Maréchal d'Empire, comte Sérurier

Jean-Mathieu-Philibert Sérurier

1742-1819

Portrait de Jean-Mathieu-Philibert Sérurier (1742-1819), général de la Révolution puis maréchal d'Empire honoraire — bicorne, uniforme bleu, bâton ; peinture d'époque ; « Vierge d'Italie », gouverneur des Invalides

Jean-Mathieu-Philibert Sérurier (8 décembre 1742-21 décembre 1819), né à Laon dans une famille de petite noblesse rattachée aux haras royaux et à la robe, incarne l’officier d’Ancien Régime entré dans la Révolution par les régiments de ligne et hissé, par l’armée d’Italie, au rang de lieutenant de confiance de Bonaparte sans jamais voler la vedette d’un Masséna ou d’un Augereau. Environ quarante années de promotions lentes — guerre de Sept Ans, campagne de Corse, blessures et mémoires adressés au ministère en vain — forgent le personnage rigide que les historiens rapprochent du « major » d’avant 1789 et que Napoléon, au Mémorial de Sainte-Hélène, loue pour la victoire de Mondovi, le siège de Mantoue, la reddition de Wurmser et la mission honorable de porter au Directoire les drapeaux pris à l’archiduc Charles, tout en notant moins d’élan que chez d’autres mais plus de moralité politique. La campagne de 1796-1797 lui assigne Mondovi, l’investissement de Mantoue, le blocage de Provera après Rivoli, puis la gloire ambiguë du gouvernorat de Venise où il doit exécuter l’évacuation impitoyable d’une ville livrée au pillage institutionnel sans s’enrichir lui-même — d’où le surnom ironique et admiratif de « Vierge d’Italie ». La guerre de la Deuxième Coalition brise cette courbe ascendante : Magnano, Cassano, isolement à Verderio et capitulation après une résistance que les rapports autrichiens qualifient de désespérée ; entrevue avec Souvorov, parole donnée de ne plus combattre la Coalition, retour à Paris où Moreau lui reproche d’abord une rigidité d’exécution. Le 18 brumaire an VIII le trouve convaincu par Bonaparte plutôt qu’enthousiaste ; sénateur dès décembre 1799, vice-président du Sénat, gouverneur des Invalides en avril 1803, il reçoit en mai 1804 le bâton de maréchal d’Empire à titre honoraire — le visage du vétéran affecté à la mémoire des armes plutôt qu’aux plaines d’Allemagne ou d’Espagne. L’hôtel national devient son théâtre : cérémonies pour la Légion d’honneur, réception de Pie VII, dépôt des cœurs de Vauban, Lannes, Éblé et Lariboisière, épée de Frédéric II, décret de 1811 étendant ses pouvoirs. Le 30 mars 1814, alors que les canons de la bataille de Paris grondent, il fait réunir et brûler dans la cour d’honneur environ quinze cents drapeaux conquis pour qu’ils ne tombent pas aux mains des coalisés — geste extrême de gardien du trophée autant que de soldat fidèle à une consigne tardive. Sous la Restauration il vote la déchéance de l’Empereur, accepte la pairie, revient brièvement aux Cent-Jours sans enjeu militaire, est relevé du gouvernorat fin 1815, vote la mort au procès de Ney, retrouve titres et traitements dans les dernières années. Il meurt rue Duphot en 1819 ; inhumé au Père-Lachaise, il rejoindra symboliquement les Invalides en 1847. Pour Empire Napoléon, Sérurier résume la charnière entre la République des campagnes italiennes et le régime des honneurs civils, entre probité de divisionnaire et administration d’une nécropole vivante.

Laon, cadet champenois et longue lenteur sous l’Ancien Régime

Jean Mathieu Philibert Sérurier naît le 8 décembre 1742 à Laon, dans une maison où le service du roi — haras, charges municipales, alliances de robe — mêle étroitement honneur et maigre fortune : le jeune homme n’emprunte pas le raccourci des salons parisiens mais celui des milices provinciales et des régiments d’infanterie, brevet de lieutenant à la milice de Laon en 1755, passage par Soissons, premières campagnes sur le Bas-Rhin et blessure de baïonnette près de Ruremonde.

La guerre de Sept Ans l’amène en Allemagne dans le corps de Broglie ; à Warburg un coup de feu à la mâchoire lui laisse une cicatrice que les portraits et les témoignages associent à son air sévère. Lieutenant en 1762, Portugal sans gloire particulière, rétrogradations et années d’instructeur ralentissent encore une carrière déjà étouffante par l’engorgement des états-majors royaux.

La Corse, de 1770 à 1774, sous Marbeuf, lui enseigne la guerre contre l’insularité rebelle ; de retour en métropole, capitaine seulement en 1778, croix de Saint-Louis en 1781, il peine à obtenir le grade de major que le ministère lui refuse malgré le soutien des colonels — symptème classique d’une armée où naissance et intrigue comptent autant que l’ancienneté de feu.

Major au régiment de Médoc le 17 mars 1789, après une demande de retraite pour « dégoût » des blocages, il entre dans la Révolution comme lieutenant-colonel puis colonel du 70e de ligne : épisodes de Perpignan, complot espagnol déjoué, suspicion d’aristocratie, cassation puis réintégration, colonne sur l’Authion en 1793 montrent un homme capable de courage de front mais mal à l’aise dans la violence politique des camps.

Remarqué par Barras, il devient général de brigade à l’armée d’Italie en juin 1793 ; les opérations de 1794 sur les cols, Saorge, le col du Finestre, puis la promotion de général de division en décembre 1794 l’installent durablement sur le théâtre alpin où Kellermann, Dumerbion, Schérer et bientôt Bonaparte vont se succéder.

Pour Empire Napoléon, ce premier tiers de vie explique le décalage d’âge et de style qui frappera Masséna ou Marmont quand le général en chef de 1796 aligne des divisionnaires souvent bien plus jeunes : Sérurier apporte la lente maturation des guerres de Louis XV au tempo accéléré de la République en armes.

1796-1797 : Mondovi, Mantoue et la manœuvre autour de Rivoli

Le 27 mars 1796, Bonaparte prend l’armée d’Italie : Sérurier, cinquante-trois ans, envisage la retraite, rencontre le général en chef, reste. La campagne de Montenotte à Mondovi voit sa division enfoncer les Sardes après l’échec partiel devant San Michele ; Marmont décrit le vieux général à la tête de la colonne centrale, épée haute, spectacle d’énergie ranimée par l’ennemi.

L’armistice de Cherasco sort le Piémont de la coalition ; sur le Mincio, Borghetto puis le siège de Mantoue occupent Sérurier jusqu’à la poussée de Wurmser qui force le relèvement momentané du siège et le repli derrière l’Oglio. La malaria le cloue en France pendant Castiglione ; Bonaparte note confidentiellement : il se bat en soldat, est ferme, ne vole pas, mais se méfie trop de ses hommes et est malade.

Rétabli, il reprend le siège en décembre 1796 ; les 14-15 janvier 1797 Rivoli écrase Alvinczi tandis que, sous les murs, Provera tente la jonction. À La Favorite, Sérurier avec un millier et demi d’hommes bloque l’offensive autrichienne ; le 16 janvier Provera se rend avec milliers de prisonniers et canons. Wurmser négocie la capitulation de Mantoue le 2 février : scène où le maréchal autrichien défile devant le vainqueur, moment fixé par la peinture d’époque autant que par la légende napoléonienne.

La campagne de 1797 sur l’Adige et l’Isonzo voit la 3e division tenir l’aile droite, prendre Gradisca par contournement, participer à la poursuite jusqu’au traité de Leoben. En juin, Bonaparte confie à Sérurier les vingt-deux drapeaux remis au Directoire et rédige une lettre d’éloge mêlant talent, bravoure, patriotisme, sévérité pour soi et pour autrui, mépris de l’intrigue — portrait d’un républicain utilisable contre les soupçons d’incivisme.

Le 18 octobre 1797 Sérurier est nommé gouverneur de Venise pour exécuter le démembrement vénitien : vivres, munitions, œuvres d’art, contributions — la ville subit un prélèvement systématique que la population et les Autrichiens dénoncent ; le général, sans enrichissement personnel avéré, tente de borner les excès, vend sel et biscuits d’arsenal pour payer ses troupes, et cristallise le contraste avec Masséna ou Augereau.

Pour Empire Napoléon, ce bloc résume la double face de l’Italie bonapartiste : gloire tactique sur le terrain et violence administrative sur les républiques sœurs, avec Sérurier comme figure d’intégrité relative au milieu des prédateurs.

1798-1799 : Lucques, Magnano, Cassano et la captivité de Verderio

En 1798 l’« armée d’Angleterre » et l’inspection des troupes de l’intérieur tirent Sérurier de l’Italie avant de le renvoyer sous Joubert puis Schérer : Lucques est occupée, contributions imposées, république sœur proclamée en janvier 1799 sur un modèle imposé par le Directoire — le général rédige la constitution locale et nomme exécutifs, mêlant soldat et législateur de circonstance.

La guerre de la Deuxième Coalition ouvre mal : à Vérone fin mars 1799 Sérurier reprend Rivoli Veronese puis essuie une défaite à Parona face à un corps autrichien supérieur ; à Magnano le 5 avril sa gauche progresse à Villafranca mais l’effondrement du reste du front impose retraite avec pertes lourdes en hommes, canons et drapeaux.

Fin avril l’armée se retranche sur l’Adda ; Moreau remplace Schérer le 27 au matin même de Cassano. Les combats de Trezzo et Cassano dispersent les corps français ; Sérurier, isolé entre Brivio et Trezzo sans ordres clairs du quartier général, se retranche à Verderio avec quelques milliers d’hommes. Vukassovich encercle la position ; à court de munitions, Sérurier capitule le 28 avril au soir. Les pertes autrichiennes restent élevées — témoignage de la dureté du combat défensif.

Conduit à Milan, il est reçu par Souvorov qui lui rend son épée et l’autorise à rentrer en France sous condition de non-combat jusqu’à la paix ; la réplique attribuée à Sérurier sur le service de l’épée « pour la défense du pays » nourrit le léger théâtre de la courtoisie des généraux entre deux coalitions.

De retour à Paris, marginalisé par le Directoire, il nourrit rancœur contre le régime ; le 26 octobre 1799 Bonaparte, fraîchement revenu d’Égypte, le convie, expose le projet de brumaire et l’amène à la neutralité active : troupes cantonnées au Point-du-Jour, discours aux soldats selon une tradition, silence ou retenue selon une autre. Le 27 décembre 1799 le nouveau pouvoir le fait sénateur — récompense politique d’une alliance de circonstance.

Pour Empire Napoléon, Verderio demeure le contre-pied de Mantoue : même divisionnaire probe, mais pris dans la débandade de l’Italie de 1799, victime de délais d’ordres et de supériorité ennemie, symbole des limites d’un officier formé à la progression lente quand Souvorov impose le rythme de la manœuvre russo-autrichienne.

Consulat et Empire : Sénat, Invalides, maréchal honoraire et cérémonial

Élu sénateur, Sérurier gravit les charges honorifiques : vice-présidence du Sénat en 1802, fonctions de « préteur », commissions de frontière avec la Ligurie en 1803. Le 23 avril 1803 il est nommé gouverneur des Invalides — poste qu’il conserve jusqu’à la première abdication, à l’exception des interruptions politiques ultérieures. L’institution concentre vétérans, hôpital, musée naissant des trophées, rites de la nation en armes.

Le 19 mai 1804 il devient maréchal d’Empire « honoraire », aux côtés de Kellermann, Lefebvre et Pérignon : le message est clair, la gloire des opérations revient à d’autres, la stabilité des symboles à ceux qui ont porté la République sur leurs épaules meurtries. Au sacre du 2 décembre, il porte l’anneau de Joséphine — place protocolaire qui l’inscrit dans la domesticité impériale autant que dans la hiérarchie militaire.

Grand aigle de la Légion d’honneur, Couronne de fer, comte de l’Empire en mai 1808 avec dotations germaniques, il échappe au duc de Mondovi que la cour envisagea puis retira — Jourquin souligne le poids de Verderio dans cette décision, la capitulation pouvant passer pour défaut d’initiative aux yeux des courtisans.

Administrateur consciencieux mais parfois découragé — il songe à démissionner en 1806 — il fait adopter en 1811 un décret renforçant ses pouvoirs et fixant les ressources de l’hôtel à six millions : tentative de donner corps à une autorité longtemps contournée par les bureaux du ministère.

Les cérémonies jalonnent son mandat : serments de Légionnaires, visite de Napoléon à l’infirmerie en 1808 (tableau où Sérurier figure au premier plan), réception de souverains allemands, dépôt solennel des cœurs des maréchaux et de l’épée de Frédéric II — la cour des Invalides comme théâtre de la mémoire guerrière de Louis XIV à l’Empire.

Pour Empire Napoléon, ce chapitre transforme le divisionnaire italien en gardien d’un patrimoine symbolique : moins les cartes d’état-major que les vitrines où le régime affirme sa continuité avec la monarchie militaire française.

1814-1815 : incendie des trophées, Restauration, Cent-Jours et épilogue politique

En 1809 la menace anglaise sur Walcheren vaut à Sérurier le titre honorifique de commandant de la garde nationale de Paris ; lors de la défense de la capitale en mars 1814, Moncey assume l’effort réel, mais Sérurier demeure au cœur du dilemme des collections militaires. Dès février il interroge Clarke sur le sort des drapeaux ; la réponse renvoie aux ordres impériaux qui ne viennent pas.

Le 30 mars, canons sur Paris, Clarke presse la « conservation » des trésors de l’hôtel ; à neuf heures du soir l’ordre est donné de rassembler environ quinze cents drapeaux dans la cour et d’y mettre le feu. Sérurier, état-major et invalides assistent ; les cendres vont à la Seine. L’acte est à la fois vandalisme stratégique et fidélité à une France qui refuse de livrer ses trophées — il fera date dans l’iconographie (Dujardin d’après Defrenne) autant que dans les mémoires.

Le 3 avril 1814 le Sénat vote la déchéance de Napoléon ; Sérurier suit la majorité des notables qui basculent vers Louis XVIII, accepte la pairie le 4 juin 1814 et conserve le gouvernorat. Les Cent-Jours le voient rallier l’Empereur mais sans rôle opérationnel, présent au Champ de mai comme témoin silencieux d’un bref retour des couleurs.

La Seconde Restauration le met au traitement de réforme et le relève des Invalides le 27 décembre 1815 au profit du duc de Coigny ; la pairie subsiste. Comme pair, il vote la mort au procès du maréchal Ney — ligne dure qui l’inscrit dans le camp des légalistes bourboniens autant que dans le dictionnaire des « girouettes » satiriques de 1815.

Grand-croix de Saint-Louis en septembre 1818, rétablissement du traitement de maréchal de France au 1er janvier 1819, il achève dans une respectabilité froide, loin des passions de 1793 mais non sans poids institutionnel.

Pour Empire Napoléon, la séquence 1814-1815 montre un homme qui sacrifie des objets pour sauver une idée de la nation en armes, puis sacrifie des personnes au nom de l’ordre restauré : la cohérence morale n’est pas donnée, mais la constance du serviteur des institutions, si.

Mort au Père-Lachaise, transfert aux Invalides et postérité

Le 21 décembre 1819 Sérurier meurt d’une attaque cérébrale rue Duphot ; les obsèques du 24 décembre ont lieu au cimetière du Père-Lachaise — division où la Restauration range les notables militaires hors du dôme royal des tombeaux princiers. Soult et Pamphile de Lacroix prononcent les éloges ; la veuve, sans fortune notable, sollicitera une pension.

En 1847 la dépouille est transférée aux Invalides, refermant symboliquement le cycle : l’homme qui avait veillé sur l’hôtel repose sous le même toit que les gloires qu’il avait entretenues, tandis que la statuaire laonnaise (1863) et le boulevard parisien baptisé de son nom (1864) inscrivent le maréchal dans la géographie urbaine du Second Empire commémoratif.

Le nom gravé sur l’Arc de triomphe (pilier 24) rattache Sérurier à la liste officielle des généraux célébrés par le régime post-napoléonien ; les guides du XIXe siècle exploitent parallèlement l’anecdote des drapeaux brûlés comme moment de pathos patriotique.

Marmont le décrit probe, désintéressé, homme de devoir ; le Mémorial impérial oppose sa moralité à l’avidité d’autres Italiques. Les travaux de Tuetey, Banc ou Phipps nuancent : bon capitaine, divisionnaire sûr en sous-ordre, moins à l’aise quand l’initiative seule peut sauver une poche à Verderio — portrait de limite autant que de talent.

Pour Empire Napoléon, la mémoire de Sérurier relie le citoyen-soldat de Laon au pair bourbonien, du siège de Mantoue au feu des étendards : une vie qui ne tient pas en une seule légende héroïque, mais en plusieurs registres contradictoires où la probité et l’obéissance pesent autant que l’éclat manquant des batailles impériales tardives.

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