Pape, signataire du Concordat, otage politique de Napoléon

Pie VII

1742-1823

Pie VII (Barnabé Chiaramonti) — portrait du pape sur trône de velours cramoisi, mozzetta à bordure d’hermine, camauro blanc, anneau du Pêcheur visible, peinture néoclassique italienne (Vincenzo Camuccini, série des portraits pontificaux)

Né Barnabé Chiaramonti à Cesène en 1742, élu pape le 14 mars 1800 sous le nom de Pie VII, il incarne pour l’ère napoléonienne le Saint-Siège tout ensemble partenaire et adversaire de la France : le Concordat de 1801 réorganise le culte catholique sous le Consulat ; le sacre du 2 décembre 1804 à Notre-Dame fixe une image mondiale de l’Empire, où l’Empereur se couronne lui-même sous le regard pontifical. Les années suivantes voient la dissociation brutale des chemins : annexion des États pontificaux, excommunication, enlèvement du Quirinal (6 juillet 1809), détention à Savone puis à Fontainebleau, signature contrainte du « Concordat de Fontainebleau » (1813) et rétractation célèbre. Libéré en 1814, restauré par le congrès de Vienne, il rétablit les Jésuites, accueille avec mesure des Bonaparte en exil et meurt en 1823 laissant une figure de résistance spirituelle face au pouvoir temporel napoléonien.

De Cesène à la tiare : bénédictin, évêque d’Imola, conclave de Venise

Barnabé Chiaramonti naît le 14 août 1742 à Cesène, dans les États pontificaux, d’une famille de la noblesse locale attachée aux charges administratives et à la vie religieuse. Très jeune, il entre chez les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur ; il prononce ses vœux à l’abbaye Santa Maria del Monte près de Cesène, puis poursuit à Rome et à Parme une formation classique — théologie, droit canonique, lettres — qui le prédispose moins à l’ascétisme de chœur qu’à l’administration et à la médiation. Ordonné prêtre, il enseigne dans plusieurs maisons de l’ordre ; sa carrière s’accélère : en 1782 Pie VI le nomme évêque de Tivoli, puis en 1784 évêque d’Imola, en Romagne. Le diocèse, fertile et dense, l’oblige à composer avec une société rurale et urbaine déjà secouée par les idées nouvelles ; il y gagne l’image d’un prélat laborieux, peu enclin au geste spectaculaire, attentif aux structures paroissiales.

L’avancée française en Italie bouleverse le cadre. En 1796-1797, Bonaparte impose le traité de Tolentino ; la Romagne est rattachée à la République cisalpine. Chiaramonti se trouve évêque d’un territoire placé sous autorité révolutionnaire. Son homélie de Noël 1797 demeure célèbre : il y affirme que les vertus chrétiennes ne sont pas incompatibles avec un régime représentatif, invitant les fidèles à être « bons chrétiens et bons démocrates ». À Rome, les zélanti fulminent ; ailleurs, on loue la prudence d’un pasteur qui cherche à éviter l’effondrement du lien social. L’année suivante, l’occupation de Rome et la déportation de Pie VI vers Valence — où le pontife meurt en août 1799 — placent la papauté au bord de l’abisse institutionnel. L’Europe catholique craint la fin du Saint-Siège ; les puissances hésitent entre intransigeance et nécessité d’un siège occupé.

Le conclave se réunit à Venise, sous protection autrichienne, à partir de novembre 1799. Les cardinaux sont partagés entre partisans d’un refus total de compromis avec la France révolutionnaire et tenants d’une politique de survie. Les scrutins se succèdent ; les pressions diplomatiques de Vienne et de Madrid pèsent sur les votes. Le 14 mars 1800, au soixante-quatorzième tour de scrutin, le choix se porte sur Chiaramonti, qui n’est pas cardinal : il faut le créer cardinaux-diacre puis le sacrer évêque de Rome. Il prend le nom de Pie VII en hommage à son prédécesseur déporté. À cinquante-huit ans, il hérite d’une tâche immense : reconquérir une légitimité temporelle et spirituelle amoindrie, négocier avec un Premier Consul victorieux qui vient de franchir les Alpes, et préserver l’unité d’une Église traversée par la tourmente française et les annexions italiennes.

Concordat, articles organiques et sacre de 1804

Pie VII entre solennellement à Rome en juillet 1800. Les États pontificaux sont amputés, les finances papales exsangues ; le clergé français, éclaté entre jureurs et réfractaires, attend un cadre légal. Bonaparte, désireux de solder dix ans de conflit avec Rome et de rallier les masses catholiques au Consulat, ouvre des pourparlers. Le cardinal Ercole Consalvi, secrétaire d’État, devient l’artisan principal du compromis ; Joseph Bonaparte, frère du Premier Consul, signe pour la France. Le Concordat du 15 juillet 1801 ne rétablit pas la religion catholique comme seule religion d’État : elle est « celle de la grande majorité des citoyens français ». Le Premier Consul propose les évêques ; le pape confère l’institution canonique. Le clergé prête un serment civique ; les biens confisqués ne sont pas restitués, mais l’État assure des traitements. Pie VII accepte une perte matérielle massive contre la reconnaissance publique du culte — décision que beaucoup de curiales jugent amère, mais qu’il croit nécessaire à l’unité religieuse de la France.

La publication des Articles organiques par le gouvernement français, sans accord romain, tend toutefois à encadrer étroitement l’Église gallicane : limites au droit de résidence pontificale, tutelle préfectorale, dispositions que Rome interprète comme une addition unilatérale au Concordat. Les tensions demeurent sous le surface ; elles préfigurent l’affrontement sur la souveraineté ecclésiastique. Entre-temps, le régime bascule vers l’Empire : le sénatus-consulte impérial du 18 mai 1804 transforme Bonaparte en héréditaire. L’Empereur souhaite un sacre à la cathédrale Notre-Dame, scène visible de toute l’Europe, avec le pape pour légitimer le moment tout en contrôlant le rituel.

Pie VII, après hésitations, quitte Rome en novembre 1804. Le cortège pontifical traverse les Alpes en hiver ; le séjour à Fontainebleau précède l’arrivée à Paris. Le 2 décembre, la cérémonie mêle symboles carolingiens, costumes impériaux et présence ecclésiastique. Au moment décisif, Napoléon saisit la couronne sur l’autel et se la pose sur la tête — geste que la propagande présente comme l’affirmation que la dignité impériale procède de lui-même, non d’une délégation pontificale exclusive. Pie VII oint l’Empereur, bénit les insignes, couronne Joséphine. Sa présence confère une aura religieuse ; son autorité symbolique est cependant contrecarrée par la mise en scène bonapartiste. Le tableau monumental de Jacques-Louis David fixe pour les siècles cette distribution des rôles : le trône impérial au centre, le pape en retrait, témoin d’une majesté qui emprunte à l’Église sans s’y soumettre.

Annexion des États pontificaux, excommunication et captivité à Savone

Après Austerlitz et la transformation géopolitique de l’Italie napoléonienne, le Saint-Siège devient une enclave gênante pour l’Empire. Napoléon exige du pape l’adhésion au blocus continental contre le Royaume-Uni et la fermeture effective des ports pontificaux aux navires britanniques. Pie VII résiste : il entend préserver une neutralité relative et refuse de faire du territoire papal un simple avant-poste douanier de la politique impériale. En 1806, les troupes françaises occupent Ancône ; en 1808, elles entrent dans Rome. Le 17 mai 1809, un décret impérial annexe les États pontificaux à l’Empire ; le territoire devient des départements français. Pour le pape, il s’agit d’une spoliation du patrimoine de Pierre ; pour Napoléon, d’une intégration logique d’une Italie sous contrôle parisien.

Le 10 juin 1809, Pie VII porte contre l’Empereur et les auteurs de l’annexion une bulle d’excommunication — acte grave dans la symbolique médiévale et moderne du pouvoir pontifical. La réponse est immédiate et brutale : dans la nuit du 5 au 6 juillet, le général Étienne Radet, sur ordre de Napoléon, fait irruption au palais du Quirinal. Malgré la présence de gardes suisses et la résistance symbolique de la cour pontificale, le pape est contraint de partir. Ce n’est pas une arrestation au sens pénal ordinaire : c’est une détention politique du souverain d’un État théoriquement neutre, perçue en Europe catholique comme un sacrilège politique. Pie VII est conduit vers le nord, puis embarqué pour Savone, sur la côte ligure.

À Savone, le pape vit recluse dans le palais épiscopal, coupé de Rome, avec une cour réduite et une correspondance filtrée. Napoléon tente par l’isolement et la pression morale d’obtenir une renonciation au pouvoir temporel ou du moins une légitimation des évêques nommés unilatéralement par l’Empire sans accord romain. Pie VII résiste : il ne valide pas les schémas ecclésiastiques imposés. En 1811, un concile national se tient à Paris sans lui ; plusieurs évêques français défendent encore la référence romaine. La santé du pontife se dégrade ; son entourage craint pour sa vie. L’image d’un pape prisonnier devient un argument de propagande pour les adversaires de Napoléon, des royalistes français aux cabinets européens hostiles à l’hégémonie impériale.

Fontainebleau : le Concordat contraint et la rétractation

En juin 1812, à la veille de la campagne de Russie, Napoléon ordonne le transfert de Pie VII vers le château de Fontainebleau. Le voyage, éprouvant pour un homme de soixante-dix ans, s’étire sur des semaines ; le pape arrive épuisé, isolé dans les appartements du palais, sous surveillance étroite. L’Empereur, absorbé par la guerre à l’est, veut régler une fois pour toutes le « contentieux romain » : réduire les réserves pontificales sur les nominations, verrouiller la soumission du clergé italien et français aux décrets impériaux, obtenir une reconnaissance formelle qui enterre la bulle de 1809.

En janvier 1813, après des entrevues tendues, Pie VII signe le texte connu sous le nom de Concordat de Fontainebleau — quarante-et-un articles qui, selon la lecture napoléonienne, donneraient à l’Empire le contrôle effectif des structures ecclésiastiques et une large part du territoire pontifical sous forme de restitutions partielles conditionnées. Le pape, affaibli, cède sous la contrainte ; sa signature est lisible, mais son consentement est discutable sur le plan moral et canonique. Dès le 24 mars 1813, une lettre secrète — rendue publique ensuite — rétracte l’accord : « Tout ce que j’ai fait depuis le 25 janvier, je l’ai fait par violence. » La formule frappe l’opinion : elle oppose au raisonnement d’État impérial la voix du pasteur qui nie la liberté de sa parole.

Napoléon, informé, entre dans une colère froide ; le pape demeure prisonnier. Les événements militaires vont pourtant dépasser la séquence italienne : la retraite de Russie, l’effondrement progressif de la domination française en Allemagne et en péninsule Ibérique rendent la question romaine secondaire sur le bureau de l’Empereur, sans pour autant adoucir le sort du captif. Fontainebleau reste le symbole d’un affrontement où chaque camp revendique la cohérence — l’Empire sa raison d’État, le Saint-Siège sa libertas ecclesiae — et où l’histoire retient surtout le geste de rétractation comme acte de résistance face à une puissance qui croyait avoir domestiqué le siège de Pierre.

Libération, congrès de Vienne, restauration et dernières années

En janvier 1814, l’invasion coalisée change la donne. Napoléon, acculé, ordonne la libération de Pie VII. Le 23 janvier, le pontife quitte Fontainebleau sous escorte ; il traverse la France en direction de l’Italie, accueilli partout par des manifestations populaires mêlées de soulagement et de piété. Son retour à Rome le 24 mai 1814, après plus de cinq ans d’absence, prend l’allure d’un triomphe spirituel. Le congrès de Vienne, dans ses décisions sur l’ordre italien, restitue au Saint-Siège une grande partie des États pontificaux — non sans négociations serrées avec les puissances qui ont goûté à l’annexion française. Pie VII retrouve une fonction temporelle amoindrie par rapport au XVIIIe siècle, mais symboliquement réhabilitée.

Son pontificat de restauration s’inscrit dans la réaction européenne aux excès révolutionnaires et napoléoniens. En juillet 1814, la bulle Sollicitudo omnium ecclesiarum rétablit la Compagnie de Jésus, supprimée en 1773 : geste lourd de sens pour l’avenir de l’enseignement et des missions. Pie VII renoue avec les monarchies légitimes, tout en surveillant les poussées libérales et nationalistes en Italie. Lors des Cent-Jours, il refuse de reconnaître le gouvernement de Napoléon ; il quitte Rome pour se réfugier à Gênes, évitant d’être à nouveau enjeu militaire. Après Waterloo, il n’emploie pas la vengeance contre les Français : plusieurs membres de la famille Bonaparte en disgrâce trouvent à Rome une retraite relative — Hortense, Letizia, Pauline ; Lucien vit sous protection pontificale. Cette mansuétude n’efface pas la mémoire des années de prison, mais elle marque le style d’un pape qui sépare personnes et système.

Pie VII meurt au Quirinal le 20 août 1823, à quatre-vingt-un ans, après un pontificat d’une durée exceptionnelle. Antonio Canova réalise pour la basilique Saint-Pierre un gisant néoclassique où le visage émacié du pontife captive conserve une dignité sévère. Les historiens du XIXe siècle ont opposé volontiers le « martyr » Pie VII au « tyran » Napoléon ; la recherche récente nuance : le Concordat a durablement structuré les rapports Église-État en France, tandis que l’enlèvement de 1809 a fragilisé la légitimité impériale dans une Europe encore profondément croyante. Pie VII demeure la figure du siège apostolique qui a payé de sa liberté le refus de dissoudre son office dans la machine continentale napoléonienne.

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