Maréchal d'Empire, prince d'Essling

André Masséna

1758-1817

Portrait d'André Masséna, maréchal de France, duc de Rivoli et prince d'Essling — uniforme bleu brodé d'or, grand cordon de la Légion d'honneur, plaque et croix, Premier Empire

André Masséna (1758-1817), duc de Rivoli et prince d'Essling, compte parmi les plus grands capitaines de la Révolution et de l'Empire. Surnommé par Bonaparte « l'Enfant chéri de la Victoire » après Rivoli, il sauve la République à Zurich en septembre 1799, endure le siège de Gênes en 1800, devient maréchal en 1804 et tient l'aile gauche à Essling puis à Wagram en 1809. L'échec devant les lignes de Torres Vedras et Wellington (1810-1811) lui vaut la disgrâce ; rallié aux Bourbons, il meurt pair de France en 1817. Figure aussi célèbre pour sa fortune et son avidité que pour son génie tactique, il incarne le maréchal napoléonien entre audace, endurance et limites humaines. Souvent jugé moins « gestionnaire » que Davout ou Soult, il reste, dans le terrain resserré ou montagneux, l'officier de la fixation obstinée qui achète au reste de l'armée le temps de la décision.

Du Nice savoyard à Rivoli : formation du tacticien

André Masséna naît à Nice le 6 mai 1758 — la ville relève alors du royaume de Sardaigne. Son père Jules, tanneur, meurt tôt ; la mère élève les enfants dans la gêne. En 1775, il s'engage dans le régiment royal italien, sert jusqu'en 1789, quitte le service comme sergent, tient un commerce de quincaillerie à Antibes et épouse dans une sphère modeste. La Révolution ouvre les promotions : volontaires du Var en 1791, capitaine en 1792, général de brigade en 1793. C'est le « général de la pique », sans brillant de salon militaire mais avec un instinct du terrain, du rythme et du prix du feu.

Il combat en Italie sous Schérer puis sous Bonaparte. À Loano, en novembre 1795, il mène une attaque qui ouvre la route de Gênes. Durant la campagne 1796-1797, il s'illustre à Lodi, Arcole et Rivoli. Le 14 janvier 1797, il fixe les Autrichiens d'Alvinczy sur le plateau jusqu'à ce que Bonaparte concentre la masse décisive — geste fondateur du surnom de « l'Enfant chéri de la Victoire ». Masséna incarne le général de division qui porte le poids principal pendant que le commandant en chef referme le plan.

Les années italiennes enseignent la faim, les marches et l'économie des guerres pleines : contributions, pillage « encadré », rivalités entre corps. Les contemporains le dépeignent avide et brutal, mais redoutable sous les balles. Il amasse fortune, se fait des ennemis chez les intendants et dans les salons, reste indispensable à Bonaparte tant que la bataille l'appelle. Cette tension — avidité et talent tactique — marquera toute sa vie.

Entre 1798 et 1799, il enchaîne les fronts : Suisse, Italie, pression de la Deuxième Coalition. Lorsque la République vacille, il reçoit en Helvétie une armée épuisée par pertes et désertion. C'est dans ces conditions qu'il devra, quelques mois plus tard, prendre l'initiative face à des forces supérieures à Zurich — la matière du mythe républicain.

Avant 1799, Masséna est déjà plus qu'un chef de division : il prouve que la Révolution française n'exporte pas seulement des idées mais aussi des officiers capables de tenir tête aux professionnels des maisons d'Autriche et de Russie. Rivoli et l'école italienne sont le socle ; Zurich et Gênes en seront la démonstration publique.

Entre les campagnes, il tisse réseaux militaires et fournisseurs : créances sur contributions italiennes, placements helvétiques, achats fonciers. Les enquêtes du Directoire le surveillent ; Brumaire le trouve populaire dans les rangs, plus ambigu dans les antichambres. Bonaparte, qui lit les bulletins autant que les balances, le maintient en première ligne : la victoire étouffe bien des rumeurs de hall.

Sa réputation de pillard « organisé » alimente les rapports des commissaires civils au nord de l'Italie ; pourtant, sous le feu, les soldats préfèrent souvent un chef cupide mais présent à un général de parade éloigné des balles. Cette ambiguïté morale le suit jusqu'à l'Empire : on lui conteste rarement le courage, davantage le compte en banque et les trafics de vivres.

Zurich et Gênes — République sauvée, Consul éprouvé

Les 25 et 26 septembre 1799, lors de la deuxième bataille de Zurich, Masséna bat le corps isolé de Korsakov et bouleverse le dispositif austro-russe en Suisse. Souvorov, qui a franchi les Alpes, arrive trop tard pour renverser l'issue ; le front sud-ouest français respire. Le Directoire lui décerne des armes d'honneur ; la presse compare la victoire aux grandes journées classiques — propagande, mais aussi soulagement profond à Paris.

Stratégiquement, Zurich dépasse un combat local : elle brise la logique de pressions simultanées de la coalition. Masséna recompose des fragments, accepte des coûts, gagne du temps sur l'adversaire. L'armée reste exténuée ; son prestige monte. Bonaparte, de retour d'Égypte et en route vers le 18 Brumaire, exploitera cette renommée — et l'assombrira quand le politique l'exigera.

En 1800, Masséna vit l'inverse de la gloire offensive : à Gênes, assiégé par les Autrichiens de Melas, avec une population affamée et une place à bout de souffle. Il distribue des rations minimes, autorise des sorties, soutient des combats de rue. Le 4 juin, il capitule avec les honneurs de la guerre — deux semaines avant Marengo. Les historiens débattent depuis : Melas eût-il davantage affaibli la réserve si le siège s'était prolongé ? Le récit consulaire présente la résistance de Masséna comme un facteur qui donne de l'air à la campagne italienne de 1800.

Le théâtre helvétique mêle cols, ponts disputés et risque d'encerclement : Masséna compose avec la chute de Hotze sur la Linth et la dispersion des corps français après des revers antérieurs. La seconde journée consolide l'avantage ; prisonniers et butin nourrissent le récit d'une armée « ressuscitée » que le Consulat exploitera pour cimenter son propre récit de sauvetage national.

Le tableau de François Bouchot (1835), à la galerie des Batailles de Versailles, fixe Zurich comme scène équestre et masses en choc — lecture héroïque qui oublie poussière et désertions réelles mais façonne la mémoire européenne de Masséna comme sauveur de la frontière.

Maréchal d'Empire, Essling, Wagram, prince d'Essling

En 1804, Masséna figure parmi les dix-huit premiers maréchaux de l'Empire — consécration d'une carrière forgée à Rivoli, en Suisse et à Gênes. À Austerlitz (1805), il commande le IVe corps ; la Grande Armée apprécie sa capacité à tenir les flancs et à absorber des heures de choc. Les campagnes suivantes en Pologne et en Silésie le confirment comme chef d'armée fiable, même si la jalousie et les rumeurs sur sa fortune grandissent dans la ronde des maréchaux.

En 1809, guerre de la Cinquième Coalition, lors du passage du Danube et de la bataille d'Aspern-Essling (21-22 mai), Masséna tient l'aile gauche autour du village d'Essling. Les ponts cèdent sous les crues et le feu ; les renforts manquent. Il joue le rôle de « bouchon » face aux assauts autrichiens. Ces journées voient mourir Lannes aux côtés de l'armée — symbole du prix de la tête de pont. Napoléon évacue la rive nord ; Essling demeure un match nul sanglant.

Les 5 et 6 juillet, à Wagram, Masséna tient encore la gauche sur le Marchfeld pendant que le centre et d'autres corps préparent la décision. Le second jour brise la résistance de l'archiduc Charles ; Masséna est élevé prince d'Essling — titre lié aux combats de mai. À cinquante et un ans, blessé, marqué par la vie, il n'est plus le général de 1799, mais n'a pas épuisé son utilité politique.

Entre Essling et Wagram, la diplomatie et la logistique impériales préparent l'épreuve de masse : retrait partiel autrichien sur le Marchfeld avant la reprise, concentration d'artillerie, jonction des corps. Masséna, malgré la fatigue, reste l'homme de l'aile exposée aux contre-attaques de réserves ennemies. La démonstration de Wagram pousse Vienne vers Schönbrunn et scelle la cinquième coalition sur le terrain autant que sur la table des négociateurs.

Le « Wagram » monumental d'Horace Vernet (1836, Versailles) place Napoléon au centre de l'orage ; pour la biographie de Masséna, il évoque l'échelle de la bataille où tenue des flancs et masses d'artillerie rendirent le succès possible — mémoire visuelle de la violence des champs danubiens.

Espagne, armée du Portugal, Torres Vedras

Après 1809, Masséna commande dans la péninsule — théâtre où réguliers, guérillas et logistique rongent les règles napoléoniennes. En 1810, l'Empereur lui confie l'armée du Portugal avec l'ordre d'éjecter Wellington et de prendre Lisbonne. En septembre il franchit la frontière ; à Buçaco (27 septembre), il remporte un duel tactique, mais l'adversaire se retire en ordre sans multiplier les pertes.

Wellington se replie derrière les lignes de Torres Vedras — système de fortifications et de ravitaillement maritime que le renseignement français avait sous-estimé. Masséna s'arrête devant elles ; pluies d'automne, épidémies et magasins vides usent la Grande Armée. Des mois d'immobilisme punissent plus l'assiégeant que l'assiégé. Les coalisés mangent la mer ; les Français crèvent de faim dans la boue.

En mars 1811, Masséna ordonne la retraite — aveu stratégique que Napoléon lit comme faiblesse personnelle. La formule sur « les yeux de la maîtresse » mêle ragot de cour et volonté de discréditer un vétéran qui ne sert plus le récit impérial. Masséna perd le commandement ; il n'aura plus de rôle décisif en 1812 ni en 1813.

Avant le commandement lusitanien, Masséna a côtoyé en Espagne la guerre des places, des partidas et des lignes intérieures : Ciudad Rodrigo, climat politique tendu de l'occupant, friction constante entre maréchaux rivaux. L'expérience ne lui évite pas l'erreur d'appréciation devant l'Atlantique anglais : Wellington a bâti une défense régionale articulée sur le littoral et l'approvisionnement maritime, pas seulement une crête à enlever à la baïonnette.

Le Portugal marque le point où la valeur tactique heurte l'économie de guerre et le génie : pas de Rivoli ni de Zurich, mais durée, ravitaillement et isolement politique. Pour Wellington, Torres Vedras est une carte de visite ; pour Masséna, une fin peu glorieuse mais militairement compréhensible des grands commandements indépendants.

Pair de France, Restauration, mort et jugement

En 1814, Masséna prête serment à Louis XVIII ; il est pair de France et gouverneur de la 8e division militaire à Marseille — fonction de contrôle et de symbole plus que de grandes opérations. Il évite les Cent-Jours ; il meurt non sur un champ de bataille mais des suites d'une maladie de foie le 4 avril 1817 à Paris, avec des funérailles d'État qui mêlent honneurs républicains et impériaux.

Sa fortune — terres, tableaux, anciens butins — reste matière à polémique dans les mémoires et l'opinion : maréchal des guerres de libération ou enrichi ? L'historiographie du XIXe siècle oscille entre admiration pour Zurich et Gênes et reproche pour l'avidité et le Portugal ; les travaux récents insistent sur les facteurs structurels de la guerre péninsulaire et nuancent les jugements purement moraux.

Napoléon, à Sainte-Hélène, aurait dit de lui qu'il était « le premier des maréchaux pour l'audace, la persévérance, la force de caractère » — phrase qui, malgré les brouilles ultérieures, atteste l'estime militaire de l'Empereur. Le contraste avec les humiliations de 1811 mesure l'écart entre mémoire personnelle et nécessité politique du moment.

Dans la culture militaire du XIXe siècle, Masséna sert d'exemple aux leçons sur la défense obstinée et la tenue d'aile : on cite Zurich et le siège de Gênes autant que Wagram, tandis que le Portugal devient un cas d'école sur la supériorité maritime alliée et l'ingénierie défensive. À l'école du feu napoléonienne, il incarne aussi le général qui « porte » une pression frontale le temps qu'une manœuvre ailleurs se referme — logique lisible à Rivoli, reprise sur un autre registre à Essling.

La fiction populaire et le théâtre amplifièrent volontiers l'image du maréchal doré et entouré de ragots, parfois au détriment de l'officier qui lisait un bulletin comme une balance et mesurait, siège après siège, le coût réel des vivres et des munitions.

Les funérailles réunissent maréchaux survivants et pairs ; l'éloge officiel insiste sur la fidélité à la monarchie constitutionnelle plus que sur des batailles où Masséna n'était déjà plus en ligne — 1812, 1813, Leipzig. La mémoire bonapartiste, elle, recycle Zurich comme acte fondateur d'une patrie « sauvée » et Gênes comme épreuve de constance ; le Portugal nourrit les critiques d'un Empire qui aurait dépassé ses moyens logistiques.

Le nom de Masséna figure sur l'Arc de triomphe ; il demeure dans les manuels aux côtés de Davout, Lannes et Ney. Sa biographie relie l'ascension populaire aux ombres de l'Empire — archétype du maréchal napoléonien entre génie de campagne et fragilité humaine.

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