Bataille Victoire française

La Moskova (Borodino)

7 septembre 1812 · Borodino, à l’ouest de Moscou (Russie)

La bataille de la Moskova, ou bataille de Borodino, livrée le 7 septembre 1812 à quelque 125 kilomètres à l'ouest de Moscou, est la journée la plus sanglante des guerres napoléoniennes. La Grande Armée, environ 130 000 hommes, y attaque l'armée russe de Koutouzov retranchée derrière la grande redoute et les flèches de Bagration. Au prix d'assauts frontaux acharnés, les Français emportent les ouvrages russes, mais Napoléon refuse d'engager sa Garde et l'armée russe se retire en ordre. Environ 70 000 hommes sont tués ou blessés en une journée. La route de Moscou est ouverte, mais la victoire ne décide rien.

Forces en présence

Issue : Victoire tactique française, sans résultat décisif

Drapeau tricolore (1794)Drapeau du duché de VarsovieDrapeau du royaume d’Italie (1805-1814)

France · Duché de Varsovie · Italie · Confédération du Rhin

  • Napoléon
  • Davout
  • Ney
  • Murat
  • Eugène de Beauharnais
  • Poniatowski
  • Junot

~130 000 hommes et 587 canons, dont la Garde (18 500 hommes), non engagée

Pertes : 28 000 à 35 000 tués et blessés selon les estimations, dont 49 généraux

Pavillon blanc-bleu-rouge de l’Empire russe

Russie

  • Koutouzov
  • Barclay de Tolly
  • Bagration
  • Bennigsen
  • Raïevski
  • Dokhtourov

103 000 à 115 000 réguliers, 7 000 à 11 000 cosaques, 10 000 à 30 000 miliciens ; ~640 canons

Pertes : 44 000 à 45 000 tués, blessés et disparus selon les historiens (39 300 dans les états conservés)

Drapeaux : TRAJAN 117, CC BY-SA 3.0 ; Sodacan, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Coordonnées de la bataille

La Moskova (Borodino)

Coordonnées 55,5187° N · 35,8275° E

Autres batailles Ouvrir dans OpenStreetMap

Carte tactique interactive

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5 sept.Soir

Le combat de Chevardino

L’avant-garde française bute sur la redoute pentagonale élevée en avant de la gauche russe, près de Chevardino. Murat lance la cavalerie de Nansouty et de Montbrun avec la division Compans, tandis que les Polonais de Poniatowski arrivent par le sud. La redoute change plusieurs fois de mains jusqu’à la nuit.

À la nuit, Koutouzov ordonne à Gortchakov d’évacuer la redoute : la gauche russe s’appuiera désormais sur les flèches.
Armées
FrançaisItaliensConfédération du RhinPolonaisSaxonsRusses
Types
■Infanterie⬡Cavalerie●Artillerie★Garde

Positions reconstituées d’après les cartes de l’Académie militaire de West Point et les récits de la bataille, et calées sur l’emplacement réel des villages, des ouvrages et des monuments du champ de bataille. Les horaires, sur lesquels les sources françaises et russes divergent souvent, sont indicatifs.

Récit de la bataille

Une campagne sans bataille

Le 24 juin 1812, la Grande Armée franchit le Niémen et entre dans l'Empire russe. Napoléon cherche une victoire rapide et éclatante qui contraindrait le tsar Alexandre Ier à revenir dans le système continental. Son grand écuyer Armand de Caulaincourt, ancien ambassadeur à Saint-Pétersbourg, avait tenté de le détourner de cette guerre ; l'Empereur ne l'a pas écouté.

La bataille décisive se dérobe pourtant. Largement inférieures en nombre, les armées russes reculent vers l'est sous le commandement du ministre de la Guerre, Michel Barclay de Tolly. Sa méthode consiste à échanger de l'espace contre du temps : ralentir l'adversaire, lui infliger des pertes, mais ne jamais se laisser accrocher. Chaque fois que les Russes tentent d'établir une ligne de défense, la rapidité de l'avance française les oblige à repartir. À la mi-août, Smolensk est prise et incendiée.

La marche épuise d'abord le vainqueur. Le groupe central que Napoléon mène en personne est entré en Russie avec quelque 286 000 hommes ; la faim et les maladies le réduisent plus sûrement que les combats. Sa base logistique la plus proche, Kovno, est à 925 kilomètres de Moscou, et le dépôt de Smolensk à 430 kilomètres. Le rapport de forces, de trois contre un au début de la campagne, n'est plus que de cinq contre quatre à la fin du mois d'août.

Koutouzov prend le commandement

En Russie, la retraite passe de plus en plus mal. Barclay, d'origine écossaise, est accusé à la cour et dans l'armée de refuser le combat, et ses généraux se déchirent. Alexandre Ier nomme le 20 août un nouveau commandant en chef, le prince Mikhaïl Koutouzov, un vétéran qui commandait déjà l'armée austro-russe à Austerlitz. Koutouzov rejoint l'armée le 29 août à Tsarevo-Zaïmichtche.

Le nouveau chef sait que Barclay avait raison de reculer. Mais ni le tsar, ni l'armée, ni l'opinion n'accepteraient d'abandonner Moscou sans combattre : il faut une bataille, ne serait-ce que pour le moral des soldats et de la nation. Après une nouvelle retraite au-delà de Gjatsk, Koutouzov s'arrête le 3 septembre près du village de Borodino, à quelque 125 kilomètres à l'ouest de Moscou, et fait aussitôt fortifier la position.

Le champ de bataille de Borodino

Carte des positions des armées française et russe à Borodino vers 6 h 30 le 7 septembre 1812, avec la Kolotcha, la grande redoute, les flèches, Semionovskoïe et Outitsa
Les positions vers 6 h 30 le 7 septembre 1812 : les corps français (en bleu) font face à la ligne russe (en rouge), de Borodino au nord jusqu'à Outitsa au sud. Carte du département d'histoire de l'Académie militaire de West Point, domaine public, Wikimedia Commons.

Le terrain n'a rien d'une forteresse naturelle. C'est un plateau ondulé, coupé de ravins et de bois, que traversent deux routes menant de Smolensk à Moscou : la nouvelle route, qui passe par Borodino et Gorki, et l'ancienne, plus au sud, qui passe par Outitsa. Koutouzov a choisi le lieu parce qu'il barre ces deux routes, et parce qu'il n'en existe pas de meilleur à l'approche de la capitale.

La ligne russe s'étend sur environ huit kilomètres. Au nord, elle s'appuie sur la Kolotcha, un affluent de la Moskova aux berges escarpées, qui rend la droite presque inattaquable. Au centre, sur une hauteur que les Russes appellent le Kourgan, se dresse la batterie Raïevski, du nom du général chargé de la défendre : un vaste ouvrage de terre ouvert à l'arrière, armé de 18 ou 19 pièces selon les sources, que les Français appelleront « la grande redoute ». Au sud, devant le village de Semionovskoïe, trois ouvrages en forme de pointe de flèche, deux lunettes et un redan armés de 24 canons, protègent la gauche : ce sont les « flèches de Bagration ». Construits à la hâte, faute d'officiers du génie en nombre suffisant, ils ont des fossés trop peu profonds et des faces trop larges qui exposent leurs défenseurs. Plus au sud encore, la gauche russe se perd dans les bois épais qui entourent Outitsa.

Koutouzov confie la droite et le centre à la 1re armée de Barclay, soit environ 76 000 hommes, et la gauche à la 2e armée du prince Piotr Bagration, forte d'environ 34 000 hommes. Cette répartition est l'un des grands débats de la bataille. Clausewitz, qui y combat dans les rangs russes, et une large partie des historiens y voient une erreur : la droite, protégée par la rivière, ne sera jamais attaquée et une grande partie de l'artillerie russe y restera inutile. L'historiographie russe y a vu au contraire un dispositif réfléchi, destiné à couvrir la nouvelle route de Moscou tout en gardant des réserves pour frapper le flanc de l'assaillant.

Chevardino, le prélude du 5 septembre

La position russe primitive s'appuyait au sud sur une redoute pentagonale élevée sur une butte près du village de Chevardino, en avant de la ligne principale. Le 5 septembre, l'avant-garde française y bute sur l'arrière-garde du général Konovnitsyne, qui se replie. La redoute elle-même est tenue par le détachement du prince Gortchakov, environ 11 000 hommes et 46 canons.

Murat lance contre elle les corps de cavalerie de Nansouty et de Montbrun, appuyés par la division Compans du corps de Davout, tandis que les Polonais de Poniatowski l'abordent par le sud. Le combat dure jusqu'à la nuit. La redoute change plusieurs fois de mains, l'infanterie du général Neverovski en chassant deux fois les Français, avant que Koutouzov n'ordonne à Gortchakov de se retirer sur la ligne principale. Les pertes, que les sources estiment de manière variable, sont de l'ordre de 4 000 hommes côté français et de 6 000 côté russe. Privée de cet appui, la gauche russe repose désormais sur les flèches et sur les bois d'Outitsa, où Koutouzov envoie le lendemain le IIIe corps du général Nikolaï Toutchkov et des milliers de miliciens de Moscou et de Smolensk.

Deux armées épuisées

Les effectifs font l'objet d'estimations divergentes. Du côté français, un appel passé le 2 septembre recense 133 815 hommes ; on retient généralement qu'environ 130 000 hommes et 587 canons sont présents sur le champ de bataille. L'armée est profondément européenne : aux côtés des Français se battent des Polonais, des Italiens, des Westphaliens, des Wurtembergeois, des Saxons, des Bavarois ou encore des Croates. La Garde impériale, environ 18 500 hommes et 109 canons, forme la réserve. Sa cavalerie lourde est nombreuse et redoutable, mais les chevaux souffrent autant que les hommes du manque de fourrage.

L'armée russe compte, selon les historiens, de 103 000 à 115 000 soldats réguliers, auxquels s'ajoutent de 7 000 à 11 000 cosaques et de 10 000 à plus de 30 000 miliciens, l'opoltchénié, souvent armés de simples piques et utilisés surtout pour les travaux et l'évacuation des blessés. Elle aligne environ 640 canons, soit une nette supériorité en artillerie. Réformée depuis les défaites d'Austerlitz, d'Eylau et de Friedland, elle compte beaucoup de recrues mais se bat sur son sol, retranchée, et avec une résolution qui va surprendre ses adversaires.

Les plans

Le 6 septembre, Napoléon reconnaît le terrain et repère la faiblesse de la gauche russe. Davout lui propose de la tourner par le sud. L'Empereur refuse : dans ce terrain boisé, il juge l'enveloppement trop difficile et préfère une attaque frontale sur un secteur étroit, entre la grande redoute et les flèches, où il concentre la masse de ses forces.

Le plan est le suivant. Au nord, le IVe corps du prince Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie, doit enlever Borodino pour attirer l'attention des Russes ; il reçoit en renfort deux divisions du corps de Davout, celles de Morand et de Gérard, pour attaquer ensuite la grande redoute. Au centre-droit, les corps de Davout et de Ney, soutenus par la cavalerie de réserve de Murat et le VIIIe corps westphalien de Junot, doivent emporter les flèches. Au sud, le Ve corps polonais de Poniatowski doit avancer par l'ancienne route pour déborder la gauche russe à Outitsa. La Garde reste en réserve près de la redoute de Chevardino, où Napoléon établit son poste de commandement.

De son côté, Koutouzov passe la nuit au village de Tatarinovo et établit son poste de commandement à Gorki, en arrière du centre. Il renforce sa gauche pendant la nuit. Selon plusieurs historiens russes, il voulait tenir le corps de Toutchkov caché dans les bois d'Outitsa pour frapper le flanc des assaillants ; le chef d'état-major Bennigsen le fait avancer au matin en première ligne, ce qui ruine l'effet de surprise.

La veille : le portrait du roi de Rome

Un vieux général en uniforme, assis, tend la main à son fils, jeune officier de carabiniers en cuirasse dorée et casque à chenille rouge
Antoine-Jean Gros, Le général de Lariboisière et son fils Ferdinand (1814) : le général d'artillerie fait ses adieux à son fils, lieutenant au 1er carabiniers, au début de la bataille. Ferdinand y sera mortellement blessé. Musée de l'Armée, photo Sailko, CC BY 3.0, Wikimedia Commons.

Le 6 septembre, Louis-François de Bausset, préfet du palais, arrive de Paris au quartier général avec un portrait du roi de Rome peint par François Gérard. Napoléon le montre à son entourage, puis, selon les témoignages, le fait retirer : « Retirez-le, qu'il ne voie pas de trop bonne heure un champ de bataille. » Le soir, il écrit à Marie-Louise : « Je suis très fatigué. Bausset m'a remis le portrait du roi. C'est un chef-d'œuvre. »

L'Empereur souffre ce jour-là d'un fort rhume, et, selon certains témoins, de fièvre et de douleurs. Dans son Histoire de Napoléon et de la Grande Armée pendant l'année 1812, Philippe de Ségur en fera l'une des explications de l'indécision qu'il prête à Napoléon pendant la bataille ; Gaspard Gourgaud, officier d'ordonnance de l'Empereur pendant toute la campagne, contestera vivement ce récit.

Dans le camp russe, le même jour, on promène le long des lignes l'icône de la Vierge de Smolensk, emportée lors de l'évacuation de la ville. Les soldats s'agenouillent sur son passage et Koutouzov se recueille devant elle.

À deux heures du matin, le 7 septembre, Napoléon signe une proclamation que les officiers lisent aux troupes à l'aube : « Soldats, voilà la bataille que vous avez tant désirée ! Désormais la victoire dépend de vous : elle nous est nécessaire. Elle nous donnera l'abondance, de bons quartiers d'hiver et un prompt retour dans la patrie ! Conduisez-vous comme à Austerlitz, à Friedland, à Vitebsk, à Smolensk, et que la postérité la plus reculée cite avec orgueil votre conduite dans cette journée ; que l'on dise de vous : il était à cette grande bataille sous les murs de Moscou ! »

Six heures : la grande batterie et Borodino

La légende veut qu'au lever du soleil, dans un ciel sans nuages, l'Empereur se soit écrié : « Voilà le soleil d'Austerlitz ! » Vers 6 heures, une batterie d'une centaine de canons ouvre le feu. Elle a été placée trop loin des lignes russes, et il faut perdre un temps précieux à la rapprocher.

Au nord, à la faveur de la brume, la division Delzons du corps d'Eugène se jette sur le village de Borodino. Il est défendu par le régiment des chasseurs de la Garde russe, qui perd plus du tiers de ses hommes et doit repasser la Kolotcha. Emporté par son élan, le 106e de ligne franchit le pont à sa suite ; mais les chasseurs, renforcés, contre-attaquent à la baïonnette et anéantissent les Français passés sur la rive droite. Le pont est détruit, et les Français ne tenteront plus de traverser à cet endroit de la journée.

Les flèches de Bagration

Détail d'une peinture panoramique : des fantassins et des cavaliers se battent au milieu des morts sur un terrain labouré par les boulets
Les combats autour des flèches de Bagration, détail du panorama de la bataille de Borodino peint par Franz Roubaud pour le centenaire (1912). Domaine public, Wikimedia Commons.

Au même moment, les divisions Compans et Dessaix du corps de Davout sortent des bois d'Outitsa face à la flèche la plus méridionale. À peine commencent-elles à se déployer à la lisière qu'elles sont prises sous la mitraille. Compans est blessé, puis Dessaix. Davout mène lui-même le 57e de ligne à l'assaut ; son cheval est tué sous lui et il fait une chute si violente qu'on le croit mort. Le général Rapp, envoyé le remplacer, le trouve vivant et commotionné à la tête de ses troupes ; il mène alors à l'assaut le 61e de ligne et reçoit la vingt-deuxième blessure de sa carrière.

Napoléon engage le corps de Ney, avec les divisions Ledru, Razout et la division wurtembergeoise de Marchand. Vers 7 h 30, les Français tiennent les trois flèches. Bagration contre-attaque aussitôt avec la 27e division de Neverovski, les hussards d'Akhtyrka et les dragons de Novorossiisk, et les rejette hors des ouvrages. Il appelle à l'aide sans passer par Koutouzov, et Barclay répond vite : régiments de la Garde, bataillons de grenadiers, pièces de 12 et bientôt tout le IIe corps de Baggovout quittent la droite pour la gauche.

Commence alors une lutte d'une violence inouïe, même pour l'époque. Les ouvrages sont pris et repris : on compte sept ou huit assauts selon la manière de les dénombrer. Les colonnes avancent dans une fumée impénétrable et se heurtent à la mitraille et à la fusillade à bout portant ; l'infanterie et la cavalerie peinent à manœuvrer sur des monceaux de cadavres et de blessés. Les généraux Vorontsov et Neverovski sont blessés à la tête de leurs divisions, qui fondent sous le feu. Chargé par les cuirassiers russes de Douka, Murat échappe de peu à la capture en se réfugiant dans les rangs de l'infanterie wurtembergeoise. Vers 10 heures, Ney reprend les flèches ; la 3e division de Konovnitsyne l'en chasse, et le général Alexandre Toutchkov est tué en menant à la contre-attaque les régiments de Revel et de Mourom. Les Westphaliens de Junot, qui tentent de déboucher des bois sur les arrières des flèches, sont repoussés par une batterie à cheval et par les régiments de Baggovout.

Napoléon est surpris par l'obstination des fantassins russes, qui continuent à se battre dans des positions perdues là où Autrichiens et Prussiens se seraient rendus ; il les compare à des forteresses qu'il faut démolir au canon. Il fait converger sur les flèches une masse d'artillerie croissante, jusqu'à près de 400 pièces selon certains décomptes.

La blessure de Bagration

Détail d'une peinture panoramique montrant des maisons de bois en ruines au premier plan et, au loin, des troupes sur le champ de bataille
Au premier plan, des isbas détruites ; à l'arrière-plan, le général Bagration est évacué après sa blessure. Détail du panorama de Franz Roubaud (1912). Domaine public, Wikimedia Commons.

Vers 11 heures, les Français lancent contre les flèches un assaut décisif. Bagration, voyant que ses canons n'arrêtent plus les colonnes, ne les attend pas : il lance tout ce qui reste de l'aile gauche dans une contre-attaque générale. Une mêlée furieuse s'engage et dure près d'une heure. C'est alors qu'un éclat d'obus frappe Bagration à la jambe. Il tente de rester sur le terrain, puis tombe de cheval et doit être emporté.

La nouvelle se répand dans les rangs et brise le moral de la 2e armée, dont le commandement se désorganise. Konovnitsyne prend la tête des troupes, abandonne définitivement les flèches et ramène les survivants derrière le ravin de Semionovka, où attendent les régiments de la Garde Lituanie et Izmaïlovski ; Koutouzov confie ensuite toute la gauche au général Dokhtourov. Vers 11 h 30, la division Friant tient les positions avancées russes et attaque les ruines de Semionovskoïe, qui resteront âprement disputées.

La brèche est ouverte, mais les chefs français ne la voient pas. La poussière, la fumée et l'épuisement empêchent Davout, Ney et Murat de mesurer à quel point la gauche russe est ébranlée. Les cuirassiers de Nansouty et de Latour-Maubourg chargent les régiments de la Garde russe formés en carrés derrière le ravin : pendant des heures, ceux-ci repoussent les attaques sans se rompre, soutenus par les cuirassiers de Douka et la cavalerie de Sievers.

Outitsa : les Polonais dans les bois

Tout au sud, la manœuvre de débordement confiée à Poniatowski s'enlise. Ses quelque 10 000 hommes, qui avancent par l'ancienne route de Smolensk, ne peuvent faire passer masses et canons à travers une forêt dense et marécageuse tenue par les chasseurs russes. Les Polonais s'emparent du village d'Outitsa, que les Russes incendient ; Toutchkov se replie sur une butte, le kourgane d'Outitsa, qui commande la route.

Dans la matinée, Poniatowski, soutenu par des éléments du corps de Junot et une quarantaine de canons, emporte la butte. Toutchkov contre-attaque à la tête des grenadiers de Pavlovsk, reprend la position et tombe mortellement blessé à la poitrine. Baggovut le remplace. Affaibli par les régiments envoyés au secours des flèches, ce secteur ne connaîtra plus guère que des tiraillements et des canonnades, et les Polonais ne parviendront pas à tourner la gauche russe.

Le premier assaut contre la grande redoute

Pendant la lutte pour les flèches, Eugène fait passer la Kolotcha à ses divisions et attaque la grande redoute dans la matinée. La batterie Raïevski est affaiblie : Bagration lui a retiré sa seconde ligne pour défendre les flèches. La division Morand progresse sous un violent appui d'artillerie, et sa brigade Bonamy, 30e de ligne en tête, pénètre dans l'ouvrage. Barclay doit rallier en personne les troupes de Paskevitch en déroute.

Deux généraux se trouvent alors près du Kourgan : le chef d'état-major de la 1re armée, Ermolov, et le chef de l'artillerie, le jeune Koutaïssov, envoyés par Koutouzov vers la gauche. Ils prennent la tête d'un bataillon du régiment d'Oufa et de régiments de chasseurs et chargent à la baïonnette, tandis que les divisions Paskevitch et Vassiltchikov attaquent les flancs. Selon Ermolov, le combat ne dure pas plus d'une demi-heure. La redoute est reprise ; Bonamy, criblé de coups de baïonnette, est fait prisonnier. Mais Koutaïssov est tué, et sa mort prive l'artillerie russe de son chef : une grande partie des pièces de réserve ne sera jamais engagée, alors que l'artillerie française fait des ravages. Épuisé, le corps de Raïevski est relevé par la 24e division du général Likhatchev.

Midi : le raid d'Ouvarov et de Platov

Vers 7 h 30, des patrouilles cosaques ont découvert un gué sur la Kolotcha, à l'extrême droite russe, et un terrain libre d'ennemis au-delà. L'ataman Platov propose de tourner la gauche française. Le colonel Toll, de l'état-major, suggère d'y joindre le Ier corps de cavalerie du général Ouvarov et présente le plan à Koutouzov, qui l'approuve sans lui fixer d'objectif précis.

Vers midi, environ 8 000 cavaliers et 12 canons, sans infanterie, franchissent la rivière. Ouvarov se heurte près de Bezzoubovo à la cavalerie légère d'Ornano et à un régiment d'infanterie ; les cosaques de Platov poussent plus à l'ouest, vers les arrières du corps d'Eugène. L'apparition de ces masses de cavaliers près des convois et du quartier général impérial provoque l'inquiétude. Eugène suspend l'attaque qu'il s'apprêtait à relancer contre la grande redoute et ramène vers le nord la Garde royale italienne et la cavalerie de Grouchy. Sans infanterie, les Russes ne peuvent guère obtenir davantage, et ils regagnent leurs lignes dans l'après-midi.

Koutouzov et son état-major tiennent l'opération pour un échec. Beaucoup d'historiens lui accordent pourtant une importance réelle : elle retarde d'environ deux heures l'assaut sur la grande redoute. Les Russes en profitent pour faire glisser vers le centre le IVe corps d'Ostermann-Tolstoï et le IIe corps de cavalerie de Korff. Pendant ce temps, le IIe corps de cavalerie française, dont le chef Montbrun a été tué plus tôt dans la journée par un boulet, reste immobile sous un feu meurtrier. Selon plusieurs historiens, le raid a aussi pesé sur le refus de Napoléon d'engager sa Garde.

La chute de la grande redoute

Dessin aquarellé : des cuirassiers français franchissent le parapet d'une redoute au milieu des canons renversés et des morts
Albrecht Adam, Prise de la grande redoute à la bataille de la Moskowa et mort du général Caulaincourt. Le peintre suivait l'état-major d'Eugène de Beauharnais pendant la campagne. Bibliothèque nationale de France, domaine public, Wikimedia Commons.

Vers 14 heures, Napoléon ordonne l'assaut général contre la batterie Raïevski. Une énorme concentration d'artillerie la prend sous un feu croisé : les batteries d'Eugène, celles postées sur les hauteurs de Semionovskoïe, et les pièces que le général Sorbier, commandant l'artillerie de la Garde, fait avancer. Les divisions Broussier, Morand et Gérard marchent de front sur l'ouvrage, tandis que la cavalerie doit le déborder.

Pour remplacer Montbrun, Napoléon a désigné le général Auguste de Caulaincourt, frère cadet du grand écuyer et gouverneur des pages. À la tête des cuirassiers de Wathier, Caulaincourt contourne la hauteur et se lance sur l'arrière ouvert de la redoute. Il y est tué. Pendant ce temps, le général Thielmann lance huit escadrons saxons et deux polonais contre l'arrière de l'ouvrage : des cavaliers forcent leurs chevaux à travers les embrasures et sèment la confusion parmi les défenseurs. L'infanterie d'Eugène escalade le parapet de front.

À l'intérieur, la mêlée est terrible. La 24e division russe est presque entièrement détruite. Le général Likhatchev, blessé, se jette l'épée à la main sur les assaillants et est fait prisonnier. Ostermann-Tolstoï est blessé à l'épaule mais reste à son poste. Entre 15 h 30 et 16 heures, la grande redoute est définitivement aux mains des Français. Elle a coûté si cher à la cavalerie qu'elle sera surnommée « le tombeau de la cavalerie française ».

La percée s'arrête là. Derrière la redoute, la cavalerie française se heurte aux dragons, aux hussards et aux cuirassiers de la Garde russe, qui la repoussent. Grouchy est blessé ; Barclay, pris dans la mêlée avec son état-major, doit tirer l'épée pour se défendre. Apprenant la mort de Caulaincourt, Napoléon aurait dit à son frère Armand : « Il est mort comme un brave, en décidant la bataille. »

La Garde reste l'arme au pied

Napoléon assis sur un pliant au sommet d'une colline, entouré de son état-major et de grenadiers de la Garde, observe la bataille dans la fumée
Vassili Verechtchaguine, Napoléon sur les hauteurs de Borodino (1897) : l'Empereur, entouré de son état-major et de la Garde, observe la bataille de loin. Musée historique d'État, Moscou, domaine public, Wikimedia Commons.

Au cours de la journée, les maréchaux engagés réclament à plusieurs reprises la Garde pour achever l'armée russe. Selon le récit de Ségur, le général Belliard, chef d'état-major de Murat, vient dire à l'Empereur que la ligne russe est percée, que l'on voit derrière elle la route de Mojaïsk encombrée de fuyards et de voitures, et qu'un dernier effort suffirait. Daru, Dumas, Berthier appuient la demande ; Rapp, ramené blessé du champ de bataille, aussi. Ney insiste de son côté.

Bessières, qui commande la cavalerie de la Garde, est l'un des rares à déconseiller cet engagement : on ne risque pas sa dernière réserve si loin de la France. Napoléon refuse. Selon les témoignages, il ne veut pas voir sa Garde « démolie » et se dit certain de gagner la bataille sans elle. Il se contente d'ordonner à Mortier, qui commande la Jeune Garde, de tenir le terrain sans avancer ni reculer, et fait intensifier la canonnade. Allé observer la situation depuis les anciennes positions russes, il constate que l'ennemi s'est reformé sur la crête suivante, en rangs serrés : rien ne lui indique que la victoire est à portée.

Ce refus est l'une des décisions les plus discutées de sa carrière. L'historien Oleg Sokolov, à la suite du maréchal Gouvion Saint-Cyr, estime qu'une intervention de la Garde aurait mis l'armée russe en pièces et épargné à Napoléon une victoire sans lendemain. D'autres, comme Digby Smith, jugent au contraire que la suite de la campagne a donné raison à l'Empereur de garder intacte, à des centaines de lieues de sa base, sa dernière troupe d'élite.

Le soir du 7 septembre

Carte des positions vers 16 heures à Borodino : les Français tiennent les flèches, Semionovskoïe et la grande redoute ; la ligne russe s'est reformée plus à l'est
La situation vers 16 heures : les Français ont conquis la grande redoute, les flèches et Semionovskoïe ; l'armée russe s'est reformée un kilomètre plus à l'est, de Gorki à l'ancienne route de Smolensk. Carte de l'Académie militaire de West Point, domaine public, Wikimedia Commons.

Après la chute de la grande redoute, la bataille s'éteint peu à peu. Les Russes se sont retirés d'environ un kilomètre, sur une ligne qui va de Gorki à l'ancienne route de Smolensk. De 16 à 18 heures, la Garde russe reste immobile sous le feu de l'artillerie française, formés en carrés compacts qui offrent une cible facile. Au sud, Poniatowski lance encore des attaques sans résultat. Au centre et à droite, la canonnade se prolonge jusque vers 19 heures.

Dans la nuit, les deux camps ignorent encore s'ils se battront le lendemain. Selon l'historiographie russe, une partie des unités françaises reflue à la tombée du jour vers ses positions de départ. Koutouzov fait d'abord préparer la reprise du combat. Mais les rapports qui lui parviennent révèlent l'ampleur des pertes, et vers minuit il ordonne la retraite. Le 8 septembre, l'armée russe quitte le champ de bataille en bon ordre, en deux colonnes, vers Mojaïsk.

Napoléon est maître du terrain, mais le butin le déconcerte. Armand de Caulaincourt rapporte dans ses mémoires que l'Empereur demandait sans cesse où étaient les prisonniers, et ne comprenait pas que des positions enlevées avec tant d'audace lui en aient livré si peu. Ségur parle de 700 à 800 prisonniers et d'une vingtaine de canons. Le 8 septembre, pourtant, Napoléon écrit à Marie-Louise : « J'ai battu hier les Russes, toute leur armée forte de 120 000 hommes y était. La bataille a été chaude : à 2 heures après midi la victoire était à nous. Je leur ai fait plusieurs milliers de prisonniers et pris 60 pièces de canon. » Il ajoute : « Caulaincourt, le gouverneur des pages, a été tué. »

La journée la plus sanglante des guerres napoléoniennes

Vaste panorama peint d'un champ de bataille vallonné couvert de fumée, avec au premier plan des cavaliers, des blessés et des morts
Peter von Hess, La Bataille de Borodino (1843). Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg, domaine public, Wikimedia Commons.

Aucune bataille d'une seule journée n'avait encore fait autant de victimes. Environ 250 000 hommes y ont pris part ; quelque 70 000 sont tués ou blessés en une douzaine d'heures, soit, selon les estimations les plus prudentes, près de 6 000 hommes par heure. L'artillerie française aurait tiré quelque 60 000 coups de canon, l'artillerie russe environ 50 000.

Les pertes françaises sont difficiles à établir, une grande partie des archives ayant disparu pendant la retraite. Les états de l'inspecteur aux revues Denniée donnent 6 562 tués, dont 269 officiers, et 21 450 blessés, soit environ 28 000 hommes ; ils seront tenus secrets et publiés seulement en 1842. Ces chiffres sont trop bas : l'historien Aristide Martinien a retrouvé les noms d'au moins 460 officiers tués, et les recherches de Vladimir Zemtsov aboutissent à 1 928 officiers et 49 généraux tués ou blessés du 5 au 7 septembre. Les historiens retiennent le plus souvent de 28 000 à 35 000 hommes hors de combat. Parmi les morts figurent les généraux de division Montbrun et Auguste de Caulaincourt ; Tharreau et plusieurs généraux de brigade meurent de leurs blessures. Les Français, qui manquent de vivres pour les hommes valides, ne peuvent guère nourrir ni soigner leurs blessés : au couvent de Kolotskoï, transformé en hôpital, un grand nombre d'entre eux meurent dans les jours qui suivent. Le chirurgien en chef Larrey pratique quelque 200 amputations pendant la bataille et dans les heures qui suivent.

Côté russe, les états conservés aux archives militaires dénombrent 39 300 tués, blessés et disparus ; comme ils sont incomplets, les historiens retiennent généralement de 44 000 à 45 000 hommes, le chiffre de 45 000 étant gravé sur le monument élevé en 1839 sur le champ de bataille. Bagration meurt de sa blessure le 24 septembre, au village de Sima. Nikolaï Toutchkov succombe lui aussi à la sienne ; son frère Alexandre et le général Koutaïssov ont été tués sur le terrain. Au total, une cinquantaine de généraux français et près de trente généraux russes sont tués ou blessés, d'où le nom de « bataille des généraux » que lui donne le Britannique Sir Robert Wilson.

Pendant l'hiver et le printemps suivants, les autorités russes font brûler et enterrer les corps restés sur le terrain. Selon l'historien militaire russe Mikhaïlovski-Danilevski, 58 521 corps sont ainsi ensevelis ou incinérés ; les chercheurs du musée de Borodino estiment plutôt entre 48 000 et 50 000 le nombre des morts enterrés sur le champ de bataille.

Qui a gagné ?

Les deux camps revendiquent la victoire. Koutouzov écrit au tsar que le champ de bataille est resté aux Russes et que l'ennemi s'est retiré sur les positions d'où il était venu les attaquer. Alexandre Ier, qui n'est pas dupe, fait annoncer une victoire pour soutenir le moral du pays : Koutouzov est promu feld-maréchal et reçoit 100 000 roubles. Le bulletin de la Grande Armée minimise de son côté les pertes françaises, et Napoléon écrit le 9 septembre à l'empereur d'Autriche qu'il a perdu 8 000 à 10 000 tués ou blessés.

La plupart des historiens parlent aujourd'hui d'une victoire tactique française, stratégiquement indécise, voire d'une victoire à la Pyrrhus. Les Français ont pris les flèches et la grande redoute, repoussé les Russes d'environ un kilomètre et gardé le terrain, et la route de Moscou leur est ouverte. Mais ils n'ont pas détruit l'armée russe, qui s'est retirée en ordre et se reconstituera, alors que Napoléon, à plus de mille kilomètres de ses bases, ne peut remplacer ses pertes. Clausewitz rangeait Borodino parmi les batailles qui n'ont pas reçu leur plein développement. Pour Christopher Duffy, c'est un nouveau Torgau, où chaque camp s'est saigné sans atteindre son but ; Frederick Kagan y voit une victoire russe chèrement payée ; l'historien russe Nikolaï Troïtski, un combat indécis dont la suite a tourné au détriment des Français. L'historiographie soviétique avait fait de Koutouzov le maître de chaque mouvement de la journée ; l'encyclopédie russe consacrée à la guerre de 1812 juge aujourd'hui sans fondement l'affirmation d'une défaite de Napoléon.

Napoléon lui-même, dictant ses souvenirs à Sainte-Hélène, la présente comme sa plus grande bataille, un combat de géants. On lui attribue cette formule souvent citée : « De toutes mes batailles, la plus terrible est celle que j'ai livrée devant Moscou. Les Français s'y sont montrés dignes de remporter la victoire, et les Russes ont acquis le droit d'être invincibles. »

De Borodino à Moscou

Dans une isba éclairée à la bougie, Koutouzov assis à l'écart écoute ses généraux réunis autour d'une table couverte de cartes
Alexeï Kivchenko, Le Conseil de guerre de Fili (1880) : le 13 septembre 1812, Koutouzov décide d'abandonner Moscou pour sauver l'armée. Domaine public, Wikimedia Commons.

Koutouzov promet plusieurs jours durant de livrer une nouvelle bataille sous les murs de Moscou. Mais la position choisie devant la ville est mauvaise et les renforts manquent. Le 13 septembre, au village de Fili, il réunit un conseil de guerre. Bennigsen plaide pour la bataille, soutenu par plusieurs généraux ; Barclay pour la retraite. Koutouzov tranche : il ne s'agit pas de sauver Moscou, mais l'armée. L'armée russe traverse la ville dans la nuit et la journée du 14 septembre, suivie d'une grande partie des habitants.

Le même jour, Napoléon attend en vain sur la colline de Poklonnaïa la délégation de notables qu'il espérait recevoir. Les premiers incendies éclatent le soir ; ils ravagent la ville jusqu'au 18 septembre et en détruisent les trois quarts. Le gouverneur Rostoptchine est souvent tenu pour responsable de l'incendie de Moscou, ce qui reste débattu. L'Empereur attend cinq semaines une réponse d'Alexandre Ier à ses offres de paix, qui ne vient jamais. Le 19 octobre, la Grande Armée quitte Moscou : la retraite de Russie commence.

Mémoire de Borodino

Photographie ancienne d'une vaste plaine vue depuis une galerie de monastère, avec au loin la hauteur de la batterie Raïevski
Le champ de bataille en 1911 : vue sur la hauteur de la batterie Raïevski et le ravin de Semionovka depuis le monastère Spasso-Borodinski. Photographie de Sergueï Prokoudine-Gorski, domaine public, Wikimedia Commons.

En France, la bataille garde le nom de la Moskova, la rivière qui coule à plusieurs kilomètres du champ de bataille, choisi par Napoléon comme plus évocateur que celui d'un village. En 1813, le maréchal Ney reçoit le titre de prince de la Moskowa. Deux peintres qui ont vécu la journée en laissent des images : Louis-François Lejeune, officier d'état-major, et l'Allemand Albrecht Adam, attaché à l'état-major d'Eugène de Beauharnais.

Vaste tableau de bataille : au premier plan des cavaliers et des blessés, au centre des colonnes qui montent à l'assaut d'une hauteur dans la fumée des canons
Louis-François Lejeune, Bataille de la Moskowa, 7 septembre 1812 (1822). L'officier-peintre avait participé à la bataille. Domaine public, Wikimedia Commons.

En Russie, Borodino est devenue un lieu fondateur de la mémoire nationale. Mikhaïl Lermontov lui consacre en 1837 son poème Borodino, récit d'un vieux soldat à un jeune homme. Léon Tolstoï en fait l'un des sommets de Guerre et Paix : pour lui, l'armée française, blessée à mort à Borodino, pouvait encore se traîner jusqu'à Moscou, mais y était condamnée. En 1880, Tchaïkovski compose l'Ouverture solennelle 1812, créée à Moscou en 1882, qui célèbre la défense de la Russie contre l'invasion. Pour le centenaire, Franz Roubaud peint un gigantesque panorama de la bataille de 15 mètres sur 115, inauguré à Moscou le 11 septembre 1912 en présence de Nicolas II ; il est exposé depuis 1962 dans une rotonde construite pour lui sur la perspective Koutouzov.

Le champ de bataille, à l'ouest de Mojaïsk, compte aujourd'hui plus de cinquante monuments. En 1820, Margarita Toutchkova, veuve du général Alexandre Toutchkov, fait élever une église à l'endroit présumé de sa mort, près des flèches ; elle deviendra le monastère Spasso-Borodinski. En 1839 est inauguré sur la hauteur de la batterie Raïevski un grand monument aux défenseurs de la Russie, dessiné par Antonio Adamini ; les restes de Bagration sont inhumés à son pied. Le monument est abattu en 1932, puis reconstitué en 1987 avec le tombeau du général. Pour le centenaire, en 1912, 32 nouveaux monuments y sont dressés, dédiés pour la plupart aux divisions et aux régiments qui y avaient combattu.

Un talus de terre herbeuse précédé d'un fossé, dans une prairie bordée de bouleaux sous un ciel d'été
Les flèches de Bagration aujourd'hui. Photo Mike1979 Russia, 2005, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

À l'emplacement du poste de commandement de Napoléon, près de la redoute de Chevardino, la France élève en 1913 un obélisque de granit surmonté d'un aigle aux ailes déployées, dédié « Aux morts de la Grande Armée » ; détruit, il est rétabli dans les années 1980. C'est l'un des rares monuments élevés sur le sol russe à la mémoire d'anciens adversaires.

Obélisque de granit gris surmonté d'un aigle aux ailes déployées, au sommet d'une butte herbeuse
Le monument « Aux morts de la Grande Armée », sur le site du poste de commandement de Napoléon près de Chevardino. Photo Mark Nakoykher, 2021, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.

Le champ de bataille a connu une seconde guerre. En octobre 1941, la 32e division de fusiliers du colonel Polossoukhine y tient plusieurs jours la ligne de défense de Moscou face à la Wehrmacht ; le musée et plusieurs monuments sont endommagés, et le terrain n'est libéré qu'en janvier 1942. Érigé en musée-réserve en 1961, le champ de Borodino accueille chaque année, début septembre, une grande reconstitution de la bataille, et le 8 septembre est en Russie une journée de gloire militaire.

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