnier.

Hohenlohe engage son armée

Vers 9 heures, Hohenlohe comprend enfin qu'il ne s'agit pas d'un simple détachement. L'arrivée de Tauentzien battu achève de le convaincre. Il demande en urgence à Rüchel de le rejoindre depuis Weimar, fait former trois brigades saxonnes le long de la route de Weimar pour la tenir ouverte, puis appelle le reste de son infanterie prussienne et envoie la division Grawert disputer le plateau aux Français.

Les renforts arrivent en ordre dispersé. À 11 heures, onze bataillons sont en ligne face au corps de Lannes, les Saxons à leur droite, la cavalerie prussienne formée à côté. Les Prussiens de Grawert avancent en ordre oblique vers le village de Vierzehnheiligen. Napoléon, lui, a suspendu l'offensive au centre et à gauche : il attend que ses renforts franchissent la Saale et viennent prolonger sa ligne.

L'initiative de Ney

C'est alors que le maréchal Ney entre dans la bataille, sans en avoir reçu l'ordre. Impatient, il lance son avant-garde, deux régiments de cavalerie légère et cinq bataillons, dans l'intervalle entre Lannes et Augereau, au sud de Vierzehnheiligen, encore à l'abri d'une nappe de brouillard. Il attaque une puissante batterie prussienne et obtient d'abord un succès : la droite prussienne plie, les artilleurs abandonnent leurs pièces, la cavalerie qui s'apprêtait à charger Lannes recule un instant.

Mais Ney s'est avancé trop loin. La cavalerie prussienne se reprend et l'enveloppe ; il doit former le carré, isolé à la fois de Lannes et d'Augereau. Napoléon lance à son secours le général Bertrand avec les deux régiments de cavalerie qui forment la réserve de l'armée, ordonne à Lannes de percer vers Vierzehnheiligen pour rejoindre Ney et à Augereau de former une seconde ligne. La pression se relâche, sans plus. Les troupes de Lannes se heurtent aux Prussiens de Grawert ; le combat est acharné et coûteux des deux côtés. Les Français sont repoussés, les tirailleurs de Lannes se replient dans le village, et Ney doit abandonner Isserstedt et ses bois. L'Empereur est mécontent de cette initiative, mais règle l'affaire avec discrétion.

Vierzehnheiligen : deux heures sous le feu

Carte des batailles d'Iéna et d'Auerstedt vers 10 heures le 14 octobre 1806, avec la Saale, Iéna, Weimar, Apolda, Auerstedt et les positions des corps français et prussiens
La double bataille vers 10 heures : autour d'Iéna, les corps de Lannes, Augereau et Soult face à Hohenlohe, Rüchel encore à Weimar ; au nord, Davout se heurte à l'armée de Brunswick près de Hassenhausen, et Bernadotte descend vers Dornburg. Carte de l'Académie militaire de West Point, domaine public, Wikimedia Commons.

La bataille atteint son point culminant, et Hohenlohe tient sa chance de renverser la matinée. Son entourage le presse d'attaquer Vierzehnheiligen. Il hésite et préfère attendre Rüchel. Pendant une heure et demie à deux heures, près de 20 000 fantassins prussiens restent debout en ligne, à découvert, devant le village, à portée des fusils et des canons français qui les déciment. Leurs obusiers détruisent quelques pièces françaises et font sauter des caissons, mais la situation ne cesse de s'aggraver. Un général prussien écrira que les abords du village furent le théâtre du plus terrible carnage.

Lannes tente de sortir de l'impasse par une attaque de front et de flanc contre la gauche prussienne. Hohenlohe replie sa gauche, les Prussiens reculent, puis une charge soudaine de la cavalerie saxonne rejette les Français en arrière. Une fois encore, Hohenlohe ne peut exploiter ce succès : sur sa droite, Ney, soutenu par Lannes, traverse les bois d'Isserstedt et atteint la grande route de Weimar, coupant trois brigades saxonnes du reste de l'armée, tandis que de nouvelles colonnes françaises apparaissent du côté d'Iéna. À 13 heures, toutes les troupes de Hohenlohe sont engagées, sauf la division de Tauentzien, décimée. Rüchel, lui, n'a avancé que d'à peine cinq kilomètres en deux heures.

Treize heures : l'assaut général

Le maréchal Murat, sabre levé, galope en tête d'une masse de cavaliers lancés à la charge dans la poussière
Henri-Georges Chartier, Murat à la bataille d'Iéna (1895) : la cavalerie de réserve transforme la retraite prussienne en déroute. Domaine public, Wikimedia Commons.

Pendant ce temps, les renforts français ont afflué de l'autre côté de la Saale. À midi, Napoléon garde en réserve environ 42 000 hommes, la cavalerie de Murat et le gros des corps de Soult et de Ney, en plus des 54 000 déjà engagés. Il ordonne l'attaque générale. À droite, Saint-Hilaire doit tomber sur les débris de Holtzendorff ; à gauche, Augereau, engagé dès 11 h 30, sur les Saxons retranchés dans le défilé de la Schnecke ; au centre, Ney et Lannes portent l'effort principal, que la cavalerie de Murat exploitera une fois les ailes enfoncées. Vers 13 heures, Saint-Hilaire étant prêt, Napoléon donne le signal. La Garde, elle, reste en réserve, au grand dépit de ses grenadiers.

La cavalerie et l'artillerie prussiennes tentent de freiner l'assaut, mais leurs mouvements ouvrent des brèches que les Français exploitent aussitôt. La ligne se disloque. Hohenlohe ordonne la retraite générale vers Gross et Klein Romstedt. Elle commence en ordre, puis la cavalerie de Murat se jette sur les colonnes et la change en déroute. Les fuyards refluent vers Weimar. Un bataillon de grenadiers saxons commandé par le colonel Winkel se retire en carré sans se laisser entamer et protège une partie de la fuite. Plus au nord, Tauentzien retarde un moment les Français à Gross Romstedt, mais y perd 2 500 prisonniers, 16 canons et 8 drapeaux.

Rüchel arrive trop tard

Carte des batailles d'Iéna et d'Auerstedt vers 14 heures : Hohenlohe et Rüchel refoulés vers Weimar, Davout victorieux près de Hassenhausen
La situation vers 14 heures : Hohenlohe et Rüchel refluent vers Weimar devant Lannes, Ney, Augereau et Soult ; à Auerstedt, Davout repousse l'armée du roi. Carte de l'Académie militaire de West Point, domaine public, Wikimedia Commons.

Vers 13 heures, le corps de Rüchel atteint Kapellendorf et y rencontre le flot des fuyards de Hohenlohe. Plutôt que de tenir la ligne du Sulzbach pour couvrir la retraite, Rüchel déploie ses 15 000 hommes entre Kötschau et Romstedt et tente une contre-attaque. L'arrivée de l'infanterie de Lannes et de Ney rend la position intenable. La retraite, d'abord ordonnée, s'effondre sous le feu de l'artillerie française et la charge des cuirassiers de Murat. Le corps de Rüchel perd 4 000 prisonniers et 5 drapeaux ; son chef est grièvement blessé. Ses soldats se mêlent à la masse des fuyards qui refluent vers Weimar et vers la forteresse d'Erfurt.

Vers 15 heures, toute résistance organisée a cessé. La poursuite continue tout l'après-midi. Vers 17 heures, Murat entre dans Weimar. Tauentzien se retire vers Apolda en tenant Soult à distance ; ailleurs, seule la nuit sauve les survivants.

Weimar est livrée au pillage. Dans sa maison, Goethe est menacé par des soldats français ; sa compagne Christiane Vulpius s'interpose et le tire de ce mauvais pas. Il l'épouse cinq jours plus tard, le 19 octobre 1806, et fait graver sur les alliances la date de la bataille.

Pendant ce temps, à Auerstedt

À une vingtaine de kilomètres au nord, une autre bataille s'est livrée le même jour, sans que Napoléon en sache rien. Le IIIe corps de Davout, environ 27 000 hommes et 44 canons, marchait de Naumburg vers le sud par le défilé de Kösen, conformément aux ordres reçus dans la nuit. Dans le brouillard, près du village de Hassenhausen, son avant-garde tombe vers 7 heures sur l'armée principale prussienne, en marche vers le nord avec le roi et le duc de Brunswick : de 50 000 à 64 000 hommes selon les estimations, avec une cavalerie et une artillerie très supérieures.

Davout jette la division Gudin dans Hassenhausen, puis engage la division Friant à son arrivée, vers 9 h 30, sur la droite de Gudin. Formés en carrés, ses bataillons repoussent la cavalerie de Blücher et les attaques prussiennes successives. Sous la mitraille, on n'entend dans les rangs français que l'ordre de « serrer les rangs ». Davout garde ses chasseurs à cheval à l'abri d'une contre-pente et les lance au moment décisif contre les escadrons de Blücher, déjà éprouvés par le feu de l'infanterie et de l'artillerie. Peu avant 10 heures, Brunswick ordonne un assaut général sur Hassenhausen. Vers 10 heures, le duc de Brunswick est frappé d'une balle à la tête qui lui fait perdre la vue ; il est mortellement blessé. Le général Schmettau est lui aussi grièvement blessé. Personne ne reprend le commandement en chef, et les généraux prussiens combattent chacun pour leur compte. Vers 10 h 30 arrivent l'infanterie d'Oswald et le prince d'Orange ; le roi prend sa seule décision de la journée, partager ses troupes entre les deux ailes. Côté français, la division Morand, arrivée à son tour, assure la gauche de Gudin. Vers 11 heures, voyant les Prussiens flotter, Davout passe à l'offensive. À midi, le centre de Schmettau est rejeté au-delà du ruisseau de Lissbach et la cavalerie de Blücher est à bout. En début d'après-midi, le roi ordonne la retraite, sans avoir engagé la réserve du maréchal Kalckreuth.

Davout a perdu plus de 7 000 hommes tués ou blessés, un quart de son corps ; les Prussiens environ 10 000 tués ou blessés et 3 000 prisonniers. En se retirant, leurs colonnes, encore en ordre, se jettent dans la foule des fuyards d'Iéna, et les deux armées vaincues se confondent dans le même désastre.

Bernadotte, le grand absent

Le maréchal Bernadotte et son Ier corps ne combattent ni à Iéna ni à Auerstedt. Dans la nuit, Davout lui a transmis un ordre de Berthier : s'il est avec lui, ils pourront marcher ensemble, mais l'Empereur espère qu'il sera à Dornburg, sa position prévue. Bernadotte choisit Dornburg. Ses troupes peinent à gravir les pentes au-dessus de la Saale et n'atteignent aucun des deux champs de bataille ; au soir, elles occupent les hauteurs d'Apolda, sur la ligne de retraite prussienne.

Sa conduite fait scandale dès la semaine suivante. Davout et Bernadotte deviennent des ennemis irréconciliables. À Sainte-Hélène, Napoléon dira que, sans son attachement pour l'épouse de Bernadotte, Désirée Clary, il l'aurait fait fusiller. L'affaire est pourtant moins claire qu'il n'y paraît : on n'a jamais retrouvé dans les archives d'ordre lui prescrivant de marcher avec Davout, et Bernadotte a suivi les dernières instructions écrites qu'il avait reçues. Napoléon lui adressera un blâme sévère, mais n'ira pas plus loin.

« Votre maréchal voit double »

Au soir du 14 octobre, Napoléon croit avoir battu le gros de l'armée prussienne. Au premier rapport annonçant que le IIIe corps a vaincu à lui seul l'armée du roi, il refuse d'y croire et aurait répondu que son maréchal voyait double, allusion à la mauvaise vue de Davout. Il se rend à l'évidence, et ses éloges sont sans réserve : Davout sera fait duc d'Auerstaedt. Le 15 octobre à 3 heures du matin, il écrit à Joséphine : « Mon amie, j'ai fait de belles manœuvres contre les Prussiens. J'ai remporté hier une grande victoire. Ils étaient 150 000 hommes ; j'ai fait 20 000 prisonniers, pris 100 pièces de canon et des drapeaux. »

L'historien Martin van Creveld a résumé le paradoxe de cette journée : Napoléon ne sut rien de l'action principale, oublia deux de ses corps, ne donna pas d'ordres à un troisième, fut surpris par l'initiative d'un cinquième et vit l'un de ses principaux subordonnés désobéir ; il remporta pourtant ce qui fut peut-être le plus grand triomphe de sa carrière. Clausewitz, qui prit part à la campagne dans les rangs prussiens, jugea que la bataille d'Iéna n'était pas perdue d'avance : entasser les troupes sur le Landgrafenberg était un risque considérable, et une attaque prussienne résolue au petit matin aurait pu rejeter les Français dans les rues d'Iéna et sur les deux seuls ponts de la Saale. Hohenlohe avait préparé une telle attaque ; il y renonça au moment de la lancer, quand Massenbach revint du quartier général avec l'ordre d'éviter le combat.

Le bilan

À Iéna, les pertes françaises sont estimées de 5 000 à 7 500 hommes tués ou blessés selon les sources. Celles des Prussiens et des Saxons atteignent environ 10 000 tués ou blessés, auxquels s'ajoutent de 10 000 à 15 000 prisonniers et quelque 150 canons. À Auerstedt, le corps de Davout a perdu plus de 7 000 hommes, les Prussiens plus de 13 000 tués, blessés et prisonniers. Les deux armées prussiennes sont vaincues le même jour ; c'est la poursuite qui achève de les détruire.

L'effondrement de la Prusse

Napoléon à cheval, entouré de ses maréchaux et de la Garde, passe la porte de Brandebourg devant une foule d'habitants de Berlin
Charles Meynier, Entrée de Napoléon à Berlin, 27 octobre 1806 (1810) : l'Empereur franchit la porte de Brandebourg à la tête de ses troupes. Châteaux de Versailles et de Trianon, domaine public, Wikimedia Commons.

Contrairement à Austerlitz, Napoléon lance cette fois une poursuite générale, et elle achève le travail de la bataille. Le 16 octobre, Erfurt capitule devant Murat avec plusieurs milliers d'hommes. Le 17, Bernadotte écrase à Halle la réserve prussienne du duc de Wurtemberg. Le 25 octobre, en récompense d'Auerstedt, Davout entre le premier dans Berlin ; Napoléon y fait son entrée solennelle le 27. De passage à Potsdam, il s'est rendu au tombeau de Frédéric le Grand et aurait lancé à ses officiers que, si ce roi vivait encore, ils ne seraient pas là.

Gravure : Napoléon, debout dans une crypte au sol en damier, se recueille devant le cercueil de Frédéric II entouré de ses officiers
F. Arnold, Napoléon à Potsdam au tombeau de Frédéric II, dans l'église de la garnison. Domaine public, Wikimedia Commons.

Les derniers corps prussiens sont rattrapés un à un. Hohenlohe capitule à Prenzlau le 28 octobre. Blücher, qui a rassemblé quelque 21 000 hommes à l'ouest de l'Oder, est poursuivi sans relâche par Bernadotte, Soult et Murat. Faute de pouvoir passer au Danemark, il viole la neutralité de la ville libre de Lübeck et s'y retranche. Le 6 novembre, le corps de Bernadotte force les portes de la ville et prend son poste de commandement, avec son chef d'état-major Scharnhorst ; le 7, Blücher se rend avec 9 000 hommes. Magdebourg ouvre ses portes à Ney le 11 novembre ; d'autres forteresses, Spandau, Stettin, Küstrin, se rendent sans combattre. Le roi et la reine se réfugient à l'est, jusqu'à Memel. De Berlin, le 21 novembre 1806, Napoléon signe le décret qui instaure le blocus continental contre le Royaume-Uni.

La facilité de ces redditions scandalise le roi. Le 1er décembre, par le publicandum d'Ortelsburg, Frédéric-Guillaume III menace de faire fusiller tout commandant qui ne défendrait pas sa place jusqu'à la dernière extrémité. D'autres forteresses, Breslau, Glogau, Dantzig ou Neisse, résistent alors jusqu'à l'épuisement de leurs moyens, et quelques-unes, dont Kolberg et Graudenz, sont encore prussiennes à la paix. Les commandants des places rendues passent en conseil de guerre ; deux sont condamnés à mort, sans que la sentence soit exécutée.

La guerre n'est pourtant pas finie : la Russie entre en ligne, et il faudra la campagne d'hiver de Pologne, la sanglante bataille d'Eylau puis la victoire de Friedland pour imposer la paix. Par les traités de Tilsit, en juillet 1807, la Prusse perd la moitié de son territoire. La convention de Paris de 1808 fixe sa contribution à 120 millions de francs et limite son armée à 42 000 hommes.

Iéna, matrice des réformes prussiennes

Pour la Prusse, la double défaite est une rupture. Plusieurs des hommes qui la vivent sur le terrain, Scharnhorst, Gneisenau, Clausewitz, Boyen ou Blücher, seront les artisans de sa renaissance. Les réformes engagées dans les années suivantes transforment l'armée et l'État : abolition du servage, autonomie des villes, service militaire, fondation de l'université de Berlin. C'est cette Prusse réformée qui se soulève contre Napoléon en 1813 et joue un rôle décisif à Leipzig puis à Waterloo. L'humiliation de 1806 et le sursaut qui suivit devinrent l'un des fondements du nationalisme allemand ; on prête à Bismarck, en 1871, le mot : « Sans Iéna, pas de Sedan. »

La mémoire d'Iéna

Napoléon à cheval, entouré de ses officiers, se retourne vers un grenadier de la Garde qui s'est avancé hors du rang, sur un plateau enfumé
Horace Vernet, Bataille d'Iéna, 14 octobre 1806 (1836) : selon la légende, l'Empereur réprimande un grenadier de la Garde qui, trop impatient de combattre, a crié « En avant ! ». Galerie des Batailles, château de Versailles, domaine public, Wikimedia Commons.

À Paris, Napoléon décide, par un décret signé à Varsovie en 1807, de donner le nom de la victoire au pont construit face à l'École militaire. Le pont d'Iéna est bâti de 1808 à 1814. En 1815, lors de la seconde occupation de Paris, Blücher veut le faire détruire ; il faut l'intervention du tsar Alexandre pour l'en dissuader. L'avenue d'Iéna, ouverte en 1858, et sa station de métro portent aussi le nom de la bataille, comme plusieurs navires de la marine française, dont le cuirassé Iéna, détruit par une explosion dans le port de Toulon en 1907.

Stèle de pierre carrée sur une hauteur dénudée, avec la vallée de la Saale et la ville d'Iéna au loin
Le Napoleonstein, sur le Windknollen, près de l'endroit où Napoléon passa la nuit du 13 au 14 octobre. Photo Aschroet, 2019, CC0, Wikimedia Commons.

Autour d'Iéna, le champ de bataille reste lisible. Sur le Windknollen, à 363 mètres d'altitude, le Napoleonstein, érigé en 1992, porte la date de la bataille et les distances qui séparent ce lieu des étapes de la vie de l'Empereur, de Paris à Sainte-Hélène. Des pierres commémoratives, des plaques et des peintures murales jalonnent Cospeda, Lützeroda et Vierzehnheiligen ; devant l'église de Vierzehnheiligen, un monument élevé en 1906 honore les soldats français et allemands tombés dans la bataille. À Cospeda, le musée 1806 est consacré à la double bataille. Chaque année en octobre, l'association Jena 1806 organise des commémorations ; pour le bicentenaire, le 14 octobre 2006, 1 800 participants ont reconstitué les combats près de Cospeda.

Borne de pierre gravée « Schlacht bei Jena, 14. Oktober 1806 » au bord d'une route de village
Pierre commémorative de la bataille à Vierzehnheiligen. Photo Aschroet, 2017, CC0, Wikimedia Commons.
Bâtiment jaune à toit brun d'un musée de village, sous la neige
Le musée 1806 de Cospeda, consacré à la bataille. Photo Wikswat, 2013, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

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