Bataille Issue indécise

Eylau

7-8 février 1807 · Preußisch Eylau (Bagrationovsk), Prusse-Orientale

La bataille d’Eylau, livrée les 7 et 8 février 1807 en Prusse-Orientale, oppose la Grande Armée aux Russes de Bennigsen, rejoints en fin de journée par un corps prussien. Dans une tempête de neige, le 7e corps d’Augereau dérive devant la grande batterie russe et perd 5 200 hommes en quelques minutes ; le centre français, presque rompu, n’est sauvé que par une charge de plus de dix mille cavaliers menée par Murat. La contre-attaque du Prussien L’Estocq arrête ensuite Davout, et Ney n’arrive qu’à la nuit. Bennigsen se retire vers Königsberg : Napoléon reste maître d’un champ de bataille couvert de morts, mais la bataille, l’une des plus sanglantes de l’Empire, ne décide de rien et entame le mythe de son invincibilité.

Forces en présence

Issue : Bataille indécise

Drapeau tricolore (1794)

France

  • Napoléon
  • Soult
  • Augereau
  • Murat
  • Davout
  • Ney
  • Bessières

48 000 à 49 000 hommes et environ 300 canons le matin du 8 février, près de 75 000 avec Davout et Ney

Pertes : De 10 000 à 25 000 tués, blessés et disparus selon les sources ; 23 généraux hors de combat, dont huit morts

Pavillon blanc-bleu-rouge de l’Empire russeDrapeau du royaume de Prusse (modèle de 1803)

Russie · Prusse

  • Bennigsen
  • Bagration
  • Barclay de Tolly
  • Dokhtourov
  • L'Estocq

67 000 Russes et 400 à 460 canons, plus 8 500 Prussiens de L’Estocq dans l’après-midi

Pertes : 15 000 à 20 000 tués et blessés, 3 000 prisonniers, 23 canons et 16 drapeaux perdus

Drapeaux : David Liuzzo, Wikimedia Commons

Coordonnées de la bataille

Eylau

Coordonnées 54,3905° N · 20,6408° E

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Le site aujourd’hui — Eylau

Carte tactique interactive

Suivez le déroulement heure par heure — survolez ou touchez une unité pour ses détails.

7 févr.14:00

L’arrière-garde de Bagration

Le 4e corps de Soult et la cavalerie de Murat débouchent devant Eylau. L’arrière-garde de Bagration tient le plateau à environ un mille en avant du bourg pour laisser passer l’artillerie lourde russe ; les premières attaques françaises sont repoussées. Bennigsen range son armée au nord et à l’est de la ville, sur une ligne de 4,5 kilomètres qui va de Schloditten à Serpallen.

Davout est encore à neuf kilomètres sur la route de Bartenstein, Ney à une trentaine de kilomètres ; Napoléon veut attendre le lendemain.
Armées
FrançaisRussesPrussiens
Types
■Infanterie⬡Cavalerie●Artillerie★Garde

Positions reconstituées d’après les récits de la bataille et calées sur l’emplacement réel des villages, aujourd’hui rebaptisés. Les corps encore en marche (Davout, Ney, L’Estocq) sont figurés en bordure de carte, du côté d’où ils arrivent. Les horaires, que les sources ne donnent pas toujours de façon concordante, sont indicatifs.

Récit de la bataille

Après Iéna, la guerre glisse vers l'Est

À l'automne 1806, l'armée prussienne s'effondre à Iéna et Auerstedt, et la Grande Armée occupe Berlin, puis les principales villes d'Allemagne. Restent les Russes, entrés en Pologne au secours de leur allié. Ils sont d'abord commandés par le vieux maréchal Kamenski, qui refuse la bataille et se replie, laissant les Français franchir la Vistule presque sans coup férir. La résistance se raffermit sur la Wkra : les Français en enlèvent un passage à Czarnowo le 23 décembre, puis livrent deux combats acharnés à Pułtusk et à Golymin le 26 décembre 1806. Le dégel a transformé les chemins de Pologne en fondrières ; Napoléon fait prendre à son armée des quartiers d'hiver.

La campagne s'annonce donc comme une pause. Elle ne durera pas un mois.

L'offensive d'hiver de Bennigsen

En janvier 1807, le nouveau commandant russe, Levin August von Bennigsen, tente de surprendre l'aile gauche française en portant le gros de son armée vers le nord, en Prusse-Orientale, un corps prussien couvrant sa droite. Il tombe d'abord sur des éléments du 6e corps du maréchal Ney, qui avait poussé ses cantonnements bien au nord de la zone assignée, contre les ordres de l'Empereur. Les Russes se rabattent ensuite sur le 1er corps isolé de Bernadotte : le combat de Mohrungen, le 25 janvier, permet à celui-ci de se dégager et de se replier vers le sud-ouest.

Napoléon y voit une occasion. Il ordonne à Bernadotte de reculer devant Bennigsen pour l'attirer, et lance le reste de la Grande Armée vers le nord afin d'envelopper l'aile gauche russe et de lui couper la route de l'est. Le hasard ruine le projet : des cosaques interceptent un officier porteur des ordres destinés à Bernadotte et les font passer au prince Bagration. Bernadotte, lui, n'en saura rien ; Bennigsen, prévenu, ordonne aussitôt la retraite vers Jonkowo.

La poursuite : Bergfried, Hoff, Ziegelhof

Commence alors une poursuite de plusieurs jours dans le froid. Le 3 février, à Bergfried, sur l'Alle, la division Leval accroche la 14e division russe de Nikolaï Kamenski ; les Français annoncent 306 pertes et prétendent en avoir infligé 1 100. Bennigsen marche de nuit vers Wolfsdorf, puis se replie au nord-est. Le 6 février, l'arrière-garde russe livre à Hoff un combat court et très meurtrier, où chaque camp laisse environ 2 000 hommes. Le lendemain, une nouvelle affaire éclate à Ziegelhof entre l'arrière-garde de Bagration et de Barclay de Tolly et les corps de Murat et de Soult.

Pendant cette poursuite, la Grande Armée s'est étirée plus que de coutume — l'état des routes, l'hiver et la facilité de la campagne de Prusse y sont pour beaucoup. Les forces de Bennigsen, elles, sont déjà rassemblées. Après plusieurs tentatives avortées de faire front, le général russe choisit de s'arrêter devant la petite ville de Preußisch Eylau.

Combat dans un paysage enneigé : cavaliers et fantassins mêlés autour d'une ferme isolée, sous un ciel de plomb
Jean-Charles Langlois, Bataille de Hoff, 6 février 1807, avant 1849, exposé au Salon de 1849. L'arrière-garde russe y perd environ 2 000 hommes, les Français autant, deux jours avant Eylau. Château de Versailles, domaine public, Wikimedia Commons.

Le terrain : un plateau, des étangs gelés, de la neige

Preußisch Eylau — aujourd'hui Bagrationovsk, dans l'oblast de Kaliningrad — est un bourg né autour d'un château de l'ordre Teutonique fondé en 1325. La route de Königsberg y passe, et c'est elle que Bennigsen veut barrer. Le champ de bataille est un plateau légèrement ondulé, coupé d'étangs gelés et de bois, où deux crêtes parallèles se font face de part et d'autre de la ville.

Bennigsen déploie son armée au nord et à l'est du bourg, sur une hauteur qui domine les abords à quelque 600 mètres des dernières maisons. Sa ligne, longue d'environ 4,5 kilomètres, va de Schloditten, au nord-ouest, à Serpallen, au sud-est. Les Français tiennent le plateau à l'ouest de la ville, entre Eylau et le hameau de Rothenen. Derrière les lignes russes s'échelonnent les villages qui vont donner leur nom aux phases de la bataille : Klein Sausgarten, le bois d'Auklappen, Kutschitten. La neige tombe par intermittence depuis plusieurs jours ; elle tombera presque sans arrêt le 8 février.

Plan ancien du champ de bataille : la ville, les routes, les étangs et les rectangles noirs et blancs figurant les unités des deux armées
Plan de la bataille de Preußisch Eylau publié en 1846 par l'historien militaire russe Alexandre Mikhaïlovski-Danilevski. Domaine public, Wikimedia Commons.

Les forces en présence

Les chiffres varient d'une source à l'autre, mais l'ordre de grandeur est constant : le matin du 8 février, les Russes sont plus nombreux et disposent de beaucoup plus de canons. Bennigsen aligne quelque 67 000 hommes ; les auteurs comptent 400 à 460 pièces d'artillerie. Face à lui, Napoléon ne dispose que de 48 000 à 49 000 soldats et d'environ 300 canons : la Garde (9 000 hommes), le 4e corps de Soult (16 750), le 7e corps d'Augereau (14 500) et la cavalerie de réserve de Murat (15 200), effectifs relevés le 6 février au soir et déjà entamés par les combats du 7.

Tout dépend donc des renforts. Les Russes n'attendent qu'un corps prussien, celui du général L'Estocq, fort d'environ 8 500 hommes — six bataillons prussiens, trois bataillons russes, une trentaine d'escadrons et quelques batteries, selon le décompte de l'historien russe Kolioubakine. Les Français en attendent deux : le 3e corps de Davout, les vainqueurs d'Auerstedt réduits à environ 15 000 hommes, arrêté à neuf kilomètres sur la route de Bartenstein, et le 6e corps de Ney, environ 14 000 hommes, en bivouac à une trentaine de kilomètres près de Landsberg. Le 1er corps de Bernadotte est trop loin pour paraître.

Du côté russe, Sacken et Essen tiennent le centre, Toutchkov la droite au nord d'Eylau, Ostermann-Tolstoï la gauche au sud-est, Dokhtourov commande la réserve, Golitsyne la cavalerie, l'ataman Platov les cosaques.

Portrait d'un général âgé en uniforme sombre à épaulettes d'or, gants blancs à la main, décorations sur la poitrine
Le général Levin August von Bennigsen, qui commande l'armée russe à Eylau, par George Dawe (1820). Domaine public, Wikimedia Commons.

7 février : la bataille que Napoléon ne voulait pas

Les premières troupes françaises — le 4e corps de Soult et la cavalerie de Murat — arrivent devant Eylau vers 14 heures, le 7 février. L'arrière-garde de Bagration occupe le plateau à environ un mille en avant du bourg, avec pour mission de gagner du temps pour laisser passer l'artillerie lourde russe. Les premières attaques françaises sont repoussées, puis, sous la pression de forces bien supérieures, Bagration se replie en ordre, couvert dans la ville même par un détachement de Barclay de Tolly.

Ce qui se passe ensuite est l'un des points contestés de la journée. Napoléon soutiendra plus tard qu'il avait ordonné l'attaque du bourg, pour fixer les Russes et abriter ses soldats du froid. D'autres témoignages, en revanche, indiquent que l'affaire a commencé sans ordre. La version allemande rapporte que des voitures de l'équipage français, dont une partie des bagages de l'Empereur, s'égarèrent dans Eylau, où les soldats se mirent à décharger ; des unités russes s'infiltrèrent alors dans la ville, et le bruit du combat entraîna les troupes de Soult à leur tour. Marbot, de son côté, rapporte que Napoléon avait dit à Augereau qu'il n'aimait pas les combats de nuit et qu'il préférait attendre Davout à droite et Ney à gauche avant d'attaquer.

La lutte pour la ville tourne à la bataille. Bennigsen ordonne à Bagration de reprendre Eylau avec la 4e division ; le prince mène l'assaut en personne, en trois colonnes. Jomini écrit que Barclay de Tolly, soutenu par la division Golitsyne, occupa deux fois le bourg et ne le céda qu'à la troisième attaque, devant la division Legrand ; les récits russes affirment au contraire que « la nuit mit fin à la bataille » et que la ville leur resta. Vers 22 heures, Bennigsen fait reculer ses troupes de quelques centaines de mètres et abandonne Eylau aux Français ; il prétendra ensuite avoir voulu attirer l'ennemi sur son centre. Chaque camp a perdu environ 4 000 hommes, dont Barclay de Tolly, blessé au bras, et le général français Lochet, tué.

Vue panoramique du champ de bataille enneigé : longues lignes d'infanterie et fumées d'artillerie devant un village dominé par un clocher
Jean-Antoine-Siméon Fort, Combat d'Eylau le 7 février 1807 : attaque du cimetière. Château de Versailles, domaine public, Wikimedia Commons.

La nuit du 7 au 8 février

Malgré la possession du bourg, la plupart des Français passent la nuit en plein air, comme tous les Russes. Les deux armées restent sans manger : les Russes par désorganisation, les Français parce que les convois n'ont pas suivi. Les témoignages recueillis de part et d'autre disent la même chose. Un officier russe écrit que chaque mille parcouru dans les derniers jours a coûté un millier d'hommes, que le soldat « rampe comme un fantôme » et s'endort en marchant ; un Français note que jamais l'armée n'a été dans un état aussi triste, les visages jaunis par la fumée des bivouacs, les yeux rouges, les uniformes noirs de suie.

Pendant la nuit, Bennigsen retire quelques unités de sa première ligne pour renforcer sa réserve, ce qui raccourcit son aile droite. Le lendemain matin, il redoutera que les Français découvrent ce dégarnissement.

Le duel d'artillerie du matin

À 5 heures, Napoléon apprend que l'armée russe est rangée sur deux lignes à portée de canon d'Eylau. Le jour se lève sans éclaircie : les chutes de neige vont durer toute la journée. Ce sont les Russes qui ouvrent le feu, sur l'ordre de Bennigsen, et l'artillerie française réplique. Le duel dure des heures et se révèle, contre toute attente, plus favorable aux Français, dont les batteries sont mieux dispersées.

La topographie y est pour beaucoup : les lignes françaises s'abritent derrière les maisons d'Eylau et de Rothenen, et une part des boulets russes se perd dans les murs ou n'atteint pas son but, tandis que les canonniers français frappent sans obstacle des masses russes serrées en terrain découvert. Le futur général Denis Davydov, alors jeune officier, décrira ces « nuées de boulets » qui labouraient en tous sens les rangs des armées.

Le canon décide aussi Napoléon : jusque-là, il croyait encore les Russes en retraite. Des messagers partent vers Ney pour le rappeler sur Eylau — l'ordre ne quittera le quartier général qu'à 8 heures, et la neige, qui étouffe le bruit du canon, empêchera le maréchal de comprendre plus tôt ce qui se joue.

Davout entre en ligne au sud

Les premières colonnes du 3e corps commencent à paraître sur la droite française dans la matinée — les sources situent leur arrivée entre 9 heures et midi. L'avant-garde de Davout attaque Serpallen, à la pointe de l'aile gauche russe ; derrière elle arrivent à marche forcée les divisions Friant, Morand et Gudin. Avec ces 15 000 hommes, la Grande Armée retrouve à peu près l'effectif de son adversaire.

Napoléon veut que ce mouvement enveloppant réussisse. Pour fixer les Russes et prévenir l'attaque qu'il croit imminente sur Eylau, il décide de frapper au centre avec le 7e corps d'Augereau, soutenu par la division Saint-Hilaire prise au corps de Soult.

La tempête de neige et l'anéantissement du 7e corps

Augereau est très malade ; on doit l'aider à monter à cheval. Ses deux divisions — Desjardins à droite, Heudelet à gauche — passent au sud du cimetière d'Eylau, se déploient et s'avancent dans une neige profonde, appuyées par l'artillerie du corps mise en batterie à 400 mètres devant le cimetière.

C'est alors qu'une bourrasque de neige s'abat sur le champ de bataille. Aveuglées, les colonnes perdent la direction et dérivent lentement vers la gauche, suivant la pente du terrain. Elles se retrouvent à quelques centaines de pas, de flanc, devant la grande batterie centrale russe — 70 ou 72 pièces selon les sources — qui tire à bout portant. En quelques minutes, le 7e corps perd 5 200 hommes ; le décompte officiel relevé par l'historien britannique Francis Petre donne 929 tués et 4 271 blessés. Le général Desjardins est tué, Heudelet et Augereau blessés. La division Saint-Hilaire, qui a marché seule dans la bonne direction, est à son tour assaillie par la cavalerie et l'infanterie de réserve russes et perd lourdement.

Le 14e de ligne, un carré de cadavres

Dans ce désastre, un régiment ne peut pas se retirer : le 14e de ligne, resté isolé sur un monticule. Il se forme en carré et se bat jusqu'au bout, refusant de se rendre ; sa position sera marquée, dit-on, par un carré de cadavres.

L'épisode est surtout connu par les Mémoires du capitaine Marcellin de Marbot, alors aide de camp d'Augereau et publiés bien après les faits. Il raconte que, plusieurs messagers ayant échoué, il parvint seul jusqu'au régiment, que le chef de bataillon lui répondit qu'il ne voyait aucun moyen de sauver ses hommes et le chargea de rapporter à l'Empereur les adieux du 14e et l'aigle qu'il ne pouvait plus défendre. Marbot regagna les lignes françaises avec le drapeau sous son manteau, blessé dans la mêlée. Comme souvent avec ces souvenirs écrits des décennies plus tard, le détail du récit appartient à son auteur ; la destruction du régiment, elle, est attestée par les sources des deux camps.

Cavalier en manteau sombre et bicorne, un drapeau tricolore serré contre lui, au milieu de fantassins et de blessés étendus dans la neige
Lionel Royer, Le capitaine Marbot sauve l'étendard et l'aigle du régiment d'infanterie de ligne à la bataille d'Eylau, avant 1926, huile sur toile. Collection privée, domaine public, Wikimedia Commons.

Les Russes jusqu'au cimetière

Bennigsen exploite la brèche. Augereau se replie sur Eylau avec trois ou quatre mille survivants ; l'infanterie et la cavalerie russes les suivent et enfoncent le centre français. L'artillerie russe concentre son feu sur le cimetière d'Eylau, où Napoléon se tient avec la Garde depuis le début de la bataille. Les témoins rapportent que, voyant arriver cette colonne, l'Empereur laissa tomber un mot d'admiration sur l'audace de l'ennemi.

Un moment, Napoléon, qui utilisait le clocher de l'église comme poste d'observation, est presque pris : les officiers de son état-major contiennent les assaillants le temps d'amener quelques bataillons de la Vieille Garde. Ceux-ci reçoivent l'ordre de charger à la baïonnette sans tirer ; pris de front par la Garde et de revers par la cavalerie légère de Bruyère, la colonne russe est presque détruite. Pendant quatre heures, néanmoins, le centre français reste en grand désordre, avec très peu de troupes intactes autour de l'Empereur. C'est l'une des rares batailles de l'Empire où l'infanterie de la Garde entre réellement en action.

La grande charge de Murat

Pour rétablir la situation, Napoléon n'a plus qu'une carte : la cavalerie de réserve. Murat, renforcé par la cavalerie de la Garde de Bessières, lance environ 10 700 à 11 000 cavaliers — les dragons de Grouchy et les cuirassiers de d'Hautpoul formant une colonne unique de plus de 7 000 sabres, sur 64 escadrons.

La charge traverse l'infanterie russe autour d'Eylau, puis se partage. Les dragons de Grouchy prennent de flanc la cavalerie russe qui écrasait la division Saint-Hilaire et la dispersent ; Murat pivote ensuite vers le centre, où les cuirassiers de d'Hautpoul percent les deux lignes d'infanterie russes, sabrent les servants des batteries et ne s'arrêtent qu'à plus de deux kilomètres, devant les réserves. Une seconde vague — cavalerie de la Garde et dragons — charge les Russes qui tentent de se reformer, puis la masse fait demi-tour et repasse à travers les lignes ennemies pour rentrer, protégée par les escadrons de la Garde.

Murat y laisse de 1 000 à 1 500 cavaliers exercés, et le général d'Hautpoul est mortellement blessé : la cuisse brisée, il refuse l'amputation que lui propose le chirurgien Larrey et meurt le 14 février. Mais la charge a soulagé Augereau, Saint-Hilaire et Soult, et paralysé les Russes assez longtemps pour permettre à Davout de se déployer. Rarement la cavalerie française avait joué un rôle aussi décisif ; elle montait alors, pour la première fois, les meilleurs chevaux d'Europe, réquisitionnés après la conquête de la Prusse.

Panorama enneigé du champ de bataille : masses de cavalerie lancées contre de longues lignes d'infanterie, sous les fumées des batteries
Jean-Antoine-Siméon Fort, Bataille d'Eylau, 8 février 1807, dit aussi l'armée russe repoussée par la charge de la cavalerie et de la Garde. Château de Versailles, domaine public, Wikimedia Commons.

Lepic, Dahlmann et les cavaliers de la Garde

Deux figures de la Garde sont restées attachées à cette charge. Le colonel-major Louis Lepic conduit les grenadiers à cheval ; le soldat Billon, témoin de la scène, rapporte que sous les boulets qui « enlevaient hommes et bêtes », Lepic cria à ses cavaliers : « Haut les têtes, la mitraille, c'est pas de la merde ! » Le régiment culbute une ligne d'infanterie, enlève une batterie, puis, perdu dans la neige, se retrouve cerné. À l'officier russe qui vient lui proposer de se rendre, Lepic aurait répondu en montrant ses grenadiers : « Regardez ces figures, et dites-moi si elles ont l'air de vouloir se rendre ! » La colonne serrée par pelotons traverse les trois lignes russes et rentre — accueillie par erreur à coups de fusil par ses propres camarades, qui tuent deux grenadiers. Napoléon, qui le croyait perdu, le nomme général de brigade le 13 février.

Le général Nicolas Dahlmann, qui mène les chasseurs à cheval de la Garde, est mortellement blessé dans la même journée. Comme les mots prêtés à Lepic, ces scènes nous viennent de mémoires et de récits d'anciens soldats, souvent écrits longtemps après : elles disent la mémoire de la Garde autant que la bataille.

Cavaliers en bonnets à poil et manteaux bleus immobiles sous la neige, sabres à la main, autour d'un officier qui se retourne vers eux
Édouard Detaille, Les grenadiers à cheval à la bataille d'Eylau : Haut les têtes (le colonel Lepic), 1893, huile sur toile. Musée Condé, Chantilly, domaine public, Wikimedia Commons.
Officier de chasseurs à cheval en pelisse rouge, sabre levé, lançant sa monture dans la neige devant ses cavaliers
Victor Huen, Le général Dahlmann à la tête des chasseurs à cheval de la Garde à la bataille d'Eylau, le 8 février 1807 (1910). Dahlmann est mortellement blessé ce jour-là. Domaine public, Wikimedia Commons.

Davout plie l'aile gauche russe

Pendant que le centre se disloque puis se rétablit, la bataille décisive se livre au sud-est. Les régiments de Davout, appuyés par la division Saint-Hilaire et par de la cavalerie légère, attaquent Serpallen et Klein Sausgarten. Les deux villages changent de mains plusieurs fois. Au prix de pertes très lourdes, les Français enlèvent les hauteurs qui commandent ce secteur, chassent les Russes du village, puis poussent vers le bois d'Auklappen et le village de Kutschitten.

L'aile gauche russe est repoussée si loin qu'elle finit par former un angle droit avec le centre. Vers 15 h 30, elle paraît sur le point de se rompre. Bennigsen, menacé d'être coupé de sa route de retraite vers le Niémen, dégarnit progressivement son centre pour nourrir sa gauche. Davout, alerté par le danger, fait mettre une batterie en position sur les hauteurs de Klein Sausgarten et rallie ses troupes en personne.

Prairie d'herbes hautes bordée d'une lisière de bois sous un ciel gris, terrain plat et vide
Le champ de bataille en 2013, vu depuis l'emplacement de l'aile gauche russe : c'est de la lisière, au fond, que débouchèrent les troupes de Davout. Photo Karavanni zyntek, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

L'Estocq, ou la journée sauvée

Pendant plusieurs heures critiques, Bennigsen est introuvable : il est allé lui-même presser la marche du corps prussien. L'Estocq, qui a laissé une partie de ses troupes retenir Ney et perdu près d'un tiers de son monde dans la poursuite, arrive par la droite russe, traverse tout l'arrière du dispositif et se présente à la gauche, grossi au passage d'isolés russes. À 16 heures, avec environ 8 500 hommes et l'appui de 36 canons de l'artillerie à cheval russe — les compagnies de Iermolov, Iachvil et Bogdanov —, il contre-attaque le flanc droit découvert de Davout, reprend Kutschitten et menace de déborder les Français.

Les Russes, ranimés, repartent à l'assaut. Pendant trois heures, Davout est arrêté puis refoulé sur une ligne allant de Kutschitten au bois d'Auklappen ; ses canons finissent par rejeter les Prussiens dans les bois. La nuit et l'épuisement arrêtent les combats de ce côté. Le monument élevé plus tard sur le champ de bataille portera le nom de L'Estocq avant celui des autres : pour les Prussiens, sa marche a sauvé la journée.

Ney arrive à la nuit

Vers 19 heures, le canon tonne enfin au nord : la division de tête du 6e corps, retardée par l'arrière-garde de L'Estocq, débouche sur la droite et les arrières russes et attaque aussitôt. Bennigsen contre-attaque ; le combat se prolonge, acharné, jusqu'à 22 heures, après quoi les deux camps se décrochent un peu.

Un conseil de guerre s'ouvre alors dans le camp russe. Plusieurs généraux plaident pour une troisième journée de bataille. À 23 heures, Bennigsen décide la retraite. Couverte par les cosaques, l'armée russe s'éloigne en silence vers Königsberg ; les Français, épuisés, ne s'en aperçoivent qu'à 3 heures du matin et sont hors d'état de poursuivre.

Officier en manteau bleu à cheval au milieu de fantassins en bonnets à poil avançant dans la neige
Le maréchal Ney à Eylau, par Richard Caton Woodville Jr. (1913). Le 6e corps n'atteint le champ de bataille qu'à la nuit tombée. Domaine public, Wikimedia Commons.

Un champ de bataille sans vainqueur

Au matin du 9 février, les Français sont maîtres d'un plateau couvert de morts gelés. Les pertes sont énormes et les estimations très divergentes. Pour les Russes, on avance de 15 000 à 20 000 tués et blessés, plus 3 000 prisonniers, 23 canons et 16 drapeaux perdus ; l'historien russe Bogdanovitch compte 8 000 tués et 18 000 blessés, son compatriote Bezotosny 7 000 et 18 000. Pour les Français, les chiffres vont de 10 000 à 15 000 selon certains auteurs, jusqu'à 25 000 pour Chandler ou Bogdanovitch, tandis que l'historien allemand Horst Schulz reconstitue 4 893 tués, 23 598 blessés et 1 152 disparus. Le 58e bulletin de la Grande Armée annonçait, lui, 1 900 tués et 5 700 blessés : personne ne le croit plus.

Ce qui est sûr, c'est la saignée dans l'encadrement : 23 généraux français hors de combat, dont huit tués ou morts de leurs blessures — d'Hautpoul, Dahlmann, Desjardins, Binot, Lochet, Varé, Bonnet d'Honnières, et l'aide de camp de l'Empereur Corbineau. Côté russe, aucun général tué, une quinzaine de blessés ou contusionnés. Parcourant le champ de bataille au lendemain, Ney aurait lâché : « Quel massacre ! Et sans résultat ! »

Napoléon reste dix jours sur place. Son quartier général demeure dans une maison de la Landsbergerstraße du 7 au 17 février, et il fait organiser les secours aux blessés, ce qui n'est pas son habitude. Le chirurgien en chef Larrey nourrit les blessés d'un bouillon et d'un bœuf à la mode préparés avec de la chair de jeunes chevaux : les bons résultats obtenus le pousseront ensuite à promouvoir en France la consommation de viande de cheval. Lorsque l'armée se replie derrière la Passarge, des cosaques lancés à sa poursuite reprennent ou capturent 2 000 blessés français.

Cavaliers d'état-major traversant un champ de neige jonché de morts et de blessés, sous un ciel bas
Rudolph Suhrlandt, Napoléon visitant le champ de bataille au lendemain de la bataille d'Eylau (1813), huile sur toile. Domaine public, Wikimedia Commons.

Ce que la bataille change

Eylau est le premier coup d'arrêt sérieux infligé à la Grande Armée : le mythe de l'invincibilité de Napoléon en sort ébréché. En ne détruisant pas l'armée russe, la bataille ne fait que prolonger la guerre ; il faudra plus de trois mois aux deux camps pour s'en remettre.

Napoléon envoie aussitôt le général Bertrand proposer au roi de Prusse une paix séparée : retrait français et frontières rétablies. Berlin, qui veut rester lié à Saint-Pétersbourg, refuse ; le 26 avril 1807, la Russie et la Prusse s'engagent à Bartenstein à poursuivre la lutte en commun. La décision viendra le 14 juin 1807 à Friedland, victoire française nette qui conduit le tsar Alexandre Ier à la table des négociations. Les traités de Tilsit, en juillet, seront beaucoup plus durs pour la Prusse que l'offre de février : elle y perd près de la moitié de son territoire.

Gros, Balzac, Hugo : Eylau en images et en mots

La bataille a produit l'une des œuvres majeures de la peinture d'Empire. Antoine-Jean Gros remporte le concours ouvert pour la représenter et peint, durant l'hiver 1807-1808, Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, toile immense de 5,2 sur 7,8 mètres exposée au Salon de 1808 et conservée au Louvre. Le directeur du musée Napoléon, Vivant Denon, avait fixé l'essentiel du programme : le moment, le nombre de figures, les cadavres au premier plan. Le réalisme de ces corps dépassa sans doute ses recommandations : les mouchards de police présents au Salon soupçonnèrent le tableau de rendre la guerre impopulaire. Napoléon, lui, l'apprécia et remit au peintre sa propre croix de la Légion d'honneur. Une version antérieure, de 1807, appartient depuis 1988 au musée d'art de Toledo, aux États-Unis.

La littérature s'en est emparée aussi. Le héros du Colonel Chabert de Balzac (1832) est laissé pour mort dans la grande charge de cavalerie d'Eylau et réapparaît à Paris sous la Restauration, au grand dam de sa veuve remariée. Victor Hugo a dédié Le Cimetière d'Eylau, poème de La Légende des siècles (1874), à son oncle Louis-Joseph Hugo, capitaine au 55e de ligne. Dès 1807, une chanson sur feuille volante en langue bretonne, signée François Guenveur, racontait la bataille.

Vaste composition sombre : l'Empereur à cheval, main levée, entouré de son état-major, au-dessus d'un premier plan de morts et de blessés dans la neige
Antoine-Jean Gros, Napoléon sur le champ de bataille d'Eylau, 1808, huile sur toile, 521 × 784 cm. Salon de 1808, musée du Louvre (INV 5067). Domaine public, Wikimedia Commons.
Officier debout dans un cimetière enneigé, manteau au vent, au milieu de corps étendus et de tombes
Lucien Lapeyre, Le capitaine Hugo à Eylau (1912). Louis-Joseph Hugo, oncle du poète, a inspiré Le Cimetière d'Eylau. Domaine public, Wikimedia Commons.
Médaille de bronze : personnage assis sur un monceau d'armes et de drapeaux, tenant une épée et une petite Victoire
Médaille commémorative de la bataille, gravée en 1807 par Bertrand Andrieu et Nicolas-Guy-Antoine Brenet d'après un dessin de Vivant Denon. Le revers porte la légende « VICTORIAE MANENTI » et, à l'exergue, « BATAILLE DE PREUSS EYLAU / VIII. FEVRIER / MDCCCVII ». Musée Carnavalet, CC0, Wikimedia Commons.

La mémoire russe, prussienne et allemande

En Russie, la bataille est aussitôt honorée. La nouvelle à peine arrivée à Saint-Pétersbourg, on institue l'Insigne de distinction de l'ordre militaire de Saint-Georges, destiné aux soldats et sous-officiers ; le 31 août 1807, une croix « Pour la victoire de Preußisch Eylau » est créée pour les officiers. Dix-huit officiers reçoivent l'ordre de Saint-Georges de 3e classe et trente-trois celui de 4e classe ; Bennigsen obtient l'ordre de Saint-André et une pension viagère de 12 000 roubles.

En 1856, à l'initiative du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, un obélisque néogothique dû à l'architecte Friedrich August Stüler est élevé à la lisière sud-est de la ville en l'honneur des troupes prussiennes et russes. Son inscription est dédiée « à la glorieuse mémoire de L'Estocq, de Dierike et de leurs frères d'armes » ; comme il porte les bas-reliefs de Bennigsen, de L'Estocq et de Dierike, on l'appelle aussi le monument des trois généraux. Il est aujourd'hui classé monument du patrimoine fédéral de Russie.

La ville, elle, a changé de nom et de pays. Preußisch Eylau est devenue soviétique en 1945, puis a été rebaptisée Bagrationovsk le 7 septembre 1946, en l'honneur du général Bagration, qui commandait l'arrière-garde russe le 7 février 1807. Un buste du général, œuvre de la sculptrice Oksana Avramtchenko, a été installé sur la place centrale en 1954, et le musée d'histoire locale consacre une large part de ses salles à la bataille. L'église du XIVe siècle, endommagée en 1807, a servi d'écurie puis d'atelier ; du château teutonique, il ne reste que des ruines. À Paris, l'avenue d'Eylau garde le souvenir de la journée ; à Berlin, une Eylauer Straße a été ouverte en 1901.

Obélisque de pierre clair au bout d'une allée gazonnée bordée de grands arbres
L'obélisque élevé en 1856 sur le champ de bataille, à Bagrationovsk, d'après les plans de Friedrich August Stüler. Photo AAA333, 2019, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.
Maison de deux étages aux murs jaune pâle le long d'une rue pavée, avec une plaque commémorative sur le pignon
La maison de l'actuelle rue Centrale, à Bagrationovsk, où Napoléon établit son quartier général du 7 au 17 février 1807 ; une plaque commémorative y a été posée. Photo Karavanni zyntek, 2013, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

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