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La campagne d'Égypte et de Syrie (1798-1799)

Juillet 1798 : Bonaparte écrase les mamelouks aux Pyramides, puis perd sa flotte à Aboukir. De Jaffa au siège manqué de Saint-Jean-d'Acre, récit d'une expédition qui échoue militairement mais fonde l'égyptologie et bâtit la légende du futur Empereur.

Le projet d'Orient

Au printemps 1798, le Directoire cherche un moyen de frapper l'Angleterre sans affronter sa marine sur la Manche. Une invasion directe des îles Britanniques, envisagée quelques mois plus tôt, paraît hors de portée faute d'une flotte capable de tenir la mer face aux Britanniques. Talleyrand et Bonaparte, tout juste auréolé de la campagne d'Italie et du traité de Campo-Formio, avancent une autre idée : porter la guerre en Égypte, province nominale de l'Empire ottoman mais gouvernée dans les faits par les beys mamelouks, pour couper la route des Indes à la Compagnie britannique et installer une base française sur la Méditerranée orientale. L'ambition affichée dépasse l'Égypte elle-même : certains, dont Bonaparte, rêvent d'une marche ultérieure vers l'Inde, où des princes hostiles aux Britanniques pourraient trouver un allié. Le Directoire, qui voit aussi dans cette expédition l'occasion d'éloigner un général jeune, populaire et déjà encombrant, donne son accord en mars 1798.

L'entreprise n'est pas seulement militaire. Bonaparte embarque avec l'armée une commission des sciences et des arts, environ cent soixante-dix savants, ingénieurs, artistes et techniciens parmi lesquels le mathématicien Gaspard Monge, le chimiste Claude Berthollet, le naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire et le dessinateur Vivant Denon. L'idée, dans l'esprit de l'époque, est de conquérir l'Égypte autant par la connaissance que par les armes, et de donner à l'expédition un lustre qui la distingue d'une simple opération coloniale. Le secret de la destination est bien gardé : jusqu'au dernier moment, la plupart des officiers et des soldats embarqués à Toulon croient partir pour l'Irlande ou pour Naples.

De Toulon à Alexandrie

La flotte appareille de Toulon le 19 mai 1798, rejointe par des convois de Gênes, de Civitavecchia et de Corse : au total près de quarante mille hommes de troupe, treize vaisseaux de ligne et des centaines de transports, sous les ordres de l'amiral Brueys pour la marine. Elle évite de peu l'escadre britannique de Nelson, partie à sa recherche, et fait escale à Malte, tenue par l'ordre des chevaliers de Saint-Jean. Après une résistance de pure forme, l'île capitule le 12 juin ; Bonaparte y réorganise en quelques jours l'administration avant de repartir.

Le débarquement a lieu près d'Alexandrie dans la nuit du 1er au 2 juillet, par une mer agitée qui retarde et désorganise les troupes. Alexandrie tombe le lendemain après un bref assaut. Commence alors la marche vers Le Caire, à travers un désert où l'armée souffre de la chaleur, de la soif et du manque de vivres ; les soldats, habitués aux campagnes d'Italie, découvrent avec stupeur des villages de terre battue, des puits taris et des mirages qui les épuisent. Le mécontentement gagne les rangs, et plusieurs officiers supérieurs, dont Murat, laissent éclater leur exaspération devant Bonaparte lui-même. Le 13 juillet, à Chebreiss, sur le Nil, un premier engagement contre la cavalerie mamelouke de Mourad Bey tourne à l'avantage des Français, dont l'artillerie coule le navire amiral adverse ; l'affrontement décisif, chacun le sait, se jouera devant Le Caire.

La bataille des Pyramides

Le 21 juillet 1798, l'armée française arrive devant Embabeh, sur la rive gauche du Nil, face au Caire. Mourad Bey y a rassemblé plusieurs milliers de cavaliers mamelouks, une cavalerie lourde et redoutée, appuyée par de l'infanterie retranchée dans le village. Bonaparte forme ses cinq divisions en carrés, l'artillerie aux angles, pour résister aux charges ; c'est devant cette formation, dit-on, qu'il aurait lancé à ses soldats la phrase restée célèbre sur les « quarante siècles » qui les contemplaient du haut des pyramides — un mot que seuls des récits postérieurs rapportent, et dont l'authenticité reste discutée.

Les charges mameloukes se brisent l'une après l'autre sur les carrés français, qui ne rompent pas. La division Bon enlève ensuite Embabeh à la baïonnette ; pris entre les Français et le fleuve, de nombreux défenseurs se noient en tentant de fuir à la nage. Mourad Bey, blessé, se retire vers la Haute-Égypte. Les pertes françaises restent légères, de l'ordre d'une trentaine de tués, quand celles des Mamelouks se comptent en milliers. Trois jours plus tard, le 24 juillet, Bonaparte entre au Caire.

Vaste plaine au bord du Nil : à droite, une masse de fantassins français en rangs serrés fait feu, au centre et à gauche des cavaliers mamelouks en turbans chargent dans la fumée, les pyramides au loin sur l'horizon
Louis-François Lejeune, Vue générale de la bataille des Pyramides, le 21 juillet 1798, 1808. Château de Versailles, domaine public, Wikimedia Commons.

Aboukir, la flotte anéantie

La victoire du Caire perd une grande partie de sa portée dès le début du mois suivant. Depuis des semaines, Nelson cherche la flotte française en Méditerranée ; il la retrouve le 1er août, mouillée en ligne dans la rade d'Aboukir, à l'embouchure du Nil. L'escadre britannique, en infériorité numérique mais plus mobile, attaque au soir et de nuit, prenant les vaisseaux français par les deux bords. La bataille tourne au désastre : le vaisseau amiral, L'Orient, explose après avoir pris feu, l'amiral Brueys est tué sur son pont, et seuls quelques bâtiments échappent à la destruction ou à la capture.

La défaite navale d'Aboukir n'a rien coûté à l'armée de terre, mais elle change la nature de l'expédition. Coupée de la France, l'armée d'Orient ne peut plus recevoir ni renforts ni ravitaillement par mer ; les nouvelles d'Europe ne lui parviennent plus qu'irrégulièrement, par de rares bâtiments qui parviennent à forcer le blocus, et Bonaparte lui-même ne pourra rentrer que par un coup de force. L'Empire ottoman, jusque-là spectateur, déclare la guerre à la France en septembre et commence à préparer une reconquête, par la Syrie et par la mer, avec l'appui logistique de la Royal Navy.

Le Caire, l'Institut et la révolte

Bonaparte s'installe au Caire en conquérant qui veut aussi administrer et comprendre le pays. Il crée un diwan, conseil de notables locaux associé au gouvernement, tente de ménager les autorités religieuses et affiche un respect calculé pour l'islam. Le 22 août 1798, il fonde l'Institut d'Égypte, présidé par Monge et où Bonaparte lui-même siège comme membre, aux côtés des savants de l'expédition ; on y discute d'irrigation, de fours à pain, de langues anciennes autant que d'astronomie ou de chimie, dans l'idée de mettre la science au service immédiat de l'administration du pays. C'est un ingénieur de cette commission, Pierre-François Bouchard, qui découvrira l'année suivante, près de Rosette, une stèle gravée en trois écritures, promise à un destin que personne n'imagine encore.

Bonaparte s'efforce aussi de présenter la conquête comme une libération : il promet de respecter les usages et la religion du pays, fait traduire ses proclamations en arabe et s'entoure de cheikhs conciliants comme celui d'al-Azhar. Le procédé ne convainc guère une population qui voit avant tout une armée d'occupation chrétienne installée au cœur d'une capitale musulmane.

L'occupation reste pourtant fragile. Les impôts nouveaux, la présence de troupes étrangères et chrétiennes dans une capitale musulmane, les rumeurs entretenues par les oulémas hostiles nourrissent un ressentiment qui éclate les 21 et 22 octobre 1798 : la population du Caire se soulève, tue plusieurs dizaines de Français isolés, dont le général Dupuy. Bonaparte fait bombarder les quartiers insurgés et prendre d'assaut la mosquée d'al-Azhar, refuge des insurgés ; la répression fait plusieurs centaines de morts, selon des estimations qui varient largement faute de décompte fiable. Le calme revient, mais il reste précaire jusqu'au départ des Français.

L'expédition de Syrie : de Jaffa à Saint-Jean-d'Acre

Pour devancer l'offensive ottomane annoncée depuis Damas, Bonaparte décide de porter la guerre en Syrie ottomane. Il quitte Le Caire le 6 février 1799 à la tête d'un corps d'environ treize mille hommes, enlève après quelques jours de siège la forteresse frontalière d'El-Arish, puis prend Gaza sans grande résistance. Devant Jaffa, où la garnison a fait exécuter les émissaires venus proposer une reddition, l'assaut du 7 mars tourne au massacre : la ville est mise à sac, et plusieurs milliers de prisonniers, dont une partie avait déjà été relâchée sous parole après la prise d'El-Arish, sont exécutés sur l'ordre de Bonaparte, faute de pouvoir les nourrir ou les surveiller. Le nombre exact reste débattu, les estimations allant de deux à quatre mille hommes ; l'épisode demeure l'un des plus sombres de la campagne. C'est aussi à Jaffa que la peste apparaît dans l'armée, un mal qui va la poursuivre pendant tout le reste de l'expédition.

L'armée marche ensuite vers Saint-Jean-d'Acre, défendue par le gouverneur ottoman Ahmed Pacha, dit Djezzar, « le boucher », et soutenue depuis la mer par l'escadre du commodore britannique Sidney Smith. Celui-ci capture en chemin le convoi qui transportait l'artillerie de siège française, privant Bonaparte de ses grosses pièces ; un ingénieur royaliste français passé au service des Ottomans, Antoine Le Picard de Phélippeaux, contribue à renforcer les défenses de la ville. Le siège s'ouvre le 20 mars 1799. Faute de canons assez puissants pour ouvrir une large brèche, on doit se contenter de pièces de campagne et de quelques mortiers ; une première brèche, jugée praticable le 28 mars, se révèle défendue par un fossé large et profond, et l'assaut échoue avec de lourdes pertes. Les semaines suivantes voient se succéder une guerre de mines et de contre-mines, coupée de sorties de la garnison qui ruinent régulièrement les travaux d'approche, tandis que les défenseurs, ravitaillés par la flotte de Sidney Smith, ne manquent jamais ni de vivres ni de munitions.

Plan aquarellé : la ville fortifiée d'Acre en rose sur son promontoire, le palais de Djezzar et la mosquée, les vaisseaux britanniques au mouillage dans la rade, les tranchées françaises devant les remparts et, en bas, les camps des divisions Bon, Lannes, Reynier et Kléber et de la cavalerie de Murat
Plan de Saint-Jean-d'Acre indiquant la position de l'armée française et des ouvrages qui ont servi au siège, 1799. Le nord est à droite. Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, domaine public, Wikimedia Commons.

Le 16 avril, une armée ottomane de secours venue de Damas manque d'envelopper la division de Kléber au pied du mont Thabor ; l'arrivée de Bonaparte avec des renforts retourne la situation et disperse les Ottomans. Mais cette victoire ne change rien au sort du siège : la peste gagne le camp français, les munitions manquent, et le 20 mai 1799, après un dernier assaut infructueux, Bonaparte lève le siège et ordonne la retraite vers l'Égypte. La marche de retour, sous une chaleur accablante et à travers un pays hostile, coûte à l'armée des soldats supplémentaires ; des récits postérieurs affirment que des malades incurables de la peste auraient reçu de l'opium pour abréger leurs souffrances plutôt que d'être laissés aux Ottomans, une affirmation que le chirurgien en chef Larrey a toujours contestée.

Le retour en Égypte et le départ de Bonaparte

De retour au Caire en juin 1799, Bonaparte doit aussitôt faire face à un débarquement ottoman appuyé par la flotte de Sidney Smith, dans la baie d'Aboukir, à l'endroit même où la marine française avait été détruite l'année précédente. Le 25 juillet 1799, il attaque sans attendre : les divisions de Lanusse et de Lannes enfoncent les premières lignes ottomanes, puis la cavalerie de Murat s'engouffre dans une brèche ouverte par l'artillerie et charge jusqu'au camp adverse, où Murat blesse et capture de sa main le commandant Mustafa Pacha. Acculés à la mer, des milliers d'Ottomans se noient en tentant de fuir ; les survivants réfugiés dans le fort d'Aboukir capitulent une semaine plus tard. C'est l'une des victoires les plus nettes de Bonaparte en Égypte.

Un général français à cheval, en habit bleu et bicorne à plumes, le sabre levé, au milieu d'une mêlée de cavaliers français et de soldats ottomans en turbans, blessés ou suppliants ; à droite, le fort d'Aboukir et la mer couverte de fuyards
Antoine-Jean Gros, Bataille d'Aboukir, 25 juillet 1799, huile sur toile. Château de Versailles, salle du Sacre, domaine public, Wikimedia Commons.

Par un navire capturé, Bonaparte apprend dans les jours qui suivent les revers de la France en Europe et les troubles qui agitent le Directoire. Il décide de rentrer sans attendre l'autorisation de Paris, laissant à Kléber le commandement de l'armée d'Égypte. Dans la nuit du 22 au 23 août 1799, il s'embarque secrètement à bord de la frégate La Muiron avec quelques proches, dont Berthier, Lannes, Murat, Monge et Berthollet, échappe aux croisières britanniques et débarque à Fréjus le 9 octobre. Un mois plus tard, le 18 Brumaire, il renverse le Directoire.

Kléber, Menou et la fin de l'expédition

Kléber, resté avec une armée diminuée et privée de tout espoir de renfort, négocie dès janvier 1800 la convention d'El-Arish, qui prévoit l'évacuation des troupes françaises vers la France avec armes et bagages. Le commandant en chef britannique en Méditerranée, l'amiral Keith, refuse de ratifier un accord aussi favorable et exige une capitulation sans conditions. Kléber reprend alors les armes, écrase une armée ottomane à Héliopolis le 20 mars 1800 et réprime une seconde révolte du Caire, avant d'être assassiné le 14 juin 1800 par un jeune Syrien, Soliman al-Halabi.

Le commandement passe au général Menou, converti à l'islam sous le nom d'Abdallah et marié à une Égyptienne, personnalité moins respectée que Kléber par la troupe. Il ne parvient pas à empêcher le débarquement d'un corps expéditionnaire britannique commandé par le général Abercromby en mars 1801, appuyé par des forces ottomanes venues de Syrie. Battus près d'Alexandrie, où Abercromby trouve la mort des suites de ses blessures, les Français reculent sur deux fronts, perdent Le Caire en juin, puis capitulent à Alexandrie même le 30 août 1801, après avoir tenu la ville assiégée pendant plusieurs semaines. Aux termes de l'accord, les survivants sont rapatriés par la marine britannique, mais doivent abandonner leurs collections scientifiques, la pierre de Rosette en tête, qui passent à la couronne britannique. Vivant Denon, lui, parvient à conserver ses carnets de dessins.

Un héritage scientifique

Sur le plan militaire, l'expédition d'Égypte s'achève en échec : une flotte perdue, une armée finalement capitulée, aucun gain territorial durable. Elle laisse pourtant une trace considérable. La commission des sciences et des arts publie, de 1809 à 1829, la monumentale Description de l'Égypte, plusieurs dizaines de volumes de textes et de planches qui recensent monuments antiques, faune, flore et société égyptienne contemporaine avec une précision inédite en Europe. L'ouvrage nourrit une véritable égyptomanie, dans l'architecture, le mobilier et les arts décoratifs du Premier Empire puis au-delà.

La pierre de Rosette, conservée depuis 1802 au British Museum, devient la clé qui permet à Jean-François Champollion de percer, en 1822, le secret des hiéroglyphes, en s'appuyant aussi sur les travaux antérieurs du physicien britannique Thomas Young ; cette découverte fonde l'égyptologie moderne comme discipline scientifique. Le goût pour l'Égypte antique, relayé par les gravures de Denon et les planches de la Description, se retrouve durablement dans le mobilier, l'orfèvrerie et l'architecture du Premier Empire, des sphinx de bronze aux obélisques décoratifs.

De la victoire éphémère des Pyramides à l'échec de Saint-Jean-d'Acre, la campagne d'Égypte et de Syrie a surtout servi à bâtir, aux yeux des Français restés sans nouvelles précises pendant de longs mois, la légende d'un général déjà auréolé de gloire par l'Italie. C'est cette réputation intacte, celle d'un vainqueur qui a su, dit-on, dompter le désert et les pyramides, que Bonaparte vient récolter à son retour à Paris, quelques semaines à peine avant de s'emparer du pouvoir le 18 Brumaire.

Pour aller plus loin

  • Henry Laurens, L'Expédition d'Égypte, 1798-1801, Seuil, coll. « Points Histoire », 1997.
  • Juan Cole, Napoleon's Egypt. Invading the Middle East, Palgrave Macmillan, 2007.
  • Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, t. I, Napoléon et la conquête de l'Europe, 1804-1810, Fayard, 2002 (chapitres de contexte sur le retour d'Égypte).
  • Patrice Bret, L'Égypte au temps de l'expédition de Bonaparte, 1798-1801, Hachette Littératures, 1998.
  • Un témoin : Vivant Denon, Voyage dans la Basse et la Haute Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte, 1802.

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