La bataille de Marengo, livrée le 14 juin 1800 dans la plaine à l’est d’Alexandrie, oppose l’armée de réserve du Premier consul Bonaparte à l’armée autrichienne du général Mélas. Surpris au matin par une attaque qu’il croyait impossible, Bonaparte cède cinq kilomètres de terrain en six heures ; Mélas, légèrement blessé, tient la victoire pour acquise et repart vers Alexandrie. En fin d’après-midi, l’arrivée de la division Desaix et une charge de la cavalerie lourde de Kellermann sur le flanc de la colonne autrichienne renversent la journée. Mélas signe dès le lendemain la convention d’Alexandrie et évacue le nord-ouest de l’Italie ; la victoire, aussitôt réécrite dans les bulletins, assoit le pouvoir né du 18 brumaire.
Forces en présence
Issue : Victoire française décisive
République française
- Bonaparte
- Berthier
- Desaix
- Victor
- Lannes
- Kellermann fils
Environ 22 000 hommes et une quinzaine de canons le matin ; 6 000 hommes et neuf pièces de plus avec Desaix dans la soirée
Pertes : Environ 4 700 tués et blessés et 900 disparus ou prisonniers, dont le général Desaix
Autriche
- Mélas
- Zach
- Ott
- Kaim
Environ 30 000 hommes et une centaine de canons
Pertes : De 6 500 à 9 400 tués et blessés selon les sources, près de 8 000 prisonniers, 40 canons et quinze drapeaux
Coordonnées de la bataille
Marengo
Coordonnées 44,8862° N · 8,6829° E
Carte tactique interactive
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La sortie d’Alexandrie
L’armée autrichienne quitte Alexandrie et s’écoule par deux ponts jetés dans une boucle de la Bormida. La tête de pont est étroite et le travail de l’état-major médiocre : les premiers coups de feu ne claquent que vers 8 heures, et l’attaque n’est réellement lancée qu’à 9. En face, le corps de Victor s’est déployé la veille le long du Fontanone, Lannes plus au nord-est ; Bonaparte est à une dizaine de kilomètres, à Torre Garofoli, et croit encore les Autrichiens en retraite.
Trompé par un agent double, Bonaparte a dispersé son armée : Desaix marche vers Novi Ligure, au sud, La Poype au nord de l’autre côté du Pô.
Positions reconstituées d’après les récits de la bataille et calées sur l’emplacement réel des localités ; les fermes disparues sont situées d’après les plans d’époque. Les horaires, que les sources ne donnent pas toujours de façon concordante, sont indicatifs.
Récit de la bataille
La deuxième coalition et le 18 brumaire
En 1799, la France révolutionnaire a failli perdre la guerre. La deuxième coalition, formée autour de la Grande-Bretagne, de l'Autriche et de la Russie, a repris l'offensive sur tous les fronts. En Italie, le général russe Souvorov a infligé aux armées françaises une série de défaites et les a rejetées jusqu'aux Alpes ; les conquêtes du Directoire y sont perdues. Les alliés ont en revanche échoué en Hollande et en Suisse, et leur coalition est minée par la méfiance réciproque.
C'est dans ce contexte que Bonaparte, rentré d'Égypte, renverse le Directoire les 18 et 19 brumaire an VIII (9 et 10 novembre 1799) et devient Premier consul. Son pouvoir est neuf, contesté, et il lui faut une victoire pour le consolider. L'Italie, où sa réputation s'est faite quatre ans plus tôt, en sera le théâtre.
Le piège italien du printemps 1800
Au début de 1800, la situation de la France en Italie est critique. En février, le général autrichien Michael von Melas a coupé en deux l'armée française : il assiège Gênes, où Masséna s'est retranché, et a repoussé Suchet au-delà du Var. Premier consul depuis le coup d'État de brumaire, Bonaparte a besoin d'une victoire pour asseoir un pouvoir encore fragile.
Il monte une vaste combinaison. À Dijon, il rassemble une armée de réserve, officiellement commandée par Berthier, tout en laissant croire que l'effort principal sera porté en Allemagne par Moreau. Celui-ci doit refouler l'armée autrichienne du Danube, l'isoler du Tyrol pour empêcher l'envoi de renforts en Italie, puis détacher vers le sud, par le Saint-Gothard, quelque 17 000 hommes du corps de Lecourbe. Pendant ce temps, l'armée de réserve doit franchir les Alpes et tomber sur les arrières de Melas, occupé devant Gênes et sur le Var.
Le passage des Alpes
Moreau tarde à lancer son offensive, ce qui retarde le passage des Alpes. Le 23 mai, l'armée de réserve débouche enfin dans les plaines du Piémont par les cols du Petit et du Grand-Saint-Bernard, presque avant l'ouverture des passages : la surprise est totale. Bonaparte, que David représentera bientôt sur un cheval cabré, a franchi le col à dos de mulet.
Le 2 juin, l'avant-garde de Murat entre à Milan. Les Français s'assurent la ligne du Pô jusqu'au défilé de la Stradella, coupant la principale route de ravitaillement autrichienne vers l'est. Mais le 4 juin, Masséna capitule à Gênes : la prise en tenaille devient impossible et des forces autrichiennes considérables se trouvent libérées. Bonaparte modifie son plan et cherche la bataille décisive entre Alexandrie et Tortone.
Montebello et l'excès de confiance
Le 9 juin, à Montebello, près de la Stradella, Lannes arrête et bat une partie des Autrichiens en retraite, sous O'Reilly, rejoints par les troupes d'Ott venues de Gênes. Cette victoire rend Bonaparte excessivement confiant : il se persuade que Melas n'attaquera pas et que les Autrichiens songent déjà à la retraite. Melas, de son côté, rassemble à Alexandrie les troupes qu'il tenait près de Nice et de Gênes.
Les Autrichiens veulent en réalité se frayer un chemin vers l'est. Pour tromper les Français, ils utilisent un agent double connu sous le nom de François Toli, qui conseille à Bonaparte de marcher par Sale, au nord de la plaine : le gros de l'armée impériale passerait alors par Marengo pour tomber sur le flanc gauche français. Le 13 juin, un conseil de guerre approuve le plan de sortie ; l'alternative aurait été de se replier le long du Pô en abandonnant le Piémont sans combat. En renonçant à la plaine de San Giuliano, où sa cavalerie, supérieure, aurait pu faire la différence, Melas commet pourtant probablement une faute.
Ignorant où se trouve Melas et craignant de le voir s'échapper, Bonaparte étale son armée en un large filet : Desaix part au sud vers Novi Ligure avec la division Boudet, La Poype au nord sur l'autre rive du Pô, d'autres divisions plus au nord encore. Lorsque Victor, appuyé par la cavalerie de Murat, chasse la brigade d'O'Reilly du village de Marengo, le Premier consul croit sa lecture confirmée.
Le champ de bataille
La bataille se livre à l'est d'Alexandrie, dans une plaine coupée par la Bormida, sur laquelle les Autrichiens ont établi une tête de pont. Trois localités forment un triangle : Marengo à l'ouest, Castelceriolo au nord, San Giuliano Vecchio à l'est. Entre Marengo et la Bormida coule un ruisseau aux berges encaissées, le Fontanone, qui va jouer un rôle décisif. La plaine est parsemée de fermes fortes comme celles de Pedrabona, de la Stortiglione ou de la Barbotta, et couverte, vers l'est, de vignes tendues entre les mûriers. Bonaparte a établi son quartier général bien plus à l'est, à Torre Garofoli.
Les forces en présence
Au matin du 14 juin, 30 000 Autrichiens et une centaine de canons font face à environ 22 000 Français qui n'en alignent que quinze ; l'arrivée de Desaix apportera dans la soirée quelque 6 000 hommes et neuf pièces. L'armée impériale d'Italie sort épuisée de la campagne de 1799 : les pertes et la maladie ont réduit certains régiments à 300 hommes, l'équipement reste disparate. Melas la partage en trois groupes devant la Bormida : Ott au nord, avec l'avant-garde de Gottesheim et les divisions de Schellenberg et de Vogelsang ; O'Reilly au sud ; lui-même au centre, avec les divisions de Hadik, de Kaim, de Morzin et d'Elsnitz.
Côté français, l'armée de réserve a été reconstituée en France par Bonaparte, qui a d'abord refait le système d'approvisionnement ; une bonne part de ses troupes vient de l'armée qui avait réprimé l'insurrection de Vendée, complétée de vétérans. Devant Marengo se tient le corps de Victor, avec les divisions Gardanne et Chambarlhac, appuyé à gauche par la cavalerie de Kellermann ; au nord-est, le corps de Lannes avec la division Watrin et la cavalerie de Champeaux ; à l'est, la division Monnier et la Garde des consuls forment la réserve. C'est Victor qui va recevoir le choc.
Six heures du matin : la sortie d'Alexandrie
Le mouvement autrichien commence vers 6 heures. Toute l'armée doit s'écouler par une tête de pont étroite, sur deux ponts jetés dans une boucle de la Bormida, et le travail médiocre de l'état-major retarde tout : les premiers coups de feu claquent vers 8 heures, mais l'attaque n'est réellement lancée qu'à 9 heures.
L'avant-garde du colonel Frimont, 1 200 hommes, et la division d'O'Reilly, environ 3 300, repoussent les avant-postes français, prennent la ferme de Pedrabona et forment l'aile droite en descendant vers la Stortiglione. Au centre, quelque 18 000 hommes marchent sur Marengo, où l'infanterie de Gardanne les arrête devant le Fontanone. Au nord, les 7 500 hommes d'Ott attendent que la route se dégage pour gagner Castelceriolo, une manœuvre qui menace à la fois d'envelopper la droite française et de couper la route de Milan.
L'assaut sur le Fontanone
Les hommes de Gardanne tiennent longtemps, retardant le déploiement autrichien. Quand la division est épuisée, Victor la retire derrière le ruisseau et engage celle de Chambarlhac, dont le chef perd son sang-froid et quitte le champ de bataille. Melas lance d'abord la division de Hadik : canalisée par le terrain marécageux et le ruisseau, elle est prise sous des feux croisés et repoussée, son chef tué. La division de Kaim échoue à son tour vers 11 heures. Les grenadiers d'élite de Morzin sont alors envoyés contre le village.
Melas commet au même moment une faute lourde. Sur un rapport reçu vers 9 heures signalant l'approche du corps de Suchet depuis Acqui Terme, il renvoie au-delà de la Bormida la brigade de 2 300 hussards de Nimptsch et deux batteries. Non seulement ce mouvement encombre encore le passage de son aile gauche, mais la brigade, éloignée d'une trentaine de kilomètres, ne prendra aucune part à la bataille.
Bonaparte comprend
Vers 10 heures seulement, Bonaparte comprend que l'activité autrichienne n'est pas une manœuvre de couverture destinée à masquer une retraite, mais l'attaque principale. À 11 heures, il est sur le terrain. Il expédie des ordres de rappel à ses détachements, en particulier à Desaix, et fait avancer ses dernières réserves. La division Monnier et la Garde consulaire sont engagées pour étendre et soutenir la droite française, plutôt que pour secourir Marengo, où les hommes de Victor commencent à manquer de munitions.
Sur la gauche, la cavalerie lourde de Kellermann et le 8e dragons écrasent la brigade de dragons légers de Pilatti, qui tentait de franchir le Fontanone pour déborder Victor. Au nord de Marengo, les bataillons de Bellegarde ont passé le ruisseau et occupé la ferme de la Barbotta ; l'infanterie de Watrin les en chasse, avant d'être arrêtée par l'artillerie autrichienne. À droite, le général Champeaux est tué en tentant d'enrayer la colonne d'Ott, qui enlève Castelceriolo vers 11 h 30 et presse le flanc français.
La percée du Fontanone
Vers 12 h 30, Kaim attaque de nouveau, cette fois sur les ailes du dispositif de Victor. Les Autrichiens jettent une passerelle sur le Fontanone, sous la protection de leur artillerie de réserve, et les grenadiers de Lattermann passent pour attaquer les demi-brigades de Rivaud dans Marengo. Rivaud reprend un moment le village, mais O'Reilly enlève la Stortiglione vers 14 heures et, au nord, Ott prépare l'envoi de la colonne de Schellenberg. La position de Victor devient intenable : il se replie vers le sud-est dans les vignes, Lannes réglant son mouvement sur le sien. La garnison de la ferme de Marengo est abandonnée ; vers 14 h 30, Melas s'en empare à la tête de deux escadrons.
Le capitaine Coignet, témoin, décrira une retraite tenue de justesse : « Nous battions en retraite en bon ordre, mais les bataillons se dégarnissaient à vue d'œil, tous prêts à lâcher pied, si ce n'avait été la bonne contenance des chefs. »
La Garde consulaire dans les vignes
Vers 14 heures, les Français attaquent Castelceriolo et retardent la colonne de Schellenberg en harcelant ses arrières, mais Ott, appuyé par Frimont, défait Monnier et rejette les deux tiers de sa division vers le nord-est. Au même moment, Marengo tombe, et toute l'armée française doit reculer. Pendant que les Autrichiens franchissent le Fontanone, leur artillerie pilonne l'infanterie française dans les vignes.
Pour gagner du temps, Bonaparte engage le bataillon principal de la Garde des consuls et son artillerie, chargé de prendre de flanc la colonne de Schellenberg. Après avoir écarté des dragons autrichiens avec les restes de la cavalerie de Champeaux, désormais menée par Murat, la Garde accroche la tête de la colonne. Vers 16 heures, après un quart d'heure de fusillade, elle est surprise et détruite par la cavalerie de Frimont. Les Français reculent de trois kilomètres et se regroupent devant San Giuliano.
Melas croit avoir gagné
Pour les Autrichiens, la bataille est gagnée. Melas, âgé de soixante et onze ans, légèrement blessé après avoir eu deux chevaux tués sous lui, confie la conduite des opérations à son chef d'état-major, le général Zach, assisté de Kaim, et repart vers Alexandrie. Le centre autrichien se forme à Spinetta en une énorme colonne de poursuite, avant-garde de Saint-Julien en tête, et s'engage sur la route de San Giuliano.
Mais les ailes suivent mal, et l'armée impériale prend la forme d'un croissant dont le centre s'étire. À droite, O'Reilly perd du temps à courir après un détachement français de 300 hommes commandé par Dampierre, qui finit par être capturé : il s'éloigne ainsi du corps principal. À gauche, Ott n'ose pas pousser, une petite brigade de cavalerie française rôdant au nord de ses lignes.
Desaix, revenu d'Égypte
L'homme que Bonaparte attend n'est pas un inconnu. Louis Charles Antoine Desaix s'est illustré en Égypte, où il a conquis la Haute-Égypte avec une poignée de troupes et gagné, de ses adversaires eux-mêmes, le surnom de « Sultan juste ». Rappelé après la convention d'El-Arich, il s'embarque pour l'Europe le 3 mars 1800 ; à Livourne, l'amiral britannique Keith le déclare prisonnier au mépris des conventions, avant qu'un ordre supérieur ne le libère. De Toulon, il écrit au Premier consul et part pour l'armée d'Italie sans même revoir sa famille d'Auvergne. Il rejoint l'armée la veille de la bataille.
« Il y a encore le temps d'en gagner une autre »
Desaix, rappelé le matin, a hâté sa marche et atteint un carrefour au nord de Cascinagrossa, à trois kilomètres à l'ouest de San Giuliano. Peu avant 17 heures, il vient rendre compte en personne : sa colonne, la division Boudet, n'est pas loin derrière. On rapporte que, interrogé par Bonaparte sur la situation, il aurait répondu : « Cette bataille est perdue ; il y a encore le temps d'en gagner une autre. »
Les troupes fraîches se déploient vite devant San Giuliano, tandis que les Autrichiens tardent à attaquer. La 9e demi-brigade légère surprend la tête de la colonne de Saint-Julien à la sortie des vignes, puis se replie pendant une demi-heure en bon ordre sur la position de Desaix, qui a placé la brigade Guénand au nord, le reste de l'armée — Monnier et Lannes — se reformant plus au nord encore. Les Autrichiens mettent trois batteries en ligne au nord de la route ; le général Marmont rassemble les canons français qui restent et les fait tirer sur la colonne.
La charge de Kellermann
La division Boudet avance en ligne contre la tête de colonne et enfonce la brigade de Saint-Julien. Zach fait donner les grenadiers de Lattermann. La 9e légère s'arrête pour recevoir l'attaque, les canons de Marmont tirent à mitraille à courte portée, et un caisson de munitions autrichien explose. Dans la confusion, la formation de Lattermann est chargée sur son flanc gauche par la cavalerie lourde de Kellermann, environ 400 sabres, et se disloque. Zach et au moins 2 000 hommes sont faits prisonniers. C'est à cet instant décisif que Desaix, emporté en avant, est frappé d'une balle en pleine poitrine et tué. Il avait trente et un ans et n'avait rejoint l'armée que la veille de la bataille.
Murat et Kellermann se retournent aussitôt contre les dragons de Liechtenstein, trop lents à réagir, et les mettent en déroute ; les fuyards emportent les escadrons de Pilatti. Voyant la cavalerie refluer, l'infanterie autrichienne épuisée lâche pied, les attelages d'artillerie s'enfuient, et toute la ligne française avance vers l'ouest. La seconde brigade de grenadiers, sous Weidenfeld, et quelques escadrons restés en ordre retardent Boudet assez longtemps pour permettre à la cavalerie d'O'Reilly de revenir : avec Frimont, ils tiennent une dernière position autour de Marengo à la nuit tombée, ce qui permet au centre autrichien de repasser la Bormida. Ott, incapable d'intervenir, trouve sa route coupée à Castelceriolo, mais se fraie un chemin jusqu'à la tête de pont.
Le bilan
Les Autrichiens se replient sur Alexandrie en ayant perdu environ la moitié des forces engagées. Les chiffres varient selon les sources : quinze drapeaux, 40 canons, près de 8 000 prisonniers, et de 6 500 à 9 400 tués et blessés, parmi lesquels le général Hadik. Les pertes françaises sont nettement moindres — de l'ordre de 4 700 tués et blessés et 900 disparus ou prisonniers — mais elles comprennent Desaix. La division de Lannes compte quatorze officiers tués et 40 % de son effectif hors de combat. Les Français restent maîtres du champ de bataille et de l'initiative.
La convention d'Alexandrie
Bonaparte doit rentrer à Paris au plus vite. Dès le lendemain matin, il envoie Berthier au quartier général autrichien : vingt-quatre heures après la bataille, Melas entre en négociations. La convention d'Alexandrie impose aux Autrichiens de suspendre les opérations en Italie et d'évacuer le nord-ouest de la péninsule jusqu'au Tessin ; Turin est rendue en échange de l'autorisation de retirer l'armée impériale. En un seul succès, le Premier consul récupère les places de Lombardie et du Piémont que la coalition avait conquises au prix de sièges longs et meurtriers.
Politiquement, l'effet est plus grand encore. Les généraux qui lui étaient hostiles constatent que la chance ne l'a pas quitté : il a fait mieux que Schérer, Joubert, Championnet ou Moreau, dont aucun n'avait porté de coup décisif à la coalition. La victoire de Moreau à Hohenlinden, en décembre, qui met réellement fin à la guerre, sera minimisée par Bonaparte, désormais en posture de sauveur de la patrie. Il écarte les offres du futur Louis XVIII, qui voyait dans le Consulat une transition vers la restauration de la monarchie, et peut commencer à remodeler la France.
Une victoire politique
Militairement, Marengo n'est pas un chef-d'œuvre. Bonaparte a dispersé son armée sur la foi d'un espion, il a été surpris, et il a laissé son aile gauche se battre presque seule pendant six heures ; sans la marche forcée de Desaix, la journée était perdue. Ce que la bataille démontre, en revanche, c'est la solidité d'une armée qui recule sans se rompre, la valeur d'une artillerie concentrée au bon moment et l'effet d'une charge de cavalerie lancée sur un flanc découvert.
Ses conséquences, elles, sont considérables. En un après-midi, l'Italie du Nord change de mains et la deuxième coalition perd son front le plus prometteur. Surtout, le Premier consul rentre à Paris en vainqueur : c'est à Marengo que se scelle, autant que dans les urnes, la solidité de son pouvoir. Les combats continuent pourtant en Allemagne, jusqu'à la paix de Lunéville, signée en février 1801.
La fabrique d'une victoire
Victoire remportée in extremis, Marengo est aussitôt réécrite. Le bulletin de l'armée, puis trois « rapports officiels » successifs publiés sous le Consulat et l'Empire, transforment la journée en manœuvre voulue, où la Garde et la 72e demi-brigade, placées sous les ordres directs du Premier consul, jouent un rôle glorieux.
Les témoignages contemporains disent autre chose. Le soir même, Melas écrit à Vienne que « la charge de Kellermann » a jeté ses soldats dans la débandade et que ce brusque renversement a achevé de briser le courage de ses troupes ; Murat mande à Berthier qu'il doit signaler Kellermann, dont la charge a fait pencher la balance. Mais le bulletin publié le lendemain met plutôt en avant la charge de Bessières à la tête des grenadiers de la Garde. En 1804, la Relation de la bataille de Marengo de Berthier présente la retraite française comme une simple « conversion » destinée à laisser à Desaix le temps de se déployer, et affirme que les troupes de Desaix attendaient en réserve — ce qui est faux, puisqu'elles n'arrivèrent que tard. Marmont dans ses Mémoires, le capitaine Coignet ou le capitaine Gervais rappellent au contraire que l'armée fut plusieurs fois au bord de la défaite.
La mémoire de Marengo
Devenu empereur, Napoléon veille à ce que la victoire ne s'oublie pas. Il charge le général Chasseloup d'élever une pyramide sur le champ de bataille. Le 5 mai 1805, une cérémonie s'y tient : assis sous une tente avec l'impératrice Joséphine, l'Empereur passe les troupes en revue, et Chasseloup lui présente la première pierre, gravée d'une dédicace « aux mânes des défenseurs de la patrie morts à la journée de Marengo ». Le monument devait s'inscrire dans un projet démesuré, une « cité des Victoires » dont les avenues, portant les noms des batailles d'Italie, auraient convergé vers la pyramide. Le projet est abandonné en 1815 et les pierres récupérées par les paysans ; la colonne élevée en 1801 est elle-même déplacée, puis restaurée en 1922.
Le nom de Marengo se répand partout. En 1802, l'annexion du Piémont donne naissance au département de Marengo, avec Alexandrie pour chef-lieu ; plusieurs bâtiments de la Marine sont rebaptisés ; à Paris, une rue prend le nom de Marengo en 1854. La tradition veut que le cheval gris que Napoléon montait ce jour-là, et qui l'aurait porté jusqu'à Waterloo, s'appelât lui aussi Marengo : les registres des écuries impériales n'en portent cependant aucune mention, et un squelette présenté comme le sien est aujourd'hui exposé au National Army Museum de Londres. La cuisine s'en mêle : le poulet Marengo, sauté à l'huile avec tomates et oignons, est attribué à Dunan, cuisinier de Bonaparte, qui aurait improvisé le plat le soir de la bataille. Et en 1900, Puccini fait de la nouvelle de Marengo le ressort dramatique du deuxième acte de Tosca.
Sur le terrain, la mémoire est italienne autant que française. Le musée de la bataille est installé dans la villa Delavo, à Spinetta Marengo, au cœur des lieux où l'on s'est battu, et des reconstitutions y sont organisées. Desaix, lui, repose loin de la plaine : très affecté par sa mort, Bonaparte fit transporter sa dépouille à l'hospice du Grand-Saint-Bernard, où elle fut inhumée dans la chapelle.
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