Benjamin des Bonaparte, né à Ajaccio en 1784, il fuit le blocus britannique jusqu'à Baltimore et épouse en secret Elizabeth Patterson — scandale que Napoléon écrase par décret. Roi de Westphalie à vingt-trois ans, il incarne la vitrine réformatrice de l'Empire autant que l'opulence qui agace l'Empereur ; renvoyé de Russie en 1812, il combat encore en 1814 et à Waterloo. Longtemps exilé avec Catherine de Wurtemberg, il redevient figure de l'État sous Napoléon III : maréchal de France, président du Sénat, dernier des frères à mourir, en 1860, aux Invalides.
Le benjamin entre ombre et mer
Girolamo Buonaparte naît à Ajaccio le 15 novembre 1784, onze mois après la mort de Charles Bonaparte : le bébé que Letizia Ramolino allaite est le seul fils à ne jamais connaître le père vivant. Il grandit dans le sillage des aînés — Joseph Bonaparte, Napoléon, Lucien Bonaparte, Louis Bonaparte — dont les destins explosent avec la Révolution pendant qu'il est encore enfant. À Marseille puis en France, on le forme pour un avenir de cadet : pas le trône, pas la première épée, mais le service, la dépendance obligée envers celui qui monte.
La marine semble la voie d'une certaine liberté. En 1800, Jérôme est aspirant ; en 1803, lieutenant de vaisseau sur le vaisseau L'Éole, parti pour les Antilles. La Royal Navy referme le piège : bloqué, incapable de rejoindre sa station, l'équipage choisit l'échappée vers les côtes américaines. Il débarque à Norfolk, puis à Baltimore — ville de négociants, de bals, d'Anglophiles curieux de ce jeune homme au nom qui fait trembler l'Europe. Il a dix-neuf ans, l'allure d'un prince sans couronne, et l'impatience du dernier-né qui n'a pas encore été cassé par les ordres de l'Empereur.
Déjà, de l'autre côté de l'Atlantique, Napoléon trace d'autres desseins : alliances princières, géopolitique, dynastie. Un mariage avec une héritière américaine n'entre dans aucun tableau. Jérôme le sait ; il l'épouse quand même. Ce n'est pas seulement de la témérité — c'est la revendication d'une vie à soi, avant que le rouleau compresseur impérial ne reprenne son dû.
Betsy Patterson et la loi de l'Empire
À Baltimore, lors d'un bal, il croise Elizabeth Patterson — dix-huit ans, éducation fine, père richissime, beauté remarquée. La liaison va vite : le 24 décembre 1803 (selon le calendrier grégorien), mariage civil sans attendre la permission de Paris. Napoléon, désormais Premier consul à vie puis empereur en perspective, réagit comme on l'attend : « Je n'aurai point de Patterson dans ma famille. » Ce n'est pas une colère de salon ; c'est une ligne rouge dynastique. Les lettres impériales ordonnent l'annulation ; les ambassadeurs américains reçoivent la consigne de ne pas reconnaître l'union — du moins du côté français.
En mars 1805, Jérôme obéit assez pour rentrer en Europe plaider sa cause, laissant Betsy enceinte sur le sol américain. Elle accouchera seule à Londres puis rentrera aux États-Unis : un fils, Jérôme Napoléon Bonaparte — surnommé « Bo » — naît en juillet 1805. L'Empereur ne le légitimera jamais ; pour la Maison, l'enfant n'existe pas. Le tribunal civil de Paris, appuyé sur un décret impérial, prononce la nullité du mariage : aux yeux de la France napoléonienne, Betsy n'a jamais été reine ni même épouse. Aux yeux d'elle-même et de nombreux témoins américains, elle l'est restée jusqu'à la fin de ses jours — veuve d'un amour et d'un statut confisqués.
Jérôme, lui, doit payer le prix du retour dans le giron : titre de prince français, commandements navals de façade, et surtout le mariage arrangé avec Catherine de Wurtemberg, fille du roi Frédéric Ier — souverain dont le royaume est une création napoléonienne après Austerlitz. Le contraste est cruel : l'épouse imposée est une archiduchesse de la plus pure eau germanique ; l'épouse refoulée vend des leçons de français à Baltimore et porte en silence le nom Bonaparte qu'on lui conteste. L'histoire de Jérôme ne se comprend pas sans ce triangle de chair, de loi et de fierté blessée.
Roi de Westphalie, vitrine et mirage
Le mariage avec Catherine est célébré avec une magnificence calculée — août 1807, cathédrale royale, fêtes, cadeaux, cortèges. La même année, après Tilsit, Napoléon assemble le royaume de Westphalie : morceaux de la Prusse vaincue, parcelles hessoises, principautés médiatisées. Constitution, Reichsstände (chambre des États), code civil calqué sur le modèle français, suppression des distinctions de naissance dans le droit : l'ensemble doit prouver que la modernité napoléonienne peut s'incarner hors de France. Jérôme, à vingt-trois ans, en est le monarque de papier — et de chair.
Il s'installe à Cassel. La cour rivalise avec les Tuileries en éclat : chasses, théâtre, uniformes brodés, maîtresses dont les chroniqueurs se délectent. Les dettes s'accumulent ; l'Empereur rage, paye, râle encore. En parallèle, le roi fonde lycées et université, rationalise l'administration, abolit les survivances féodales les plus criantes. Les paysans et les bourgeois paient impôts et conscription pour une guerre qui n'est pas la leur ; le sentiment anti-français monte avec les revers de l'armée impériale. Westphalie n'est ni un jouet ni un laboratoire pur : c'est un État sous tutelle, tenu par les baïonnettes, dont le souverain incarne à la fois la promesse des Lumières et l'image du cadet insouciant que son frère aîné finit toujours par rappeler à l'ordre.
Les ambassadeurs décryptent le jeu : Jérôme veut être aimé de ses sujets et craint de Napoléon ; Napoléon veut un satellite docile et obtient un satellite fastueux. Les lettres entre eux — quand on en a conservé le ton — mêlent reproches paternels et promesses d'enfant gâté. Ce royaume tiendra jusqu'à ce que la Sixième Coalition arrache la carte des mains de l'Empire.
Russie, retrait, chute, Cent-Jours
En 1812, Napoléon intègre Jérôme dans la Grande Armée : à la tête du 8e corps, il doit tenir le flanc sud, faire la jonction avec les alliés saxons et polonais, contraindre Bagration. La réalité du terrain — communications, lenteur, ego des maréchaux voisins — broie le plan sur du papier. Les retards à Grodno, les hésitations face à la forteresse de Bobruisk, les pertes inutiles dans les premiers engagements : tout alimente la fureur de l'Empereur, qui attend des frères le même génie tactique qu'il prête à lui-même. En juillet, Jérôme est renvoyé à Cassel, officiellement pour raisons de santé ; la cour comprend l'humiliation. Il ne verra ni Moscou en flammes ni la Bérézina — paradoxe d'un roi-soldat évincé au moment où l'édifice commence à se fissurer.
L'année suivante, la Coalition referme le filet. Cassel tombe en octobre 1813 ; le royaume s'évapore. Jérôme combat pour la France avec Catherine à ses côtés dans la retraite : campagne de 1814, défense des Vosges, escarmouches où il montre un courage que les détracteurs de 1812 avaient nié. L'abdication de Fontainebleau le laisse sans trône, sans titre allemand, avec un nom qui attire les regards hostiles.
Les Cent-Jours le ramènent en Belgique. À Waterloo, sous les ordres de Reille, il commande une division du 2e corps : les assauts contre Hougoumont et les positions alliées coûtent cher en hommes et en réputation. Après la défaite, la fuite vers la France, puis la Suisse — l'itinéraire classique du proscrit qui n'a pas choisi la résistance jusqu'au bout. L'exil l'attend : Autriche, Italie, pensions sèches, jusqu'à ce que l'histoire, par le neveu, rouvre une porte.
Maréchal du neveu, sénateur du siècle
Les décennies 1820-1840 sont longues. Jérôme erre entre résidences d'emprunt et modestes rentes, épaulé par Catherine jusqu'à sa mort en 1835 — union politique au départ, mais dont les témoins soulignent souvent la complicité réelle, à l'inverse du couple Louis-Hortense déchiré par la cour et par le deuil. Les créanciers de Cassel ne l'oublient pas ; les mémoires royalistes le caricaturent en roi fêtard. Pourtant il survit, veuf, témoin du monde qui a enterré son frère et ses rêves germaniques.
La révolution de 1848 change la pesée : Louis-Napoléon Bonaparte, élu président en décembre, rappelle l'oncle discrédité — symbole vivant de la lignée, caution bonapartiste pour une République qui cherche ses références. En 1850, Jérôme est maréchal de France — promotion politique autant que militaire, que les vieux grognards commentent avec une moue. Sous le Second Empire, il devient prince français, président du Sénat : le cadet turbulent siège dans le fauteuil du conservatisme constitutionnel, présidant les séances avec une dignité qui surprend ceux qui ne l'avaient vu qu'à la chasse à Cassel.
Il meurt au château de Villegenis, près de Massy, le 24 juin 1860, à soixante-quinze ans — dernier des frères de Napoléon Ier. Funérailles nationales, cortège vers les Invalides : il rejoint dans le marbre du dôme celui qu'il avait à la fois aimé, déçu, redouté et servi. Bo, le fils de Baltimore, aura vécu une existence américaine prospère ; la branche wurtembergeoise, des descendants royaux. Jérôme, lui, reste dans la mémoire comme le bonapartiste par la naissance qui paya cher le droit de choisir son premier amour — et qui finit par incarner, sous le neveu, la continuité institutionnelle d'une famille que l'Europe avait cru enterrée à Waterloo.
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