La bataille d'Austerlitz, livrée le 2 décembre 1805 en Moravie, un an jour pour jour après le sacre, est la plus célèbre victoire de Napoléon. Surnommée « bataille des Trois Empereurs », elle oppose la Grande Armée, environ 73 000 hommes, à l'armée austro-russe d'Alexandre Ier et de François II, forte de quelque 85 000 hommes. Après avoir feint la faiblesse et abandonné le plateau de Pratzen, Napoléon laisse les Alliés s'user contre sa droite, perce leur centre au lever du brouillard et encercle leur aile gauche. La victoire dissout la troisième coalition et conduit à la paix de Presbourg.
Forces en présence
Issue : Victoire française décisive
France
- Napoléon
- Soult
- Lannes
- Davout
- Murat
- Bernadotte
- Bessières
72 000 à 75 000 hommes, 157 canons
Pertes : 1 305 tués, 6 940 blessés, 573 prisonniers
Russie · Autriche
- Alexandre Ier
- François II
- Koutouzov
- Weyrother
- Buxhöwden
- Bagration
- Liechtenstein
- Grand-duc Constantin
85 000 à 89 000 hommes, près de 300 canons
Pertes : 24 000 à 36 000 hommes selon les décomptes, dont plus de 11 000 prisonniers ; 45 drapeaux, ~180 canons
Coordonnées de la bataille
Austerlitz
Coordonnées 49,1413° N · 16,7652° E
Carte tactique interactive
Suivez le déroulement heure par heure — survolez ou touchez une unité pour ses détails.
Aube : Kienmayer attaque Telnitz
Un brouillard épais couvre la vallée du Goldbach. Les colonnes alliées descendent du plateau de Pratzen pour déborder la droite française, volontairement faible, tenue par la division Legrand. Derrière le ruisseau de Bosenitz, invisibles depuis le plateau, les deux tiers de l’armée française attendent. Vers 7 heures, l’avant-garde autrichienne de Kienmayer attaque Telnitz.
Dans les jours précédents, Napoléon avait dit à ses maréchaux : « Messieurs, examinez bien ce terrain, ce sera un champ de bataille ; vous aurez un rôle à y jouer. »
Positions reconstituées d’après les récits de la bataille et calées sur l’emplacement réel des villages et des hauteurs (Santon, Žuráň, Pratzen, Sokolnitz, Telnitz, Augezd). Les étangs de Satschan, asséchés depuis, sont placés de façon approximative. Horaires indicatifs.
Récit de la bataille
De Boulogne au Danube
Au printemps 1805, le Royaume-Uni de William Pitt finance une troisième coalition contre la France. La Russie signe l'alliance en avril ; l'Autriche, battue deux fois en moins de dix ans et avide de revanche, la rejoint pendant l'été. L'objectif est de ramener la France à des frontières moins menaçantes, en Italie comme en Allemagne.
Napoléon, couronné empereur le 2 décembre 1804, a rassemblé depuis deux ans sur les côtes de la Manche une armée d'invasion d'environ 150 000 hommes. Elle n'a jamais traversé, mais ces années de camp ont fait d'elle un instrument sans équivalent : sept corps d'armée permanents, chacun doté de son infanterie, de sa cavalerie, de trente à quarante canons et de son état-major, capables de combattre seuls en attendant les autres. S'y ajoutent une réserve de cavalerie de 22 000 hommes et la Garde impériale. C'est la Grande Armée.
En août 1805, l'Empereur tourne le dos à l'Angleterre. Le 25 septembre, après une marche menée dans le plus grand secret, quelque 200 000 hommes franchissent le Rhin sur un front de 260 kilomètres. Le général autrichien Mack, qui attendait les Français par la Forêt-Noire, se laisse envelopper dans Ulm : le 20 octobre, 23 000 Autrichiens y capitulent, portant à 60 000 le nombre de prisonniers de la campagne. Le lendemain, à Trafalgar, la flotte franco-espagnole est détruite ; mais sur le continent, la marche continue. Le 13 novembre, les Français entrent sans combat dans Vienne, où ils trouvent 100 000 fusils, 500 canons et les ponts du Danube intacts.
Une armée victorieuse au bout de ses lignes
La prise de Vienne ne termine pas la guerre. L'armée russe du général Koutouzov, arrivée trop tard pour sauver Mack, se retire vers le nord-est en livrant des combats de retardement, à Dürrenstein le 11 novembre puis à Schöngrabern le 16, où Bagration tient tête à l'avant-garde française. Le 18 novembre, Koutouzov fait sa jonction près de Wischau avec le corps de Buxhöwden et les Autrichiens du prince Jean de Liechtenstein. L'armée alliée se rassemble à Olmütz, en Moravie, où se trouvent le tsar Alexandre Ier et l'empereur François II.
La position française devient inconfortable. Les lignes de communication s'étirent sur des centaines de kilomètres et exigent de fortes garnisons ; la Prusse, encore neutre, peut entrer en guerre ; l'archiduc Charles peut remonter d'Italie avec une armée autrichienne intacte. Koutouzov le sait et propose de reculer encore, vers les Carpates, pour laisser l'hiver et la distance user l'adversaire.
Napoléon, lui, a besoin d'une bataille, et vite. Il n'a pas les moyens de poursuivre indéfiniment ; il lui faut que l'ennemi vienne à lui, sur un terrain qu'il aura choisi.
Le piège : feindre la faiblesse
Toute la manœuvre repose sur une mise en scène. Autour de Brünn, Napoléon ne montre qu'environ 53 000 hommes — les corps de Soult et de Lannes et la cavalerie de Murat — face à une armée alliée de quelque 85 000 à 89 000 hommes. Mais les corps de Bernadotte, depuis Iglau, et de Davout, depuis Vienne, peuvent le rejoindre par des marches forcées et porter ses effectifs autour de 75 000 hommes le jour venu.
Le 25 novembre, le général Savary se rend au quartier général allié d'Olmütz avec un message de paix, et en profite pour observer l'ennemi. Le 27, François II propose un armistice : Napoléon l'accepte avec empressement. Le même jour, il ordonne à Soult d'abandonner Austerlitz et le plateau de Pratzen en donnant l'impression d'une retraite désordonnée. Le 28, il reçoit le prince Dolgorouki, l'impétueux aide de camp du tsar, et joue devant lui l'inquiétude et l'hésitation. Dolgorouki rapporte à son maître que l'armée française est aux abois.
Le piège fonctionne. Au quartier général allié, établi à Křenovice, l'entourage du tsar et le chef d'état-major autrichien Weyrother réclament l'attaque. François II conseille la prudence, Koutouzov aussi ; Alexandre Ier tranche pour la bataille. Koutouzov conserve le commandement nominal, mais c'est le plan de Weyrother qui est adopté.
Deux armées, deux traditions
L'armée française est une armée de manœuvre. Ses corps permanents peuvent marcher séparément et se concentrer sur le champ de bataille ; ses maréchaux se connaissent et connaissent la méthode de l'Empereur ; ses soldats sont en grande partie des vétérans des guerres de la Révolution, entraînés deux ans à Boulogne. Le jour de la bataille, Napoléon dispose d'environ 72 000 à 75 000 hommes et de 157 canons.
L'armée russe conserve bien des traits de l'Ancien Régime : pas de formation permanente au-dessus du régiment, des officiers supérieurs souvent issus de la cour, des cadres subalternes peu instruits. Le soldat russe est en revanche réputé d'une ténacité exceptionnelle, et son artillerie est solide. L'armée autrichienne sort à peine des réformes engagées par l'archiduc Charles en 1801 ; multinationale et multilingue, elle dispose d'une bonne cavalerie et de la meilleure artillerie de la coalition, mais elle a perdu une armée entière à Ulm.
Environ 70 % des effectifs alliés sont russes. L'armée coalisée aligne près de 300 canons, deux fois plus que les Français. Sa faiblesse est ailleurs : dans un commandement partagé entre deux souverains, un général en chef contourné et un chef d'état-major étranger, et dans des colonnes qui n'ont jamais manœuvré ensemble.
Le champ de bataille
Le terrain s'étend à une dizaine de kilomètres au sud-est de Brünn (Brno), entre cette ville et Austerlitz (Slavkov u Brna), dans l'actuelle République tchèque. Au nord, la route de Brünn à Olmütz est dominée par deux hauteurs : le Santon, à 210 mètres, et le Žuráň, à 270 mètres, d'où Napoléon suivra le début de la bataille. Au sud, le ruisseau du Goldbach coule du nord au sud en passant par Kobelnitz, Sokolnitz et Telnitz, puis se perd dans une zone d'étangs, dont ceux de Satschan et de Menitz.
Au centre s'élève le plateau de Pratzen, une hauteur aux pentes douces qui commande tout le champ de bataille. Dans les jours qui précèdent, Napoléon aurait répété à ses maréchaux : « Messieurs, examinez bien ce terrain, ce sera un champ de bataille ; vous aurez un rôle à y jouer. » Abandonner ce plateau à l'ennemi est le cœur du piège.
La gauche française est solidement tenue. Le Santon est fortifié, armé de 18 canons et confié au 17e léger, avec ordre de le défendre jusqu'à la dernière extrémité. La droite, au contraire, est délibérément mince : le long du Goldbach, de Telnitz au château de Sokolnitz, la division Legrand doit tenir seule jusqu'à l'arrivée de Davout.
Les plans
Le plan de Weyrother est simple dans son principe. La droite française paraît faible et couvre la route de Vienne : quatre colonnes descendront du plateau de Pratzen pour la déborder, couper les Français de leur ligne de retraite et les rejeter vers le nord. La 1re colonne du général Dokhtourov (13 600 hommes), précédée par l'avant-garde autrichienne de Kienmayer, prendra Telnitz ; la 2e, de Langeron (11 700 hommes), et la 3e, de Przybyszewski (10 000 hommes), attaqueront Sokolnitz. L'ensemble, sous Buxhöwden, compte plus de 40 000 hommes. La 4e colonne, de Kollowrath et Miloradovitch (23 900 hommes), avec laquelle se tient Koutouzov, doit suivre depuis le plateau. Au nord, Bagration et ses 13 000 hommes fixeront la gauche française sur la route d'Olmütz, avec la cavalerie de Liechtenstein ; la Garde impériale russe du grand-duc Constantin, environ 10 000 hommes, reste en réserve.
Napoléon a deviné ce plan. Le 1er décembre, les feux de camp alliés lui montrent un front qui s'étire vers le sud. Il en déduit que l'ennemi va dégarnir le Pratzen pour frapper sa droite, et construit sa bataille sur ce mouvement. Pendant la journée, il fait passer secrètement le gros de ses troupes derrière le ruisseau de Bosenitz, dans un terrain en contrebas invisible depuis le plateau, entre Puntowitz et Girzikowitz. Environ deux tiers de ses forces sont ainsi concentrés sur un front de trois kilomètres.
Les rôles sont distribués. Davout, avec le IIIe corps, doit tenir le Goldbach contre des forces très supérieures : quelques milliers d'hommes d'abord, une douzaine de milliers ensuite, face aux plus de 40 000 de Buxhöwden. Sa division Friant arrive de Vienne après avoir parcouru environ 110 kilomètres en 48 heures. Soult, avec les divisions Vandamme et Saint-Hilaire, soit environ 16 000 hommes, attaquera le plateau quand il se sera vidé. Lannes tiendra le nord avec Murat. Bernadotte, la Garde et les grenadiers d'Oudinot forment la réserve. Les ordres, exposés verbalement aux maréchaux le 1er décembre au soir, sont diffusés par écrit au petit matin.
La veille : le bivouac du 1er décembre
Le 2 décembre 1805 tombe un an jour pour jour après le sacre. L'Empereur, qui n'est pas aussi serein que la légende le dira, écrit à Talleyrand de ne rien dire de la bataille qui s'annonce, pour ne pas inquiéter l'impératrice Joséphine. Selon l'historien Frederick Schneid, sa principale inquiétude était de devoir lui expliquer une défaite.
Il passe une partie de la soirée à parcourir les avant-postes, interroge des paysans sur les mouvements ennemis, observe les feux alliés sur le plateau. La proclamation lue aux troupes annonce le plan sans détour : si l'ennemi quitte ses positions pour tourner la droite française, il prêtera le flanc.
Chez les Alliés, le conseil de guerre du 1er décembre adopte la disposition de Weyrother. Les ordres parviennent tard aux colonnes, et certaines unités ne savent pas précisément où se placer au lever du jour : la cavalerie de Liechtenstein, notamment, s'installe du mauvais côté du plateau.
L'aube au sud : Telnitz et Sokolnitz
Le 2 décembre, un brouillard épais couvre la vallée du Goldbach. Vers 7 heures, l'avant-garde de Kienmayer attaque Telnitz, défendu par le 3e de ligne et un bataillon de tirailleurs corses. Les Français repoussent plusieurs assauts ; vers 8 heures, l'arrivée de la colonne de Dokhtourov les oblige à abandonner le village et à repasser le Goldbach. La cavalerie autrichienne de Kienmayer bouscule la cavalerie légère du général Margaron.
La droite française est menacée d'enveloppement. C'est alors qu'arrivent les premières troupes de Davout : la division Friant, venue de Gross Raigern, contre-attaque, reprend Telnitz, le reperd sous la charge de hussards autrichiens. Plus au nord, la colonne de Langeron attaque Sokolnitz, bombarde le village et en chasse le 26e léger ; Przybyszewski s'empare du château. Friant reprend le village, le reperd, le reprend encore. Sokolnitz est sans doute le point le plus disputé de la journée.
La progression alliée est ralentie par son propre désordre. La cavalerie de Liechtenstein, placée par erreur sur la gauche, traverse les colonnes pour gagner sa position au nord et retarde la 2e colonne. Toute la matinée, environ 8 000 fantassins et 2 800 cavaliers français tiennent tête à quelque 35 000 Alliés dans une bataille d'usure. C'est exactement ce que Napoléon attendait : pour nourrir l'attaque, les Alliés continuent de dégarnir le centre.
« Un coup sec, et la guerre est finie » : l'assaut du Pratzen
Depuis le Žuráň, Napoléon attend. Vers 8 h 45, le brouillard commence à se lever sur les hauteurs tandis qu'il reste accroché aux fonds. L'Empereur voit les colonnes alliées quitter le plateau. Il demande à Soult combien de temps il faudra à ses hommes pour atteindre les hauteurs de Pratzen. « Moins de vingt minutes, Sire. » Napoléon attend encore un quart d'heure, puis lance l'attaque : « Un coup sec, et la guerre est finie. »
Vers 9 heures, les divisions de Soult sortent du brouillard en colonnes serrées : Saint-Hilaire à droite du village de Pratzen, Vandamme à gauche. Le soleil perce au moment où elles gravissent la pente — le « soleil d'Austerlitz », que Napoléon invoquera encore à la veille de la Moskova. Sur le plateau, les officiers alliés voient avec stupeur surgir des masses françaises là où ils croyaient ne trouver personne. La 4e colonne, qui devait suivre les autres vers le sud, a commencé à descendre sur ordre du tsar.
Le combat pour le Pratzen dure environ deux heures. Au sud du plateau, sur le Pratzeberg, le général russe Kamenski, de la colonne de Langeron, comprend le danger et remonte de sa propre initiative avec deux régiments. La brigade Thiébault de la division Saint-Hilaire retient son feu jusqu'à trente ou quarante mètres face aux bataillons autrichiens qui avancent, puis les brise. Koutouzov, présent sur ce secteur, fait lancer plusieurs contre-attaques ; elles échouent.
Au nord du plateau, vers 10 h 30, Vandamme attaque les hauteurs des Staré Vinohrady, les « Vieilles Vignes », tenues par les Autrichiens de Kollowrath. Les brigades Ferey et Schiner les abordent de front et par le flanc ; après une heure de combat, la ligne autrichienne cède. À la fin de la matinée, le plateau est aux mains des Français. L'armée alliée est coupée en deux.
Au nord : Lannes, Murat et Bagration
Pendant ce temps, la bataille fait rage sur la route d'Olmütz. Vers 9 h 15, Lannes avance avec les divisions Suchet et Caffarelli, précédées par la cavalerie légère de Kellermann. Liechtenstein lance ses uhlans contre elle ; Kellermann se replie derrière l'infanterie, qui ouvre le feu, puis contre-charge. Au village de Blaziowitz, les chasseurs de la Garde russe et le 13e léger se disputent les maisons et les jardins ; le colonel Castex est tué, les Français finissent par emporter le village vers 11 heures.
La cavalerie de Murat entre en action. Les cuirassiers de Nansouty et de d'Hautpoul chargent la cavalerie russe dans une mêlée longue et acharnée, et finissent par l'emporter. Vers 11 heures, Bagration tente une attaque de diversion sur Bosenitz ; ses chasseurs repoussent le détachement français jusqu'au Santon, où le feu du 17e léger et de ses canons les arrête avec de lourdes pertes.
Lannes pousse ensuite Bagration hors du champ de bataille. Il voudrait le poursuivre ; Murat s'y oppose, et Napoléon renonce. Bagration se retire en bon ordre vers le nord-est : dans les quarante heures qui suivent, il mettra une soixantaine de kilomètres entre ses troupes et le champ de bataille.
Le choc des Gardes
Le plateau conquis, Napoléon quitte le Žuráň et établit son poste près de la chapelle Saint-Antoine, sur les hauteurs de Pratzen. Il fait monter le corps de Bernadotte pour soutenir la gauche de Vandamme. Au centre allié, il ne reste plus qu'une réserve intacte : la Garde impériale russe du grand-duc Constantin.
Constantin contre-attaque sur le secteur de Vandamme. L'infanterie de la Garde enfonce la première ligne française ; la cavalerie de la Garde, et notamment les chevaliers-gardes, surprend un bataillon du 4e de ligne en terrain découvert et lui enlève son aigle — la seule que les Français perdent dans la bataille. Le centre français vacille.
Napoléon engage alors la cavalerie de sa Garde. Le général Rapp, à la tête des mamelouks et des grenadiers à cheval, charge les chevaliers-gardes et fait prisonnier leur colonel, le prince Repnine. Les deux cavaleries s'engagent en masses successives ; la division Drouet, du corps de Bernadotte, se déploie sur le flanc de la mêlée et offre un abri aux escadrons français, tandis que l'artillerie à cheval de la Garde fauche la cavalerie russe. La Garde russe rompt et se replie sur Křenovice. Le centre allié a cessé d'exister. Koutouzov a été gravement blessé, et son gendre, le comte Tiesenhausen, tué.
L'encerclement de l'aile gauche alliée
Vers 13 heures, Napoléon fait pivoter sa bataille vers le sud. Bernadotte garde le plateau ; Vandamme, Saint-Hilaire, la Garde et les grenadiers d'Oudinot descendent sur les arrières des colonnes de Buxhöwden, qui se battent toujours sur le Goldbach, tandis que Davout les presse de front. L'aile gauche alliée, qui devait envelopper les Français, se retrouve prise entre deux feux.
Vers 14 h 30, Buxhöwden est complètement isolé et ne reçoit plus aucun ordre de Koutouzov ni du tsar. Vandamme s'empare d'Augezd, coupant la retraite vers l'est. À Sokolnitz, l'assaut conjugué de Saint-Hilaire et de Davout brise les derniers défenseurs : la colonne de Przybyszewski et une partie de celle de Langeron sont capturées. Langeron et Kienmayer se retirent comme ils peuvent ; les chevau-légers autrichiens d'O'Reilly couvrent la retraite en chargeant à plusieurs reprises la cavalerie française.
La panique gagne l'armée alliée, qui abandonne le terrain dans toutes les directions. Seule la colonne de Dokhtourov garde une certaine cohésion.
Les étangs de Satschan
Pour échapper à l'encerclement, les troupes de Dokhtourov se replient vers le sud, par les digues et la surface gelée des étangs de Satschan et de Menitz. Napoléon fait mettre en batterie des canons sur les hauteurs d'Augezd et tirer sur les fuyards et sur la glace, qui se rompt. Des hommes, des chevaux et des pièces d'artillerie s'enfoncent dans l'eau glacée ; beaucoup de noyés sont repêchés par les soldats français eux-mêmes.
L'épisode est devenu l'une des images de la légende, et son ampleur reste discutée. Le bulletin parle de milliers de noyés, les estimations des historiens vont de 200 à 2 000 morts, et le nombre de canons perdus dans les étangs varie de 38 à plus d'une centaine selon les sources. Des témoignages locaux publiés plus tard rapportent que les étangs, asséchés sur ordre de Napoléon quelques jours après la bataille, n'ont livré que deux ou trois corps et environ 150 chevaux.
Dokhtourov parvient à regrouper ses troupes près de Neudorf à la tombée de la nuit. Vers 16 h 30, les combats cessent sur tout le champ de bataille. La cavalerie française, épuisée, ne poursuit guère ; dans la nuit du 2 au 3 décembre, les débris de l'armée alliée se rassemblent à Czeitsch, sur la route de la Hongrie.
Un chef-d'œuvre discuté
Les historiens militaires rangent volontiers Austerlitz aux côtés de Cannes ou de Gaugamèles parmi les grandes batailles d'anéantissement. La combinaison y est exemplaire : un piège psychologique tendu pendant une semaine, une aile volontairement offerte, une réserve cachée, une attaque déclenchée à l'instant exact où le brouillard se lève sur les hauteurs et reste dans les fonds, puis une conversion vers le sud qui transforme la percée en encerclement.
La victoire a pourtant ses limites. Napoléon ne détruit pas l'armée alliée aussi complètement qu'il l'espérait : Bagration se retire en ordre, Dokhtourov sauve une partie de sa colonne, la Garde russe se reforme. L'effondrement tient autant à la désorganisation adverse — colonnes retardées, cavalerie égarée, commandement brouillé — qu'à la seule perfection du plan. Plusieurs historiens relèvent aussi qu'une victoire aussi éclatante a pu nourrir chez l'Empereur une confiance excessive dans sa capacité à imposer la décision par une bataille.
Côté allié, le tsar rejette la responsabilité sur Koutouzov. Or c'est Koutouzov qui voulait reculer vers les Carpates, là où la logistique aurait favorisé les Alliés, où l'archiduc Charles aurait pu les rejoindre depuis l'Italie et où la Prusse aurait eu le temps d'entrer en guerre. Au bout de lignes de ravitaillement démesurées, dans une région dépourvue de vivres, la Grande Armée aurait pu connaître un tout autre sort. Austerlitz fut aussi la défaite d'une génération de chefs formés par Souvorov : Koutouzov, Bagration, Miloradovitch, Kamenski, Buxhöwden.
La légende a enfin produit ses propres citations. L'historien britannique Archibald Alison rapporte en 1836 que Napoléon, pressé par ses maréchaux d'attaquer pendant que les Alliés descendaient du plateau, les aurait retenus : quand l'ennemi fait un faux mouvement, il faut se garder de l'interrompre. La phrase, remaniée au fil des récits, est devenue la maxime « Ne jamais interrompre l'ennemi quand il est en train de faire une erreur » ; elle n'est attestée par aucune source contemporaine.
Le bilan
Les pertes françaises sont bien connues : 1 305 tués, 6 940 blessés et 573 prisonniers, soit environ 9 000 hommes. Côté allié, les chiffres varient selon les décomptes : les Russes comptent environ 11 000 tués et blessés, les Autrichiens environ 600 tués et 1 200 blessés, et plus de 11 000 hommes ont été faits prisonniers. Selon les décomptes, les pertes alliées totales, prisonniers compris, se situent entre 24 000 et 36 000 hommes. Les Alliés ont aussi perdu 45 drapeaux et environ 180 canons.
La disproportion dit tout de la bataille. Avec une armée inférieure en nombre et deux fois moins d'artillerie, Napoléon a imposé à l'ennemi le terrain, le moment et le sens de la bataille, et transformé une offensive alliée en encerclement.
De l'armistice à la paix de Presbourg
Le 3 décembre au matin, le prince Jean de Liechtenstein se présente au quartier général français pour demander une entrevue entre les deux empereurs. Le 4 décembre, Napoléon et François II se rencontrent et conviennent d'un armistice, signé le 6 décembre au château d'Austerlitz. L'armée russe est autorisée à regagner son territoire ; Alexandre Ier accepte les conditions obtenues par l'empereur d'Autriche.
Le traité de Presbourg, signé le 26 décembre 1805, fait sortir l'Autriche de la guerre et de la coalition. Elle reconnaît les acquisitions françaises des traités de Campo Formio et de Lunéville, cède la Vénétie au royaume d'Italie et des territoires en Allemagne aux alliés de Napoléon — la Bavière, le Wurtemberg et le Bade —, et paie une indemnité de 40 millions de francs. La Bavière et le Wurtemberg deviennent des royaumes.
Les conséquences dépassent l'Autriche. En 1806, Napoléon crée la Confédération du Rhin, et François II renonce à la couronne du Saint-Empire, qui disparaît après mille ans d'existence. Inquiète de l'influence française en Allemagne, la Prusse entre en guerre à l'automne suivant. À Londres, William Pitt, apprenant la nouvelle, aurait dit devant une carte de l'Europe : « Roulez cette carte, on n'en aura pas besoin avant dix ans. » Il meurt quelques semaines plus tard. Alexandre Ier, selon un mot rapporté, aurait résumé la journée : « Nous sommes des enfants entre les mains d'un géant. »
La proclamation et la légende
Le 3 décembre, l'Empereur adresse à l'armée une proclamation restée célèbre : « Soldats, je suis content de vous. Vous avez, à la journée d'Austerlitz, justifié tout ce que j'attendais de votre intrépidité ; vous avez décoré vos aigles d'une immortelle gloire. » Elle se termine par la promesse du retour : « Il vous suffira de dire : J'étais à la bataille d'Austerlitz, pour que l'on réponde : Voilà un brave. » À Joséphine, il écrit plus sobrement : « J'ai battu l'armée austro-russe commandée par les deux empereurs. Je suis un peu las. »
Les récompenses sont à la mesure du triomphe : sommes versées aux officiers et aux soldats, pensions aux veuves, adoption par l'Empereur des orphelins des soldats tués, autorisés à ajouter Napoléon à leurs prénoms. À Paris, où la situation financière était critique quelques jours plus tôt, les rentes d'État bondissent à l'annonce de la victoire.
Austerlitz entre aussitôt dans la mémoire nationale. La colonne Vendôme, inaugurée en 1810, aurait été coulée dans le bronze des canons pris ; le pont et la gare d'Austerlitz, l'arc de triomphe du Carrousel et les bas-reliefs de l'Arc de triomphe en portent le souvenir. Tolstoï fait d'Austerlitz un moment central de Guerre et Paix : le prince André Bolkonski y est grièvement blessé sur le plateau de Pratzen. Les élèves officiers de Saint-Cyr célèbrent encore chaque année le « 2 S », anniversaire de la bataille. Le bicentenaire de 2005 fut en revanche discret en France, dans un climat de débat sur l'héritage de Napoléon.
Le champ de bataille aujourd'hui
Depuis 1992, le site de la bataille est protégé par la loi tchèque comme zone de paysage monumental ; il s'étend sur dix-neuf communes actuelles. Son monument principal est le Cairn de la paix, près de Prace, au sommet du plateau : conçu dans le style Art nouveau par l'architecte Josef Fanta et construit de 1910 à 1912, il ne fut inauguré qu'en 1923, la Première Guerre mondiale ayant retardé sa consécration. Haut de 26 mètres, orné de quatre statues féminines figurant la France, l'Autriche, la Russie et la Moravie, il abrite une chapelle et un ossuaire ; un musée voisin est consacré à la bataille.
D'autres lieux jalonnent le terrain. Une chapelle blanche couronne le Santon, au pied duquel se déroulent chaque année des reconstitutions. Sur le Žuráň, d'où Napoléon suivit le début des combats, un monument de granit représente les positions des armées. Sur les hauteurs des Staré Vinohrady, où s'affrontèrent les Gardes, un monument aux Trois Empereurs a été érigé en 2005. À Kovalovice, l'auberge de la Vieille Poste, bâtiment de 1785, servit de quartier général à Murat, puis à Bagration le jour de la bataille, et Napoléon y dormit le soir de sa victoire. Au château d'Austerlitz, où fut signé l'armistice, un musée présente la bataille.
Chaque année, autour du 2 décembre, les villages du champ de bataille commémorent les combats. La bataille des Trois Empereurs, qui fit des milliers de morts dans ces champs de Moravie, est devenue un lieu de mémoire européen autant que français.
Pour aller plus loin
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