Emblèmes militaires

Le bâton de maréchal

Le maréchal Jean-Baptiste Jourdan en grand uniforme brodé, bâton de maréchal à la main, sabre au côté et bicorne à plumet posé sur une borne — portrait peint, Premier Empire

Cylindre de velours bleu semé d'aigles d'or, le bâton consacre depuis le 19 mai 1804 les maréchaux d'Empire. Héritage de l'Ancien Régime repris à la lettre, il récompense une carrière ouverte aux talents : vingt-six titulaires sous Napoléon.

Origines et antécédents

Sur le portrait du maréchal Jourdan, un objet retient l'œil avant même le visage : un cylindre sombre piqué d'or, que le modèle brandit comme on désigne un horizon. Ce n'est ni une arme ni un sceptre, mais le bâton de maréchal, l'insigne le plus simple et sans doute le plus convoité de toute la hiérarchie militaire du Premier Empire.

Le mot « maréchal » vient d'un terme germanique qui désignait le serviteur chargé des chevaux, et le bâton de commandement a longtemps accompagné la fonction. Sous l'Ancien Régime, celui des maréchaux de France était de velours bleu semé de fleurs de lys d'or, et portait une devise latine, Terror belli, decus pacis : terreur de la guerre, parure de la paix.

Naissance du symbole impérial

La Révolution n'avait guère de goût pour ces dignités personnelles, ni pour les lys. La charge de maréchal de France disparaît en 1793 et, pendant près de onze ans, la plus haute situation militaire reste celle de général en chef, c'est-à-dire une fonction que l'on exerce et non un rang que l'on possède à vie.

Le rétablissement vient avec l'Empire. Le sénatus-consulte du 28 floréal an XII, soit le 18 mai 1804, crée la dignité de maréchal d'Empire, et dès le lendemain, quatorze généraux en activité reçoivent le titre : Berthier, Murat, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadotte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davout et Bessières. Quatre sénateurs plus âgés, Kellermann, Lefebvre, Pérignon et Sérurier, s'y ajoutent à titre honoraire, ce qui porte la première promotion à dix-huit noms.

Usages officiels

Le bâton lui-même reprend la forme ancienne en changeant le décor. Les aigles d'or remplacent les fleurs de lys sur le velours bleu, tandis que la devise latine demeure. Napoléon applique ici la méthode qu'il suit pour tous les emblèmes : conserver le support que chacun reconnaît, afin d'y loger sans heurt l'image de son propre pouvoir.

Les maréchaux prennent place parmi les grands officiers de l'Empire et passent bientôt de l'armée à la cour. À partir de 1808, la plupart d'entre eux reçoivent un titre de duc ou de prince, souvent tiré d'une victoire, ainsi Lannes à Montebello, Ney à Elchingen ou Davout à Auerstaedt, accompagné de dotations qui font d'un général de la République un grand notable du régime.

Dans l'armée et au combat

Le bâton occupe aussi l'imagerie de ces hommes. Dans les portraits officiels, il est tenu à la main, comme chez le maréchal Victor peint par Gros, et il s'accorde avec le grand uniforme à broderies de feuilles de chêne. Sur la toile qui illustre cette page, Jourdan l'a levé devant un paysage de bataille, son bicorne posé sur une borne marquée « Route de Fleurus », geste d'autorité qui dit à lui seul le commandement des troupes.

La portée sociale de l'insigne n'échappe à personne. Ney est fils d'un tonnelier de Sarrelouis, Murat d'un aubergiste, Lannes a commencé comme apprenti teinturier, Lefebvre est fils de meunier. Leur ascension illustre la formule d'une carrière ouverte aux talents, avec ce que le mot a de séduisant et ce qu'il a d'incomplet, puisque la faveur de l'Empereur compte presque autant que le mérite.

Propagande et représentation

Le bâton se gagne souvent en campagne. Victor le reçoit en juillet 1807, peu après Friedland, et Suchet en juillet 1811 après la prise de Tarragone. Gouvion-Saint-Cyr l'obtient en août 1812 à la suite de la seconde bataille de Polotsk. Au lendemain de Wagram, le 12 juillet 1809, Macdonald, Marmont et Oudinot sont promus ensemble, et Macdonald rapporte dans ses Souvenirs que Napoléon, qui l'avait tenu à distance après l'affaire Moreau, lui annonça sa nomination sur le champ de bataille.

La dernière promotion de la période napoléonienne reste la plus singulière. Józef Poniatowski, prince polonais et seul étranger à recevoir le bâton, est nommé le 16 octobre 1813 au premier jour de la bataille de Leipzig. Trois jours plus tard, il se noie dans l'Elster en couvrant la retraite de l'armée. Grouchy sera encore promu le 17 avril 1815 pendant les Cent-Jours, une nomination que la Restauration refusera de reconnaître avant 1831.

Postérité et collections

L'insigne ne protège pas des revers de l'Histoire. Le 4 avril 1814, à Fontainebleau, Ney, Oudinot, Lefebvre, Macdonald et Moncey disent à l'Empereur que l'armée ne le suivra plus, et son abdication s'ensuit. Ney, qui s'était rallié à lui au retour de l'île d'Elbe, est fusillé le 7 décembre 1815 : le bâton qu'il avait reçu en 1804 ne l'a pas sauvé du peloton.

Malgré tout, l'objet traverse les régimes. La Restauration le refait fleurdelisé, le Second Empire le rétablit, et la dignité de maréchal de France subsiste aujourd'hui, la dernière attribution datant de 1984, à titre posthume, pour Marie-Pierre Kœnig. Les vingt-six titulaires de Napoléon n'en demeurent pas moins l'âge d'or de l'insigne.

Mémoire et débats

On cite volontiers la phrase selon laquelle chaque soldat porterait dans sa giberne un bâton de maréchal, souvent attribuée à Louis XVIII plutôt qu'à Napoléon. L'arithmétique la dément : vingt-six bâtons en onze ans pour plusieurs centaines de milliers d'hommes. L'espérance était pourtant bien réelle, et elle a soutenu bien des marches.

Pour Empire Napoléon, le bâton de maréchal condense, dans un peu de velours et d'or, une idée du régime tout entier : une aristocratie du mérite, récompensée sur le terrain, mais liée à l'Empereur par la gratitude autant que par le serment. Qui veut comprendre la Grande Armée et ses chefs doit commencer par cet insigne modeste.

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