Jean-Andoche Junot (1771-1813), duc d'Abrantès, occupe dans la galerie impériale une place difficile à classer : celle du tout premier compagnon, jamais promu maréchal. Fils d'un marchand devenu conservateur des forêts à Bussy-le-Grand, en Côte-d'Or, il s'engage le 1er septembre 1791 comme grenadier dans le 2e bataillon de volontaires de son département ; un coup de sabre reçu à la tête devant Longwy, le 11 juin 1792, inaugure une série de blessures qui le suivra jusqu'au bout. Les armées du Nord puis du Rhin lui valent le surnom de « la Tempête ». Au siège de Toulon, à l'automne 1793, le sergent de grenadiers croise le jeune officier d'artillerie Bonaparte : la rencontre fixe une trajectoire entière. Sous-lieutenant adjoint à l'état-major de l'artillerie le 1er octobre 1793, lieutenant et aide de camp provisoire le 17 janvier 1794, il devient premier aide de camp du général en chef de l'armée d'Italie le 11 mars 1796, et traverse dans cette fonction l'Italie, Malte et l'Égypte. Le Consulat lui confie la place de Paris le 27 juillet 1800 ; général de division le 20 novembre 1801, gouverneur militaire de la capitale, grand aigle de la Légion d'honneur le 2 février 1805, il passe ensuite à la légation de Lisbonne. L'automne 1807 lui donne sa chance : entré en Espagne le 18 octobre, il atteint Lisbonne le 30 novembre, gouverne le Portugal à partir du 1er février 1808 et reçoit le titre de duc d'Abrantès le 19 mars. Le 21 août 1808, à Vimeiro, Arthur Wellesley lui inflige une défaite que la convention de Cintra, signée le 30 août, transforme en évacuation négociée : l'armée rentre en France sur des bâtiments britanniques et la réputation du duc ne s'en relève pas. Saragosse, Gefrees, Astorga, les lignes de Torres Vedras et le repli de 1811 le montrent ensuite en second, sous Lannes puis sous Masséna. En Russie, le 19 août 1812, à Valoutina Gora, le VIIIe corps westphalien et wurtembergeois qu'il vient de recevoir reste immobile pendant que l'arrière-garde de Barclay de Tolly se dérobe : Murat lui promet en vain la gloire et le bâton, Napoléon le juge sans indulgence. Écarté du commandement en février 1813, nommé au gouvernement des Provinces illyriennes, remplacé dès le 10 juin, il sombre dans une crise mentale que ses contemporains décrivent sans ménagement ; rapatrié à Montbard, il s'y blesse grièvement et meurt le 29 juillet 1813, à quarante et un ans. Les Mémoires de sa veuve, Laure Permon, duchesse d'Abrantès, ont fait le reste : elles ont installé dans la mémoire française un Junot plus romanesque que l'officier opiniâtre, usé et finalement diminué que livrent les états de service.
Bussy-le-Grand, Longwy, Toulon : la fabrique d'une fidélité
Jean-Andoche Junot naît le 25 septembre 1771 à Bussy-le-Grand, un village de la Côte-d'Or posé à quelques lieues de Montbard. Son père, Michel Junot, marchand, conservateur des forêts et fermier du comte de Buffon, appartient à cette bourgeoisie rurale que la Révolution va propulser sans la prévenir. Le 1er septembre 1791, le fils s'engage comme grenadier dans le 2e bataillon de volontaires de la Côte-d'Or : rien, dans ce départ, ne distingue encore sa feuille de route de celle de milliers de jeunes gens qui montent vers les frontières. Les grades suivront la guerre, et la guerre viendra vite.
Elle le marque physiquement dès le premier été. Le 11 juin 1792, devant Longwy, un coup de sabre lui ouvre la tête ; il est sergent de grenadiers le 2 juillet suivant. Les campagnes de 1793 l'emmènent à l'armée du Nord puis à celle du Rhin, où ses camarades le surnomment « la Tempête » — hommage ambigu à un courage bruyant, parfois brouillon, toujours disponible. Le 16 mai 1793, une balle le touche de nouveau. À vingt-deux ans, Junot a déjà le dossier médical d'un vétéran et la réputation d'un homme qu'on envoie là où il faut aller vite.
Le siège de Toulon, à l'automne 1793, est le pivot de sa vie. La ville livrée aux escadres anglo-espagnoles mobilise une armée républicaine mal pourvue, dont l'artillerie passe sous la direction d'un officier corse encore inconnu. La tradition mémorielle — nourrie plus tard par les souvenirs de la duchesse d'Abrantès — a brodé sur leur rencontre une anecdote de billet dicté sous le feu : elle appartient à cette zone grise où le témoignage familial se mêle à la légende. Les états de service, eux, sont sobres et décisifs : le 1er octobre 1793, Junot est nommé sous-lieutenant adjoint à l'état-major de l'artillerie.
La suite est une promotion continue à l'ombre d'un seul homme. Lieutenant et aide de camp provisoire de Bonaparte le 17 janvier 1794, il reste attaché à sa personne pendant les mois incertains qui suivent Thermidor, quand le général disgracié cherche un emploi. Capitaine au 1er régiment de hussards le 13 février 1795, confirmé aide de camp le 2 août, chef d'escadron au 3e dragons le 24 décembre de la même année, Junot monte au rythme exact de la fortune de son chef. Cette dépendance fera sa carrière ; elle en dessine aussi, dès cette date, la limite.
Italie, Malte, Égypte : premier aide de camp du général Bonaparte
Le 11 mars 1796, Junot devient premier aide de camp du général en chef de l'armée d'Italie. La fonction n'a rien d'honorifique : elle consiste à porter les ordres sur un théâtre où les colonnes marchent séparément, à reconnaître des routes et des gués, à ramener une information fiable dans un délai que personne ne discute. Le premier aide de camp est aussi un filtre politique, celui qui écoute les généraux de division se plaindre et choisit ce qu'il répétera. Junot excelle dans la part physique de cette charge et s'intéresse peu à l'autre : les contemporains lui reconnaissent une loyauté absolue et un jugement court.
Les récompenses suivent. Chef de brigade à titre provisoire le 10 mai 1796, il est confirmé le 4 septembre, après un épisode qui résume son style : le 3 août 1796, à Desenzano del Garda, sur la rive du lac de Garde, il reçoit six coups de sabre dans une mêlée de cavalerie. Le 9 avril 1797, chargé d'une mission à Venise, il porte à la Sérénissime le langage comminatoire d'un vainqueur qui n'a plus besoin de ménager les républiques d'ancien régime. Entre la charge et l'ultimatum, l'aide de camp apprend un métier politique qu'il ne maîtrisera jamais tout à fait.
L'expédition d'Égypte le mène plus loin encore. Il est à la prise de Malte, puis à la bataille des Pyramides le 21 juillet 1798, et participe à la répression de la révolte du Caire. Le 9 janvier 1799, il est nommé général de brigade à titre provisoire : à vingt-sept ans, l'ancien grenadier de la Côte-d'Or commande. L'Orient lui laisse aussi des querelles : un duel lui coûte une nouvelle blessure, et l'on devine, derrière la chronologie sèche des états de service, un officier susceptible, dépensier, persuadé que sa proximité avec le général en chef vaut titre.
Cette proximité, pourtant, lui manque au moment décisif. Quand Bonaparte rentre en France à l'automne 1799 et renverse le Directoire le 18 brumaire, Junot est encore au Levant. Capturé en mer par les Anglais, puis libéré, il ne débarque à Marseille que le 14 juin 1800 — le jour même où Marengo se joue sans lui. Deux fois en huit mois, l'homme qui devait tout à sa présence auprès du chef s'est trouvé absent des heures où se distribuaient les rôles de l'Empire à venir. Les maréchalats de 1804 se décideront entre ceux qui étaient là.
La place de Paris, Laure Permon et la légation de Lisbonne
Le retour de Junot est néanmoins récompensé. Le 27 juillet 1800, il reçoit le commandement de la place de Paris : poste de confiance, moins glorieux qu'un commandement d'armée mais stratégique dans un régime qui vient de naître d'un coup d'État et redoute le suivant. Trois mois plus tard, le 30 octobre 1800, il épouse Laure Permon, dix-sept ans, fille d'une famille corse liée aux Bonaparte depuis Marseille. Le mariage installe le couple au cœur du cercle consulaire ; il donnera à la postérité l'un des témoignages les plus lus — et les plus discutés — sur la société impériale.
Général de division le 20 novembre 1801, Junot est gouverneur militaire de Paris pendant les années où le Consulat devient Empire. La charge mêle garnison, police, cérémonies, surveillance des faubourgs et gestion des rumeurs : elle place son titulaire à l'intersection du militaire et du politique, exactement là où sa brusquerie le dessert. Il perd le poste au profit de Murat, beau-frère du souverain et bien meilleur courtisan. Le 2 février 1805, le grand aigle de la Légion d'honneur vient compenser la disgrâce par un honneur, procédé fréquent sous l'Empire et rarement suffisant.
La même année, Junot part pour Lisbonne, où il remplace Lannes à la tête de la légation française. La mission est moins diplomatique que coercitive : il s'agit d'obtenir de la cour de Jean VI la fermeture de ses ports aux Britanniques, c'est-à-dire de demander à un petit royaume atlantique de renoncer à son commerce vital. Junot y découvre un pays prudent, une monarchie qui temporise, une noblesse qui compte les mois. Il n'a ni le goût ni les moyens de la patience ; l'épisode prépare, par son échec même, l'intervention militaire de 1807.
La famille, pendant ces années, s'agrandit au rythme des affectations : Joséphine naît à Paris le 2 janvier 1802, Constance le 9 juillet 1803, Louis Napoléon le 25 septembre 1807 — à la veille de la campagne du Portugal — et Andoche Alfred à Ciudad Rodrigo le 25 novembre 1810, en pleine guerre d'Espagne. Les deux fils porteront successivement le titre ducal. Laure, elle, tiendra un salon, puis une plume : ses Mémoires feront d'elle une source incontournable et un juge partial de tous ceux que son mari a servis ou affrontés.
Lisbonne, Vimeiro, Cintra : le proconsul défait
À l'automne 1807, Napoléon décide de fermer le Portugal par les armes. Junot reçoit le commandement du corps rassemblé à Bayonne, entre en Espagne le 18 octobre et pousse à travers la Beira dans des conditions qui détruisent son infanterie avant tout combat : routes défoncées, pluies, villages vides, convois distancés. Il atteint Lisbonne le 30 novembre 1807 avec une avant-garde épuisée et sans artillerie. La famille royale a gagné le Brésil ; il entre dans une capitale sans souverain, ce qui est à la fois un succès politique complet et un piège, car il hérite d'un pays entier à administrer avec une armée de marche.
Gouverneur général du Portugal le 1er février 1808, Junot gouverne huit mois. Il lève des contributions lourdes, dissout l'armée portugaise, tente de gagner une partie des élites, et voit l'opinion se durcir à mesure que l'occupation se prolonge. Le soulèvement espagnol du printemps 1808 change l'échelle du problème : les communications avec la France passent par un pays en insurrection, et les garnisons du Portugal se retrouvent isolées. Le 19 mars 1808, l'Empereur lui accorde le titre de duc d'Abrantès, du nom de la place qui commande le Tage : la récompense arrive au moment exact où la position devient intenable.
En août, un corps expéditionnaire britannique débarque au nord de Lisbonne. Junot marche à sa rencontre et l'attaque le 21 août 1808 à Vimeiro. Ses colonnes abordent frontalement un dispositif que Wellesley a installé sur des hauteurs, appuyé par des tirailleurs portugais et une artillerie bien servie ; les assauts se brisent, la cavalerie britannique poursuit, et la bataille est perdue avant midi. Vimeiro n'est pas un désastre numérique, mais c'est une défaite claire, infligée par un général que personne, à Paris, ne connaît encore.
La convention de Cintra, signée le 30 août 1808, transforme cette défaite en objet de scandale dans les deux camps. Les Français évacuent le Portugal avec leurs armes, leurs bagages et une partie de leur butin, transportés vers Rochefort par la marine britannique ; l'arrangement est si favorable aux vaincus qu'une enquête est ouverte à Londres contre les généraux signataires. Junot sauve son corps d'armée, et c'est sans doute le meilleur service qu'il pouvait rendre ; il revient pourtant marqué du soupçon d'avoir négocié son propre confort. Dans une armée où la réputation est une monnaie, ce soupçon ne se rembourse pas.
La suite se joue en second rôle. Rentré en Espagne, il commande le 8e puis le 3e corps devant Saragosse, où le siège qu'il ouvre en décembre 1808 est repris par Lannes, dont la poigne emporte la ville en février 1809. Envoyé en Allemagne, il est battu à Gefrees par Kienmayer le 8 juillet 1809 et doit se replier sur Amberg. Il se rachète en Espagne : le siège d'Astorga, mené du 21 mars au 22 avril 1810, se termine par la capitulation de la garnison de Santocildes. Puis vient la campagne de Portugal sous Masséna — Sobral en octobre 1810 devant les lignes de Torres Vedras, Rio Maior le 19 janvier 1811, où une balle lui traverse le front, et le repli général après Fuentes de Oñoro, le 5 mai 1811. À quarante ans, Junot est un lieutenant éprouvé que l'on n'envisage plus pour un commandement en chef.
Valoutina Gora, l'Illyrie, Montbard : la dernière année
La campagne de Russie offre à Junot une ultime occasion, née d'une disgrâce qui n'est pas la sienne. Le 28 juillet 1812, il prend la tête du VIIIe corps, formation westphalienne et wurtembergeoise que Jérôme Bonaparte vient de quitter après un différend de commandement avec Davout. Le corps a déjà fondu : marches forcées, chaleur, maladies, chevaux perdus. Junot hérite donc d'une troupe allemande affaiblie, qu'il connaît mal, dans une armée où les corps alliés sont surveillés de près et jugés sans douceur.
Les 17 et 18 août, Smolensk tombe après deux jours de combats qui laissent la ville en flammes. Le 19 août, à Valoutina Gora — Loubino pour les Russes —, la Grande Armée tient l'occasion de couper la retraite de l'arrière-garde de Barclay de Tolly. Le plan est simple : Ney attaque de front les hauteurs, pendant que le VIIIe corps franchit le Dniepr à Proudichevo et tombe sur le flanc sud de la colonne russe. Ney engage, prend les hauteurs, et le général Gudin y est mortellement blessé. Junot, lui, hésite toute la journée : il invoque l'absence d'instructions écrites précises et la faiblesse de ses Westphaliens. Il n'attaque pas. Murat, accouru pour le pousser, lui promet la gloire et le bâton de maréchal ; rien n'y fait. Les Russes se dérobent dans la nuit.
Napoléon arrive le 20 août. Il récompense la division Gudin et le IIIe corps, puis juge Junot avec une dureté dont les témoins gardent le souvenir : l'affaire de Valoutina Gora clôt définitivement la question du maréchalat. À la Moskova, le 7 septembre 1812, le VIIIe corps se conduit correctement et son chef fait son métier sans éclat ni faute ; mais la mesure est prise. Dans la retraite, puis dans les comptes qui suivent, Junot n'est plus un espoir : il est un officier que l'on emploie faute de mieux et que l'on écartera dès que possible.
Février 1813 apporte cet écartement, enrobé dans une promotion apparente : le gouvernement général des Provinces illyriennes, cet ensemble adriatique que l'Empire administre depuis 1809 et qui exige un proconsul solide. Junot ne l'est plus. Son comportement se détraque en quelques semaines — propos incohérents, décisions extravagantes, scènes publiques que les rapports décrivent sans ménagement. Le 10 juin 1813, Napoléon le remplace par Fouché. La médecine de l'époque parle d'aliénation ; la littérature militaire a depuis invoqué les deux blessures à la tête, celle de Longwy en 1792 et celle de Rio Maior en 1811, sans qu'aucun diagnostic rétrospectif puisse être tenu pour établi.
Ramené dans sa Bourgogne natale, chez son père à Montbard, Junot est admis à la retraite le 22 juillet 1813. Une semaine plus tard, dans une crise, il se jette par une fenêtre et se fracture la jambe ; une amputation est tentée, l'infection l'emporte. Il meurt le 29 juillet 1813, à quarante et un ans, et repose à Montbard, un monument lui étant plus tard élevé au Père-Lachaise, dans la 24e division. Son fils Louis Napoléon devient deuxième duc d'Abrantès et meurt sans postérité en 1851 ; le troisième, Andoche Alfred, né au milieu de la guerre d'Espagne, est tué à Solférino le 24 juin 1859. Laure, veuve à vingt-huit ans, lui survivra un quart de siècle et écrira la version qui l'emportera : ses Mémoires, publiés chez Ladvocat de 1831 à 1835 en dix-huit volumes, imposeront non pas le soldat usé par vingt ans de marches, mais le compagnon de Toulon que l'Histoire a puni d'avoir été fidèle plus longtemps qu'habile.
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