Grande-duchesse de Toscane

Élisa Bonaparte

1777-1820

Portrait en buste d'Élisa Bonaparte, grande-duchesse de Toscane — robe et fichu d'époque Empire, regard direct, fond sombre, peinture néoclassique

Née Maria Anna à Ajaccio en 1777, aînée des filles de Charles Bonaparte et Letizia, Élisa sort formée de Saint-Cyr, épouse à Marseille le corse Pascal-Félix Baciocchi malgré les réticences de Napoléon, et tient à Paris un salon où Lucien Bonaparte croise Fontanes et Chateaubriand. Princesse de Piombino puis de Lucques, elle obtient en 1809 le grand-duché de Toscane et gouverne depuis le palais Pitti — écoles, Carrare, théâtre della Pergola — tout en subissant les humiliations d'un frère qui la traite en sujette. Chassée de Florence en 1814 par l'armée napolitaine de Joachim Murat, errante puis comtesse de Compignano à Trieste, elle meurt en 1820 à quarante-trois ans : la Bonaparte la plus cultivée, celle que Sainte-Hélène devait saluer comme une maîtresse-femme de cabinet.

Saint-Cyr, exil et le mari Baciocchi

Maria Anna Bonaparte naît à Ajaccio le 3 janvier 1777. On lui donne plus tard le prénom d'Élisa — la tradition l'attribue à Lucien Bonaparte, qui aime les noms de scène. Aînée des filles de Charles Bonaparte et Letizia, elle n'est ni la beauté insolente de Pauline Bonaparte ni l'intrigante énergique de Caroline Bonaparte : elle est le cerveau féminin du clan, celui qu'on envoie à la maison royale de Saint-Cyr en 1784, grâce au gouverneur Marbeuf. Grammaire, histoire, mythologie, musique : l'éducation des Lumières dans un cadre d'Ancien Régime. La fermeture de l'école en 1792 la projette dans le tourbillon : Napoléon doit la ramener en Corse ; la guerre des factions pousse la famille sur le continent. À Toulon et Marseille, Élisa goûte la précarité — un contrepoint salutaire à l'arrogance que donnera plus tard le pouvoir.

L'amiral Truguet la courtise ; le mariage tarde, l'espoir s'éteint. Letizia, qui veut des filles casées, la marie le 1er mai 1797 à Pascal-Félix Baciocchi, capitaine corse à la carrière lente. Napoléon aurait bloqué le projet s'il avait été consulté à temps ; il pardonne mal, mais le couple tient : Baciocchi sera toute sa vie un époux dévoué, en retrait quand Élisa montera sur le trône. À Mombello, près de Milan, elle côtoie le cercle du vainqueur d'Arcole ; à Paris, sous le Consulat, elle devient Mme Baciocchi des salons.

Son hôtel de la rue de la Chaise — ancien hôtel Maurepas — attire Mme Récamier, les gens de lettres, les politiques. Elle aide Lucien Bonaparte à élever Charlotte et Christine. Par Louis de Fontanes, qu'elle hisse à la tête du Corps législatif puis de l'Université, elle fait lire Atala au Premier Consul et sort Chateaubriand de la liste des émigrés. « Élisa donne tout à fait dans les savants, sa maison est un tribunal où les auteurs viennent se faire juger », note Lucien. Roederer la dit la plus mobile et expressive des Bonaparte — tragédie, éclats de rire, larmes : une sensibilité de théâtre dans un corps qui prépare déjà l'autorité.

De Lucques au palais Pitti

L'Empire change l'échelle. En mars 1805, Élisa devient princesse héréditaire de Piombino ; en 1806, elle entre à Lucques au son des salves — 14 juillet, cathédrale, Te Deum. Ce n'est qu'un pallier : elle veut la Toscane entière, Florence, le titre qui compte aux yeux de l'Europe des cours. Napoléon finit par céder. En 1808, le royaume d'Étrurie disparaît dans les annexions ; le sénatus-consulte du 2 mars 1809 la nomme grande-duchesse. Le palais Pitti devient sa résidence ; Baciocchi, fait prince et général de division, vit à l'écart du gouvernement — Élisa signe seule, reçoit seule, tranche seule.

Elle ne se contente pas d'apparat. Académie Napoléon, restauration du théâtre della Pergola, imprimerie royale, hôpitaux, écoles : elle veut un État moderne sur le modèle français, avec une caution italienne. À Carrare, elle refond les carrières, crée la Banca Elisiana, fait du marbre un outil fiscal et diplomatique — les statues de l'Empire sortent en partie de ses montagnes. Mines, salines, forêts, soieries : elle parle économie autant que fêtes. Ses ordonnances bilingues français-italien ménagent les notables toscans sans renoncer à l'obéissance de Paris.

Stendhal, qui la croise, la tient pour la plus cultivée des sœurs. Pasquier, plus tard, concèdera un souvenir bon en Toscane, malgré les désordres d'une vie privée où les apparences n'étaient pas assez sauvegardées — la formule résume le paradoxe Élisa : rationalité administrative et rumeurs de mœurs, comme chez tant de souveraines éclairées qu'on juge au lit autant qu'au conseil.

Sujette de l'Empereur, sœur du Pape enchaîné

Le grand-duché n'est pas un royaume de pacotille, mais une annexe surveillée. En 1809, Napoléon lui rappelle la hiérarchie : « Vous êtes sujette, et comme tous les Français, vous êtes obligée d'obéir aux ordres des ministres. » La phrase fait mal à celle qui signe des décrets en grande-duchesse. Quand Pie VII est enlevé et traverse la Toscane, Élisa se dérobe : minimiser le séjour du Souverain pontife, éviter la photographie morale d'une princesse accueillant le pape captif — compromis entre scrupule et consigne.

En 1811, un nouveau directeur de police est envoyé à Florence pour l'Empire : son frère la soupçonne d'empiéter sur ses prérogatives, de cultiver une clientèle trop personnelle. Le cri « Vive Élisa ! Vive l'Empereur ! » à Livourne, lors du lancement d'un brick, lui coûte une partie des subsides : Napoléon n'admet pas qu'on partage l'éclat du nom, même en filigrane. La tension monte pendant que, de l'autre côté des Apennins, Caroline Bonaparte et Joachim Murat rêvent d'Italie pour eux seuls.

À Sainte-Hélène, pourtant, l'Empereur déchu devait louer une maîtresse-femme qui connaissait les affaires de son cabinet aussi bien qu'eût pu le faire le plus habile diplomate. L'éloge posthume ne supprime pas les rabrouements d'autrefois : Élisa a été l'outil le plus intelligent de la politique bonapartiste en Italie centrale, et la cible favorite des humiliations de cabinet quand le frère roi voulait rappeler qui tenait les ficelles.

Lützen, Murat et la porte de Lucques

En mai 1813, Élisa fait encore célébrer Lützen ; elle prend des bains à Livourne, rentre à Florence l'esprit lourd. Napoléon lui intime de ne pas bouger : « La grande-duchesse doit rester à Florence. » Elle écrit à Fouché, échange avec Joachim Murat — dont la trahison approche. Quand les coalisés débarquent, le jeu devient impossible : en janvier 1814, les troupes napolitaines entrent dans Florence ; Élisa se replie à Lucques sous les huées, puis doit fuir de nouveau.

Enceinte, elle erre entre Gênes, le Languedoc, les nouvelles de la chute de Paris. « Tout est perdu. Je me décide à partir pour Naples. Je ne résiderai jamais à l'île d'Elbe. » Elle choisit Bologne ; l'Autriche séquestre ses biens. À Vienne, elle espère une audience ; l'empereur François Ier la renvoie à Graz, où elle croise Jérôme Bonaparte — autre pièce du puzzle familial en déroute. Sur la route, à Passariano, elle accouche d'un fils dans la douleur et l'absurde : au moment où elle cessait d'avoir besoin d'un héritier à son pouvoir, notera une observatrice de la maison.

En mars 1815, l'évasion de Napoléon la rend suspecte aux yeux des vainqueurs : on l'exile à Brünn. « Qu'ai-je donc fait pour être traitée en criminelle d'État ? » proteste-t-elle. Klemens von Metternich, en mars 1816, lui offre Trieste contre l'abandon des titres : elle devient comtesse de Compignano — nom de terre toscane, masque de la grande-duchesse déchue.

Trieste, fièvre d'Aquilée et testament à Jérôme

À Trieste, Élisa rachète un palais et la villa Vicentina. Jérôme Bonaparte, son épouse Catherine de Wurtemberg, Fouché en disgrâce : le salon des vaincus se recompose autour d'une table où l'on parle italien, français et nostalgie. La santé d'Élisa, épuisée par cinq grossesses et trois deuils d'enfants, vacille. Survivent Napoléone — future Camerata — et Frédéric-Napoléon.

En juillet 1820, une visite aux fouilles d'Aquilée, près de marais malsains, lui vaut une fièvre pernicieuse. Fouché prévient Jérôme ; celui-ci accourt. Elle meurt le 7 août 1820, à quarante-trois ans. Ses derniers mots pour son frère, rapportés par la mémoire familiale : « Toutes mes affaires sont en ordre, mais le pauvre prince perdra la tête. Aie bien soin de lui. » — le prince, c'est Baciocchi, l'époux éclipsé qui survivra à l'éclipse.

Moins spectaculaire que Pauline Bonaparte en Vénus, moins cynique que Caroline Bonaparte reine de Naples, Élisa incarne le despotisme éclairé au féminin : lois, arts, manufactures, et une obstination à gouverner là où son frère ne voulait voir qu'une figure de complément. Dans l'histoire des sœurs Bonaparte, elle est celle qui a tenu un cabinet — et payé le prix d'avoir cru que le sang suffisait à l'indépendance.

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