Bon-Adrien Jannot, qui signera plus tard « de Moncey » d’après sa terre natale du Doubs (1754-1842), incarne la continuité d’une carrière militaire française qui enjambe Louis XV, la Révolution, le Directoire, le Consulat, l’Empire, les deux Restaurations et la monarchie de Juillet. Enfant de soldat sous le roi, il gravit les grades républicains dans la tourmente de l’Ouest, des frontières rhénanes et helvétiques, puis dans les Flandres et la Hollande où, en 1799, il tient un rôle notable face à l’expédition anglo-russe. Le 19 mai 1804, Napoléon le compte parmi les dix-huit premiers maréchaux d’Empire : honneur dû à toute une vie de service plus qu’à une seule journée de plaine célébrée par les bulletins. Le titre de duc de Conegliano (1808) rattache son nom à une victoire italienne de la campagne de 1800 plutôt qu’aux grandes batailles impériales où d’autres volent la vedette. Sous l’Empire, il assume surtout inspections, garnisons et police militaire intérieure — fonctions ingrates que l’historiographie a parfois caricaturées en « maréchal de cabinet ». En mars 1814, pourtant, il se retrouve au premier plan : chargé de défendre les barrières extérieures de Paris avec une force composite où la Garde nationale tient une place décisive, il offre à la capitale un sursaut d’honneur militaire à la veille de l’abdication. Sous la Restauration, son refus de siéger au conseil de guerre chargé de juger le maréchal Ney — selon la formule traditionnellement attribuée à son expérience de cinquantaine de « campagnes » face à celles d’un confrère — fixe sa réputation morale. Pair de France, inspecteur général de la Garde nationale, il meurt en 1842, inhumé sous le dôme des Invalides parmi les gloires de l’État militaire français. Pour Empire Napoléon, Moncey rappelle qu’un maréchal pouvait peser autant par la tenue des institutions et le refus du spectacle judiciaire que par une charge de cuirassiers.
Moncey, le régiment du roi et la mue révolutionnaire
Bon-Adrien Jannot naît le 31 juillet 1754 à Moncey, dans le Doubs, fils d’un officier et d’une famille liée au monde du droit et des états de service — milieu où l’on connaît les procès-verbaux autant que les contrats de sous-lieutenance. Le jeune homme entre très tôt dans l’armée du roi : on cite volontiers l’engagement à quinze ans dans l’infanterie, d’abord au régiment Royal-Piémont, passage par le régiment corse, apprentissage de la discipline linéaire, des marches forcées et du vocabulaire des grades que la Révolution va bientôt déconstruire puis reconstruire à neuf.
L’Ancien Régime lui enseigne la patience des garnisons et le respect des chaînes de commandement ; 1789 ne le transforme pas en tribun de barricade, mais il n’est pas non plus du nombre des émigrés qui fuient le pays au premier bruit de réforme. Comme beaucoup d’officiers « de carrière » sans fortune éclatante, il navigue entre fidélité à la fonction militaire et nécessité de choisir des campagnes où l’on peut survivre politiquement autant que physiquement.
La Révolution ouvre des ascenseurs sociaux brutaux : promotions au feu, suspicion envers les nobles, purges puis rappels selon les phases thermidoriennes. Jannot gravit les échelons de capitaine, de chef de bataillon, de général de brigade, puis de division — non par une fulgurance napoléonienne sur un pont d’Arcole, mais par une suite de missions ingrates : Vendée, intérieur, théâtres où l’on combat des insurgés autant que des armées de ligne.
Les historiens soulignent la diversité de ces affectations : elles forgent un commandant habitué aux troupes hétéroclites, aux communications rompues, aux objectifs politiques contradictoires. Ce profil explique en partie pourquoi, plus tard, le Directoire puis le Consulat le tiendront pour un homme fiable lorsqu’il s’agit de tenir un département ou de ramener l’ordre sans provoquer l’explosion des municipalités.
À la fin du XVIIIe siècle, le nom « Jannot » commence à s’enrichir de la particule « de Moncey », ancrage patrimonial qui distingue le général dans une armée où les noms changent vite et où les homonymies compliquent déjà les états de service. Ce n’est pas une aristocratisation de pacotille : c’est une signature que les bulletins et les archives retiendront pour désigner l’un des derniers témoins du roi soldat devenu maréchal d’Empire.
Helvétie, Flandres et la campagne de Hollande (1799)
Sous le Directoire, Moncey — le nom désormais usuel — sert sur des fronts qui ne tiennent pas la vedette des bulletins consulaires mais qui épousent la géographie politique de l’Europe coalisée. Les opérations en Suisse et sur les marges helvétiques l’exposent à la guerre de montagne, aux passages difficiles, aux jonctions avec des alliés suisses ou révolutionnaires dont la fidélité tient autant aux subsides qu’à l’idéologie.
La République, en manque permanent d’effectifs entraînés, confie à des généraux « de la génération 1792 » des tâches de consolidation : tenir une rive, couvrir une retraite, empêcher la jonction de deux colonnes ennemies. Moncey s’y conforme sans recherche de gloire médiatique ; sa correspondance, lorsqu’on la croise dans les fonds d’archives, insiste sur les vivres, les ponts, l’état des caissons — le quotidien d’un commandant qui sait que les batailles gagnées sur le papier se perdent sur la route boueuse.
En 1799, la campagne des Pays-Bas oppose la République française à une expédition anglo-russe débarquée dans le nord. Les combats autour de Castricum en octobre constituent l’épisode décisif : victoire française qui contraint les coalisés à évacuer par mer. Moncey, à la tête d’une aile ou d’un corps selon les sources d’état-major, participe à cette journée qui sauve la ligne hollandaise pour la France révolutionnaire.
Cette victoire n’a pas le prestige mythique d’Arcole ou de Rivoli dans l’imaginaire postérieur ; elle compte pourtant dans la carrière d’un général que le Premier Consul va bientôt regarder comme un pilier des armées « de la continuité » — celles qui tiennent le terrain pendant que Bonaparte emporte la gloire en Italie ou en Égypte.
Le passage au Consulat ne change pas immédiatement la nature des missions : inspections, commandements intérimaires, responsabilités dans la garde nationale ou les réserves. Moncey incarne l’officier que l’on affecte là où la discipline doit rassurer le ministère de la Guerre plutôt qu’impressionner les ambassadeurs.
Quand le régime bascule vers l’Empire, la promotion au maréchal d’Empire en 1804 apparaît comme la consécration collective des généraux qui ont fait tenir la République entre 1792 et 1802. Moncey n’est pas le favori des tableaux de chasse napoléoniens ; il est le bénéficiaire légitime d’une logique d’État qui mélange récompense personnelle et démonstration politique : l’Empire naissant s’ancré dans la Révolution autant que dans le coup de force brumaire.
Empire : honneurs, duché de Conegliano et « maréchal de l’ombre »
Le 19 mai 1804, le Sénatus-consulte et les cérémonies impériales installent dix-huit maréchaux sous les aigles d’un nouvel ordre. Moncey, parmi eux, reçoit le bâton non pour une victoire récente spectaculaire mais pour l’ensemble d’un service révolutionnaire et consulaire jugé irréprochable sur le plan de la loyauté d’État. Cette promotion l’intègre au collège des pairs militaires dont Napoléon attend à la fois le prestige des noms et la disponibilité pour des missions ingrates.
En 1808, le titre de duc de Conegliano vient couronner une gloire plus ancienne : il renvoie à la campagne d’Italie de 1800 et à la victoire française près de Conegliano, épisode de la poursuite après Marengo où les noms de lieux servent de monnaie d’échange pour les titres nobiliaires impériaux. Moncey n’est pas le seul maréchal dont le duché grand-ducal sonne italien : la cartographie des honneurs napoléoniens lit comme une carte d’Europe conquise ou espérée.
Sous l’Empire, les affectations de Moncey le tiennent souvent à l’écart des grandes manœuvres d’Austerlitz, d’Iéna ou de Wagram. Il supervise des garnisons, participe à la répression ou au maintien de l’ordre intérieur, inspecte des corps de réserve — fonctions essentielles à la machine de guerre mais peu propices aux tableaux d’historien en quête de charges héroïques. La légende postérieure, parfois ironique, a forgé l’image du « maréchal de cabinet » ; la réalité administrative est plus prosaïque : un vétéran que l’on utilise là où l’expérience du commandement à plusieurs échelons prime sur l’audace tactique du jour J.
L’année 1808 illustre aussi les risques de la guerre d’Espagne pour la réputation des généraux français : la capitulation de Dupont à Bailén éclabousse indirectement tout l’état-major péninsulaire. Moncey n’est pas le responsable direct de ce désastre ; il n’en subit pas moins l’atmosphère de suspicion qui s’installe autour des commandements ibériques. Son propre passage dans ce théâtre, limité dans le temps selon les phases de rotation, s’inscrit dans la logique d’une guerre que l’Empire ne parvient pas à normaliser.
En 1813, l’institution de l’inspection générale de la Garde nationale sénatoriale ou de réserve — selon les dénominations des textes — confie à Moncey un rôle symbolique fort : organiser la mobilisation des citoyens-armes dans une France épuisée par les levées successives. Ce poste le replace au cœur du pacte entre l’État impérial et les notables locaux, entre l’armée de ligne et les bataillons de volontaires dont la valeur combative varie du meilleur au pire.
Quand les coalisés franchissent le Rhin après les défaites de 1813, la défense du territoire national redevient une priorité absolue. Moncey, par son âge et son expérience, incarne la mémoire militaire du pays : celui qui a vu passer les frontières de 1792 à 1814 et qui sait que la capitale peut devenir un champ de bataille comme toute autre place forte.
Mars 1814 : Clichy, Rosny et le sursaut de Paris
En mars 1814, l’armée coalisée investit la capitale après une campagne du nord de la France où Napoléon a tenté, en vain, de fractionner des forces supérieures en nombre. La chute de Paris n’est plus une hypothèse lointaine : c’est une probabilité que le gouvernement impérial et le maréchal Mortier, entre autres, tentent de retarder par des combats de avant-postes et des négociations préalables à l’armistice.
Joseph Bonaparte, alors lieutenant général de l’Empire en présence du Corps législatif, confie à Moncey le commandement de la Garde nationale de Paris pour la défense des barrières extérieures — mission désespérée au regard du rapport de forces, mais cruciale pour l’honneur des armes et pour le spectacle politique d’une résistance populaire encadrée par des cadres militaires.
Le 30 mars, les combats de la barrière de Clichy et du parc de Rosny entrent dans la mémoire collective grâce aux récits, aux gravures puis aux toiles — notamment celle d’Horace Vernet qui fixe pour l’histoire l’image du maréchal entouré d’un contingent hétéroclite : élèves de l’École polytechnique et de l’école vétérinaire, gardes nationaux peu aguerris, artilleurs épuisés, blessés de guerre capables encore de tenir un fusil.
Moncey ne gagne pas la guerre ce jour-là ; il gagne un répit et une narration : celles d’une capitale qui ne se rend pas sans avoir montré que le service militaire ne se réduit pas aux seules troupes de ligne. Les pertes humaines, le chaos des barricades improvisées, la confusion des ordres entre autorités civiles et militaires composent une journée dont les détails restent discutés par les spécialistes, mais dont le symbole domine le récit national français du XIXe siècle.
L’abdication de Napoléon, annoncée peu après, rend ces combats stratégiquement secondaires mais moralement centraux : ils permettent aux défenseurs de dire « nous avons tenu » avant de plier devant l’inévitable. Moncey en sort avec le visage buriné du vétéran qui a obéi jusqu’au bout sans nourrir d’illusion sur l’issue politique.
Restauration, refus de juger Ney et inhumation aux Invalides
Les Restaurations bourboniennes réintègrent Moncey dans la hiérarchie des maréchaux de France : titres, pensions, fonctions de cour ou d’inspection selon les phases politiques. Les Cent-Jours brouillent temporairement les lignes de fidélité ; Moncey n’apparaît pas comme figure centrale du ralliement napoléonien, mais il n’est pas non plus frappé d’infamie collective lors du second retour du roi.
En 1815, le procès du maréchal Ney — héros de la Moskova devenu symbole de la trahison pour les ultras — polarise la société française. Une instance militaire de maréchaux est chargée d’examiner le cas avant que la Chambre des pairs ne prenne le relais dans une procédure mêlant droit, politique et vengeance symbolique. Moncey refuse de siéger au conseil de guerre : la tradition lui prête une formule qui oppose ses « cinquante-deux campagnes » à l’impossibilité de juger un confrère en a livré une quarantaine — chiffres à prendre comme rhetorique de mémoire militaire plutôt que comme comptabilité exacte.
Ce refus, quelles que soient les variantes textuelles rapportées par les témoins, hisse Moncey au rang de figure morale de l’armée : celle qui place la solidarité de métier au-dessus des consignes du moment. Les libéraux et les bonapartistes du siècle suivant s’en serviront comme argument ; les royalistes ultras y verront une lâcheté ou une complicité — lecture partisane inscrite dans la guerre des mémoires autour de Ney.
Pair de France, inspecteur général — ou président selon les périodes — de l’institution de la Garde nationale, Moncey poursuit une longue vie publique sous la Restauration puis la monarchie de Juillet. Il devient l’un des derniers vivants du tableau des maréchaux de 1804, témoin privilégié d’un siècle militaire qui commence sous Louis XV et s’achève sous Louis-Philippe.
Il meurt à Paris le 20 avril 1842, âgé de quatre-vingt-sept ans. Les funérailles d’État célèbrent le soldat de la Révolution devenu pilier des Bourbons sans avoir renié son serment d’officier. Son corps est inhumé dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides, sous le dôme voisin du tombeau de Napoléon Ier : géographie funéraire qui résume à elle seule l’enchevêtrement des régimes et des loyautés françaises du XIXe siècle.
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