Charles-Pierre-François Augereau (1757-1816), fils de maçon et de marchande des Halles, incarne le soldat cosmopolite de l'Ancien Régime devenu héros révolutionnaire : désertion, service dans les armées russe, prussienne et napolitaine, puis retour en France pour gravir les grades jusqu'au maréchalat de 1804. À Arcole, il saisit un drapeau et entraîne l'assaut sous le feu ; à Castiglione, il contribue à briser Wurmser. Le titre de duc de Castiglione couronne cette ascension. Pourtant Eylau, en 1807, lui vaut une déconfiture sanglante dans la tempête de neige — le VIIe corps décimé sous l'artillerie russe. L'Espagne et l'âge achèvent de l'épuiser. En mars 1814, commandant à Lyon, il publie une proclamation qui désavoue Napoléon : l'un des ralliements les plus éclatants aux Bourbons avant l'abdication. Fidèle à Louis XVIII pendant les Cent-Jours, il meurt en 1816 sans avoir revu l'Empereur — parcours d'une bravoure juvénile à une fin que les bulletins impériaux et la légende noire se disputent encore, entre exemple tactique et cas d'école de la défection.
Paris, désertion et apprentissage européen avant la Révolution
Charles-Pierre-François Augereau naît le 21 octobre 1757 à Paris, dans un milieu populaire du faubourg : son père est maçon, sa mère vend des fruits aux Halles. L'enfance urbaine lui enseigne la dureté du travail et la familiarité avec les garnisons avant même qu'il ne s'engage, en 1774, dans un régiment de ligne. La discipline monarchique lui paraît vite étouffante : en 1779 ou 1780 selon les sources, il déserte — acte grave qui, pour un roturier, ferme autant de portes qu'il en ouvre ailleurs.
Au lieu de disparaître dans la clandestinité française, Augereau choisit l'aventure militaire à l'étranger. Il sert successivement dans les armées russe, prussienne et napolitaine, absorbant des styles de combat et des langues de commandement variés. Cette errance forge un officier adaptable mais méfiant envers toute autorité purement titrée : le mérite au feu prime sur la naissance — conviction qu'il portera dans les armées révolutionnaires.
En 1790, profitant de l'amnistie relative et du bouleversement politique, il rentre en France. La Garde nationale puis les bataillons fédérés lui offrent un nouveau départ sans effacer son passé de déserteur — un dossier que certains adversaires politiques ressortiront plus tard. Les premiers engagements révolutionnaires le montrent impétueux, capable d'encourager la troupe par l'exemple plutôt que par des harangues de tribune.
En 1792-1793, il participe à la défense de la République naissante sur des théâtres secondaires avant d'être remarqué pour son énergie tactique. La Terre et les purges touchent des généraux plus exposés ; Augereau, encore colonel ou général de brigade selon les phases, survit en combinant bravoure et un certain talent à ne pas se faire remarquer dans les comités les plus sanguinaires.
En 1794, il commande sur le front des Pyrénées-occidentales : guerre de postes, contre-guérilla, négociations avec des municipalités basques ou espagnoles sceptiques. Ce n'est pas encore la gloire d'Italie, mais l'école du commandement en terrain morcelé — compétence que Bonaparte saura exploiter quand il reconstituera l'armée d'Italie.
Les mémoires et correspondances du temps évoquent rarement sa vie privée : le futur maréchal reste une figure presque entièrement militaire, sans fortune comparable à celle de Masséna ni à la notoriété mondaine de Murat. Cette discrétion relative, chez un homme au franc-parler redouté, favorise paradoxalement son intégration dans la hiérarchie révolutionnaire : on le promut pour les résultats au feu, non pour un réseau de salons. Quelques anecdotes rapportent duels et altercations avec d'autres officiers — l'écho des garnisons, pas encore la comédie de cour de l'Empire.
À la veille de 1796, Augereau est un général de division éprouvé, au corps marqué de blessures et au langage volontiers grossier : le portrait-type du révolutionnaire de feu que le jeune Bonaparte entend transformer en instrument de sa stratégie offensive.
L'armée d'Italie, Arcole, Castiglione et le maréchalat
En mars 1796, Bonaparte reçoit le commandement de l'armée d'Italie. Augereau y tient une division d'élite : hommes entraînés à la marche forcée et au choc à la baïonnette. Les premières victoires — Montenotte, Millesimo, Dego — établissent la légende de la manoeuvre rapide qui disloque les forces austro-sardes avant qu'elles ne convergent.
Le 15-17 novembre 1796, la série d'assauts contre le pont d'Arcole devient un des épisodes les plus cités de la campagne. Augereau, à la tête des grenadiers, saisit un drapeau et se jette sur le passage étroit où les Autrichiens tiennent encore. La mitraille le blesse ; il refuse de quitter la ligne de feu. Antoine-Jean Gros, dans sa composition célèbre, fige Napoléon brandissant l'étendard sur le pont — Augereau n'y est pas peint en buste, mais la scène publicitaire attache pour toujours son nom à l'épopée arcoleuse.
Le 5 août 1796, à Castiglione delle Stiviere, Augereau tient un rôle décisif dans la manœuvre qui enferme Dagobert von Wurmser : attaques frontales répétées, tenue sous l'artillerie ennemie, synchronisation avec les autres divisions françaises. La victoire ouvre la route de Vérone et consolide la réputation d'Augereau comme « cogneur » fiable — celui qu'on envoie quand il faut forcer une issue au prix du sang.
Les campagnes suivantes jusqu'à Campoformido mêlent sièges, pourparlers et escarmouches. Augereau côtoie Masséna, Sérurier, Joubert ; il apprend aussi les tensions entre généraux jaloux des faveurs du commandant en chef. Son tempérament de frondeur modéré — jamais trahison ouverte, mais répliques cinglantes — préfigure les rapports parfois tendus avec le futur Empereur.
Le Consulat et le passage à l'Empire ne le laissent pas en rade : en 1804, il figure parmi les dix-huit premiers maréchaux. Le titre honore une carrière entièrement bâtie sur le service actif, sans la moindre particule nobiliaire d'origine. Napoléon sait qu'Augereau incarne la promesse révolutionnaire du mérite — même si l'usage qu'il fera de ce maréchal variera selon les campagnes.
Le tableau de Gros sur Bonaparte au pont d'Arcole (château de Versailles) diffuse dans toute l'Europe l'image d'une République conquérante. Pour Augereau, il s'agit du décor visuel d'un moment où il fut, selon les témoins, parmi les premiers à « acheter » chèrement la traversée du pont — le contrepoint héroïque à la fin politique controversée de 1814.
Iéna, Eylau et le maréchal diminué
En octobre 1806, la campagne de Prusse offre à Augereau une revanche sur les années prussiennes de sa jeunesse : il commande le VIIe corps à Iéna. Le 14 octobre, pendant que Lannes fixe le centre ennemi, Augereau déborde sur l'aile et participe à l'effondrement de la machine militaire héritée de Frédéric II. Les bulletins célèbrent la rapidité française ; Augereau retrouve un instant l'éclat d'Arcole sans la mitraille aussi concentrée sur sa personne.
Quatre mois plus tard, le 8 février 1807, la plaine gelée d'Eylau devient un cauchemar. Augereau doit enfoncer l'aile gauche russe de Bennigsen ; une tempête de neige aveugle ses colonnes. Selon le récit classique, il se trompe de direction, expose le VIIe corps au feu rasant de batteries russes retranchées sur les hauteurs, et voit ses régiments fauchés en quelques minutes. Lui-même est touché — s'ajoutant à une longue liste de blessures italiennes. Napoléon engage la Garde et la cavalerie de Murat pour colmater la brèche ; la bataille reste indécise, mais l'image d'Augereau sort ternie.
Les historiens militaires débattent : faute personnelle, ordres imprécis, ou hasard météorologique qui aurait piégé tout général ? Quoi qu'il en soit, Eylau marque une fracture psychologique : le maréchal « cogneur » n'est plus invulnérable. Napoléon, dans ses correspondances, mêle encore confiance et irritation selon les semaines.
Les mois qui suivent Eylau ne lui enlèvent pas tout commandement, mais l'Empereur confie davantage les grandes manœuvres à d'autres ; Augereau alterne périodes actives et convalescence. La blessure reçue dans la tempête l'a fragilisé ; le moral des anciens du VIIe corps, décimés, exige du temps pour se reconstituer. C'est une phase de transition entre le héros italien et le maréchal fatigué qu'on enverra bientôt en Espagne — moins rupture administrative qu'érosion progressive de la confiance partagée entre le quartier général et un général trop marqué par une journée cauchemardesque.
La toile monumentale de Gros montrant Napoléon sur le champ d'Eylau — neige, blessés, chevaux abattus — résume l'atmosphère glaçante de cette journée. L'Empereur y domine la composition ; pourtant, pour qui lit la biographie d'Augereau, l'image évoque aussi l'enfer vécu par le VIIe corps dans le blizzard — le prix humain que les tableaux d'histoire ne nomment pas toujours.
En 1808, Napoléon confère à Augereau le titre de duc de Castiglione — couronnement symbolique d'une victoire de 1796 devenue nom ducal. Le geste mêle reconnaissance et peut-être domestiquation : attacher le révolutionnaire flamboyant à une terre d'Italie désormais sous influence française.
Espagne, Allemagne et la lente érosion de la fidélité
En 1808, Augereau rejoint le théâtre espagnol — théâtre ingrat pour les maréchaux habitués aux batailles rangées d'Italie ou d'Allemagne. Il participe à la victoire française de Medina de Rioseco, mais la guérilla, le climat et les lignes d'approvisionnement distendues usent ses forces et sa santé. Les rapports deviennent moins tonitruants ; les demandes de rappel plus fréquentes.
Napoléon finit par le retirer de la Péninsule : ni disgrâce complète ni éclatante réussite — une sorte de mise en retrait médicale et politique. Augereau, entré dans la cinquantaine, souffre des séquelles de multiples blessures et d'une constitution entamée par des années de campagnes ininterrompues.
En 1812, il reçoit le commandement du XIe corps pour la campagne d'Allemagne qui précède la catastrophe russe. Il ne suit pas la Grande Armée jusqu'à Moscou : son rôle est périphérique, de couverture ou de réserve selon les phases. Cette marginalisation alimente chez lui le sentiment d'être relégué au rang de figurant — humiliation pour un homme qui avait partagé le pont d'Arcole avec le futur maître de l'Europe.
En 1813, il est tenu en réserve pendant la campagne de Saxe. Les défaites s'accumulent ; l'Empire recule. Augereau observe, depuis l'arrière, le démontage progressif de la machine napoléonienne. Ses lettres privées — quand on en retrouve — mêlent lassitude et calcul : servir encore ou préserver ce qui peut l'être d'un statut social désormais lié à la pairie et aux terres ducales ?
Quand les coalisés franchissent le Rhin en 1814, Augereau n'est plus l'épée flamboyante de 1796 ; c'est un commandant d'armée territoriale, chargé de défendre le sud-est avec des moyens incomplets. La situation stratégique globale rend toute résistance héroïque presque vaine — contexte que ses détracteurs oublient souvent quand ils le condamnent pour la proclamation de Lyon.
Lyon, proclamation de mars 1814 et mort sous la Restauration
En mars 1814, Augereau commande les forces françaises autour de Lyon face à l'avance autrichienne. Plutôt que de livrer une défense prolongée qui ferait couler le sang des Lyonnais pour une cause qu'il juge désormais perdue, il choisit une voie politique radicale : le 21 mars, il publie une proclamation qui désavoue ouvertement Napoléon et appelle à la paix avec les coalisés.
Selon les partisans de l'Empereur, c'est trahison pure — abandon du serment de maréchal au pire moment. Selon les royalistes modérés, c'est lucidité : épargner la ville et hâter une abdication inévitable. Napoléon abdique à Fontainebleau le 6 avril ; chronologiquement, la proclamation d'Augereau précède de quelques jours cette décision — elle n'en est pas la seule cause, mais elle fragilise le moral des garnisons du sud-est.
Louis XVIII récompense Augereau par la pairie : le déserteur de 1780 devient pair de France. Pendant les Cent-Jours, Augereau reste fidèle aux Bourbons : il refuse de rejoindre Napoléon revenu de l'île d'Elbe — choix qui le met à l'abri du procès de Ney mais le condamne dans les mémoires bonapartistes du XIXe siècle.
Il meurt le 12 juin 1816 à La Houssayé, dans la Manche, à cinquante-huit ans — avant la vague de nostalgie impériale qui, sous Louis-Philippe et Napoléon III, réhabilitera tant de figures de l'Empire. Sa mort relativement précoce l'exclut des polémiques de 1830-1850 autour des « maréchaux fusillés » ou des grands enterrements militaires.
La postérité a longtemps réduit Augereau à deux clichés : le héros d'Arcole et le « renégat » de Lyon. Une biographie honnête doit confronter ces deux images sans les fusionner abusivement — le même corps sous le feu en 1796 n'est pas le même qui signe une proclamation en 1814, mais la continuité des blessures et des campagnes mérite d'être prise au sérieux.
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