Cadet des Bonaparte marqué par l'Égypte et par une mélancolie de santé, il suit Napoléon en Italie puis au désert avant d'être contraint, en 1802, d'épouser Hortense de Beauharnais — la fille de Joséphine — pour cimenter la dynastie naissante. Le ménage devient scandale et chuchotement de cour : jalousie, liaisons, mort précoce des deux premiers fils, et ce troisième enfant, Charles-Louis, dont la paternité reste débattue mais que Louis ne désavouera jamais. Roi de Hollande sous le nom de Koning Lodewijk, il se bat pour ses sujets contre la conscription et les rigueurs du blocus ; l'annexion de 1810 le chasse du trône. Comte de Saint-Leu, exilé entre Graz, l'Italie et la Suisse, il écrit sous pseudonyme et dans ses mémoires une critique mesurée de l'Empire ; il meurt à Livourne en 1846, six ans avant que « son » fils ne refasse l'Empire.
Le cadet d'Italie et la fièvre d'Égypte
Louis Bonaparte naît à Ajaccio le 2 septembre 1778, dans l'ombre déjà longue de Joseph et Napoléon. Neuf ans séparent le futur roi de Hollande du futur empereur : assez pour être le petit frère qu'on emmène, pas assez pour être le prodige qu'on craint. Après l'exode corse de 1793, c'est en France qu'il devient officier : l'École militaire, les camps, puis l'Italie en 1796 — les mêmes routes que Napoléon, autre humeur. Louis n'a ni l'éclat du vainqueur de Lodi ni la dureté du stratège ; il a des accès de fièvre, des silences, une sensibilité que les camarades prennent pour de la mollesse.
En 1798, à vingt ans, il embarque pour l'Égypte. Le climat, les marches, les maladies du corps expéditionnaire le terrassent : douleurs articulaires, dépression, une santé brisée que les médecins de l'armée diagnostiquent tantôt en rhumatisme, tantôt en suites de « mauvaises fièvres » — la rumeur de la syphilis, colportée plus tard par l'opinion, colle à son nom sans jamais être prouvée au sens moderne du terme. Ce qui est certain, c'est le contraste : le frère sort du désert diminué, hanté, tandis que l'autre en rapporte la légende. De retour, colonel puis aide de camp, Louis circule dans l'orbite du pouvoir sans y trouver sa place ; il est le satellite gris du soleil napoléonien.
Hortense, ou le mariage qu'on ne choisit pas
En 1802, le Premier Consul arrange une pièce de théâtre familiale dont Louis et Hortense de Beauharnais sont les acteurs forcés. Elle a vingt ans, esprit vif, goût pour la musique et les fêtes, blessures secrètes — on murmure son attachement au général Duroc, le père guillotiné en 1794, la mère et Eugène sortis des Carmes à Thermidor. Lui a vingt-trois ans, mélancolique, méfiant. Le mariage civil est célébré le 4 janvier 1802 : sceller l'alliance Bonaparte-Beauharnais, donner à l'avenir Empire des héritiers légitimes, rassurer Joséphine dont la couronne dépend encore des ventres. Napoléon tranche ; Letizia approuve à demi-mot ; Hortense pleure en cachette, dit la légende.
Les années suivantes mêlent naissances et drames. Napoléon-Charles naît en octobre 1802 ; l'enfant meurt en 1807, à peine âgé de quatre ans — une hécatombe pour le couple déjà fissuré. Napoléon-Louis naît en 1804 ; Charles-Louis — le futur président puis empereur — voit le jour en 1808. Entre-temps, la cour note les absences d'Hortense, les colères de Louis, les rumeurs sur le comte de Flahaut. Louis devient l'époux qui surveille, qui écrit des lettres sèches, qui accuse sans preuve et avec trop de douleur. Hortense fuit le lit conjugal vers Saint-Leu, vers Paris, vers des amitiés où souffle une autre vie. Ce n'est pas seulement un divorce moral avant l'heure : c'est l'échec d'une politique impériale pensée sur le papier des généalogies.
La question de la paternité de Charles-Louis hante les salons et les cabinets. La ressemblance avec Flahaut, les dates, les silences de l'Empereur — tout y passe. Louis, lui, signe l'acte, élève l'enfant dans la mesure du possible, ne prononce jamais publiquement le désaveu. Dans ce refus de rompre officiellement, il y a peut-être de l'orgueil bonapartiste, peut-être de l'amour désespéré pour une femme qui ne l'aimait pas, peut-être le calcul de ne pas fâcher Napoléon. Les trois hypothèses coexistent chez un homme qu'on a trop souvent réduit à la jalousie.
Koning Lodewijk contre le blocus
En 1806, après Austerlitz et la fin de la troisième coalition, Napoléon refond le nord : la République batave disparaît, un royaume client émerge. Louis, qui n'a pas demandé le trône, devient roi de Hollande — il se fait appeler Koning Lodewijk, apprend le néerlandais mot à mot, s'installe d'abord à Amsterdam puis à Utrecht, fuyant la Haye que son corps malade juge trop humide. Contre l'image du prince fainéant, il bâtit : conseil d'État, Code civil, hôpitaux, routes, Institut royal des Pays-Bas — une modernisation administrative sincère qui surprend les élites bataves.
Mais l'Empire ne veut pas un roi philosophe ; il veut des soldats, des navires saisis, des ports fermés à l'Angleterre. Le blocus continental, machine de guerre économique, transforme la Hollande en bouclier étanche — or la Hollande vit du commerce, de l'ingéniosité des passeurs, des cales pleines de thé et de coton. Louis temporise, réduit les saisines, refuse d'exécuter les contrebandiers. Sa formule célèbre à Napoléon — « Sire, si vous voulez perdre la Hollande, donnez-moi des ordres plus sévères » — résume l'impasse : frère contre frère, intérêt national contre raison d'État impériale.
En 1809, l'expédition britannique sur Walcheren jette le chaos sur les côtes. Louis organise la défense, mobilise la milice, gagne en popularité locale pendant que Paris l'accuse de mollesse. Napoléon, exaspéré par les fuites du blocus par Rotterdam et les îles, tranche : en juillet 1810, la Hollande est annexée au domaine impérial. Le roi abdique le 1er juillet au profit de son fils Napoléon-Louis — geste symbolique inutile : l'enfant n'occupera jamais le trône. Louis prend le titre de comte de Saint-Leu, quitte le pays qu'il avait cru servir en le défendant contre son propre sang.
Deuils, séparation et Arenenberg
L'abdication ouvre une longue errance : Graz, la Suisse, Florence, Livourne — villes d'eaux et de pensions où l'on croise d'autres princes déchus. Louis et Hortense ne cohabitent plus ; le mariage subsiste au registre, non dans la vie. Il la suit des yeux à distance pendant qu'elle fréquente la cour impériale, puis, après 1814, les salons de la Restauration et les amitiés libérales. Les deux aînés des garçons meurent jeunes : Napoléon-Charles en 1807, drame intime qui avait déjà meurtri le couple ; Napoléon-Louis en 1831, fièvre pendant la campagne d'Italie — un fils de plus rendu aux bulletins de guerre de l'époque.
Charles-Louis grandit au château d'Arenenberg, sur les bords du lac de Constance, dans l'univers qu'Hortense a bâti pour échapper à l'ombre de Paris. Louis y apparaît parfois, figure paternelle ambiguë : présent sur les documents, absent du quotidien. Il ne rompt pas le fils — ni juridiquement ni publiquement — alors que l'Europe entière chuchote. Cette retenue, dans un siècle obsédé par l'honneur et la lignée, tient du courage ou de l'abnégation ; elle permet aussi à l'avenir Napoléon III de circuler sous le nom Bonaparte sans procès en filiation.
Comte de Saint-Leu, plume et tombeau
Sous le pseudonyme de comte de Saint-Leu — toponyme des terres qu'il avait reçues près de Rambouillet — Louis publie des poésies, des brochures, des réflexions sur la monarchie constitutionnelle. Les Documents historiques et réflexions sur le gouvernement de la Hollande (1820) défendent son action royale : un souverain tenu d'épargner son peuple même quand l'alliance familiale exige l'opposé. Il ne renie pas Napoléon ; il décrit l'étau. Les mémorialistes du Second Empire reliront ces pages pour trouver l'ancêtre intellectuel du « napoléonisme » modéré — celui qui croit au plébiscite et au progrès sans culte du sabre.
Il meurt à Livourne le 25 juillet 1846, à soixante-sept ans, dans l'indifférence relative des journaux français — l'ancien roi de Hollande n'est plus qu'une note de bas de page. Six ans plus tard, pourtant, Charles-Louis devient prince-président puis Napoléon III : l'ironie du sort veut que l'homme dont on doutait du père soit celui dont le fils incertain refonde l'Empire. En 1879, le neveu impérial fait transférer la dépouille de Louis aux Invalides, près du cercueil de Napoléon Ier. Le cadet malade, le mari malheureux, le roi trop humain pour le blocus rejoint enfin, dans le marbre du dôme, la famille qu'il avait à la fois servie et subie.
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