Maréchal d'Empire, duc de Valmy

François Christophe Kellermann

1735-1820

Portrait de François Christophe Kellermann (1735-1820), général puis maréchal d'Empire, duc de Valmy — uniforme, barbe blanche, traits de vétéran ; peinture d'époque ; héros de la bataille de Valmy (1792)

François Christophe Kellermann (1735-1820), fils d’officier d’origine saxonne établi en Alsace, incarne le parcours d’un soldat de Louis XV devenu symbole républicain avant d’être intégré au panthéon impérial. Formé dans les guerres du XVIIIe siècle, il gravit lentement les grades de l’Ancien Régime jusqu’à des responsabilités de place forte et de garnison. La Révolution le propulse au commandement de grandes masses : c’est lui qui, le 20 septembre 1792 sur les hauteurs de Valmy, tient le centre français face à l’armée prussienne du duc de Brunswick dans une « canonnade » devenue légendaire — jour où le cri « Vive la Nation ! », traditionnellement associé à son nom, entre dans la culture politique française. Ce n’est pas une victoire écrasante au sens classique ; c’est un arrêt stratégique qui sauve la jeune République de l’effondrement immédiat. Les années suivantes mêlent campagnes des frontières, blessures, intrigues parisiennes et rivalités avec d’autres généraux de la génération Dumouriez-Jourdan. Bonaparte, en consolidant le pouvoir après Brumaire, a besoin d’ancrer l’Empire naissant dans la mémoire de 1792 : le 19 mai 1804, Kellermann figure parmi les premiers maréchaux d’Empire ; le titre de duc de Valmy (1808) sanctifie la bataille qui fonde sa gloire. Sénateur, président occasionnel du Sénat, inspecteur des réserves de garde nationale, il vit sous l’Empire une seconde carrière de sage institutionnel plutôt que de capitaine de campagne. Son fils, François Étienne Kellermann, brillera à la tête de la cavalerie lourde aux journées de Marengo, Wagram ou la Moskowa — deux homonymes pour une seule dynastie militaire que les bulletins confondent parfois. Kellermann meurt à Paris le 23 septembre 1820, à quatre-vingt-cinq ans ; inhumé au cimetière du Père-Lachaise, il laisse un nom gravé sur l’Arc de triomphe, pont entre la Révolution et l’État napoléonien. Pour Empire Napoléon, il est la preuve qu’un maréchal pouvait incarner la continuité nationale autant qu’une charge de cuirassiers.

Strasbourg, l’Alsace et l’école des guerres du XVIIIe siècle

François Christophe Kellermann naît à Strasbourg le 28 mai 1735, dans une famille où le métier des armes se transmet avec le goût du service et la conscience des frontières — l’Alsace, plaque tournante entre empires, royaumes et principautés, forge des officiers habitués à lire la carte en termes de passages, de places fortes et de routes de ravitaillement.

Le jeune Kellermann entre jeune dans les troupes du roi : les campagnes de la guerre de Sept Ans et les rotations entre garnisons lui enseignent la patience des sièges, la discipline linéaire et le respect des hiérarchies que la Révolution bouleversera sans les abolir entièrement. Il n’est pas le cadet brillant dont les salons parlent avant l’âge ; il est l’officier qui monte marche par marche, profite des leçons du terrain et accumule une expérience que les tourmentes de 1789 rendront soudain précieuse.

À la veille de la Révolution, Kellermann occupe déjà des postes de commandement territorial : gouverneur de Strasbourg en 1788, selon la chaîne administrative de l’époque — fonction où l’on jongle entre autorité militaire, police urbaine et relations avec les corps civiques. Cette immersion dans la gestion d’une grande ville frontière le prépare aux dilemmes de 1789-1792, lorsque l’armée doit à la fois défendre la patrie, composer avec les assemblées et éviter de se laisser happer par les factions.

Quand la monarchie vacille et que les coalitions se forment contre la France révolutionnaire, Kellermann n’est ni doctrinaire jacobin ni nostalgique de cour : il incarne le profil de l’officier de carrière qui choisit le camp de la loi républicaine une fois le roi en difficulté, parce que son serment et son sens de l’État convergent vers la défense des frontières plutôt que vers l’émigration.

En 1791, il commande l’armée dite du Centre, bientôt rebaptisée armée de la Moselle — masse importante sur un théâtre où les Autrichiens et les coalisés testent la solidité des premières levées en masse. Ce n’est pas encore Valmy ; c’est le dressage d’une armée nationale en devenir, avec des uniformes hétéroclites, des canons en nombre insuffisant et des généraux qui apprennent sous le feu ce que les manuels de l’Ancien Régime n’avaient pas prévu.

Valmy, 20 septembre 1792 — la canonnade et « Vive la Nation ! »

Le 20 septembre 1792, sur les hauteurs de Valmy en Champagne, l’armée prussienne du duc de Brunswick et les forces françaises commandées en chef par Charles-François Dumouriez s’affrontent dans un duel d’artillerie que les manuels appellent « canonnade » plutôt que bataille rangée au sens napoléonien du terme. Kellermann tient le centre de la ligne française : infanterie encore mal aguerrie, volontaires mêlés aux régiments de ligne, pièces qu’il faut caler sur le plateau pour répondre au feu ennemi sans rompre la formation.

La tradition — et Dumouriez lui-même dans ses souvenirs — prêtent à Kellermann l’acclamation « Vive la Nation ! », cri lancé au moment où les troupes tiennent sous les boulets prussiens. L’historiographie moderne discute la paternité exacte du geste et la portée immédiate du mot ; ce qui est moins contesté, c’est l’effet symbolique : une armée républicaine qui ne se disperse pas devant l’Europe monarchique devient preuve vivante que la France de 1792 peut résister.

Brunswick n’obtient pas la bataille décisive qu’il espérait ; les pertes restent limitées au regard d’Austerlitz ou de Waterloo, mais la journée change la lecture stratégique : l’invasion cesse d’apparaître comme une promenade vers Paris. Dans les semaines qui suivent, Dumouriez enchaîne sur d’autres opérations ; Valmy reste le nom qui résume pour la postérité le seuil où la monarchie coalisée a été arrêtée.

Les tableaux du XIXe siècle, gravures et peintures d’après Horace Vernet ou copies monumentales pour Versailles, fixent l’image d’un Kellermann barbu, chapeau à la mode révolutionnaire, entouré de fumée et de drapeaux — iconographie qui mêle fidélité d’ensemble et conventions artistiques. Pour Empire Napoléon, ces images valent comme documents d’ambiance : elles disent comment la France a voulu se raconter sa première grande journée républicaine sur le terrain.

Valmy ne fait pas encore de Kellermann un maréchal d’Empire : il en fait le général dont le nom sera attaché à un lieu-dit de la Marne comme Wagram ou Iéna le seront à d’autres. Le titre de duc de Valmy, promis plus tard par Napoléon, inscrit cette géographie dans la noblesse d’État impériale — usage typique du régime, où le duché grand-ducal rappelle une bataille autant qu’il récompense un serviteur.

Sur le plan strictement militaire, la canonnade enseigne la valeur psychologique de la tenue sous le feu : gagner sans enveloppement spectaculaire, imposer le respect de l’adversaire par la densité de la ligne et la régularité des salves. C’est une leçon que les armées révolutionnaires répéteront, parfois au prix de massacres d’autres journées moins célébrées.

Alpes, Rhin, blessures et rivalités de la Terreur à Brumaire

Après Valmy, Kellermann ne disparaît pas dans la gloire statique : il enchaîne commandements sur l’armée des Alpes, missions sur le Rhin, responsabilités logistiques et politiques dans une République où le Comité de salut public surveille les généraux avec une méfiance croissante. La moindre retraite mal expliquée peut valoir suspicion ; la moindre victoire, culte momentané.

En 1793, lors de la bataille de Hondschoote, il est grièvement blessé au cou — blessure qui marque le corps autant que la carrière : le vieux soldat porte désormais la cicatrice d’une guerre qui ne pardonne pas aux commandants de se montrer en première ligne. Les mois de convalescence et de réassignation l’éloignent du premier plan médiatique, au profit de généraux plus jeunes ou plus agressifs dans la course aux bulletins.

Les rivalités avec Dumouriez, puis la défection de ce dernier en 1793, brouillent le paysage politico-militaire : Kellermann doit prouver sa loyauté républicaine dans un contexte où tout général « de l’Ancien Régime » est regardé de travers. Les archives montrent des échanges tendus avec le ministère, des demandes de munitions et de chaussures qui révèlent l’état réel des armées plus que les discours de la Convention.

Sous le Directoire, Kellermann retrouve des fonctions d’inspection et d’organisation des réserves : moins spectaculaires que les campagnes d’Italie menées par Bonaparte, mais essentielles pour tenir les lignes du Rhin pendant que le jeune général corse emporte la vedette sur d’autres théâtres. Cette répartition des rôles préfigure l’Empire : stars de la manœuvre d’un côté, tuteurs de l’arrière et du Sénat de l’autre.

Le coup d’État du 18 Brumaire an VIII trouve Kellermann en position ambiguë pour la postérité bonapartiste : il n’est pas du cercle intime du général Bonaparte, mais il n’organise pas non plus de résistance armée. Comme beaucoup d’officiers supérieurs, il choisit la stabilité consulaire contre le chaos directorial — par calcul, par fatigue, par conviction républicaine modérée, selon les interprétations des historiens.

Cette flexibilité politique, loin d’être unique, explique comment un homme de 1792 peut encore présider en uniforme les cérémonies de l’Empire en 1810 sans passer pour un renégat aux yeux de toute la société militaire : la continuité de la nation prime sur les étiquettes partisanes lorsque le régime sait célébrer Valmy comme fondation commune.

1804 : maréchal d’Empire, duc de Valmy et vie sénatoriale

Le 19 mai 1804, le premier tableau des maréchaux d’Empire associe des noms de légende — Masséna, Berthier, Davout — à des figures plus âgées dont la présence affiche la continuité révolutionnaire. Kellermann en est : le geste de Napoléon est politique autant qu’honorifique ; il dit aux armées et à l’Europe que le régime impérial ne renie pas 1792, qu’il revendique Valmy comme pierre angulaire de sa légitimité militaire.

Le Sénat consulaire puis impérial devient le théâtre principal de la seconde moitié de carrière de Kellermann : séances, commissions, présidence par rotation, cérémonies où l’on croise diplomates, anciens conventionnels et généraux en demi-retraite. Il n’y commande pas de corps en campagne ; il y incarne la mémoire vivante des guerres de la frontière, utile quand il faut rassurer les notables sur la stabilité du nouvel ordre.

En 1808, le titre de duc de Valmy achève de lier le nom du maréchal à la journée du 20 septembre 1792 : ce n’est pas un fief médiéval ; c’est un rang dans la hiérarchie des grands dignitaires de l’Empire, avec rentes, protocole et devoirs de cour. Kellermann y trouve la consécration nobiliaire compatible avec une carrière née sous Louis XV — parcours que beaucoup d’officiers de sa génération ne réalisent qu’en partie.

L’inspection de la garde nationale de réserve ou les missions connexes — selon les phases administratives — le placent au cœur du problème des levées, des milices bourgeoises et de l’articulation entre armée permanente et nation armée. Sous l’Empire, cette question ne disparaît pas : elle se bureaucratise, avec des règlements que le vieux maréchal connaît mieux que bien des jeunes maréchaux sortis uniquement des camps.

Les entrées solennelles, les Te Deum, les fêtes impériales mobilisent Kellermann comme figure de tribune : barbe blanche, uniforme brodé, présence qui photographie mal mais que la gravure officielle affectionne. Il devient l’un des visages publics du lien entre aigle impérial et cocarde tricolore — usage symbolique cher à Napoléon lorsqu’il veut flatter l’opinion sans abandonner l’autorité personnelle.

Cette période « hors campagne » alimente la légende négative du maréchal de salon ; la réalité est plus nuancée : sans cadres expérimentés pour tenir institutions et réserves, les grandes armées de l’Empire manquent de chair et de chaînes de commandement intérieures. Kellermann y contribue par son savoir-faire d’Ancien Régime révolutionnaire — paradoxe fertile pour l’historien.

François Étienne : deux Kellermann pour une dynastie de cavalerie

François Étienne Kellermann (1770-1835), fils du maréchal, gravit les grades sous l’Empire jusqu’aux plus hauts emplois de la cavalerie de ligne — général de division, comte de Valmy à titre personnel, figure des charges massives qui structurent la tactique napoléonienne. À Marengo, à Wagram, sur le champ de la Moskowa, son nom apparaît dans les partes comme synonyme de tête de colonne cuirassée ou de contre-attaque décisive.

Les bulletins et la presse d’époque prêtent parfois à confusion entre père et fils : même patronyme, même connexion à Valmy, même uniforme d’apparat lors des cérémonies. Les historiens militaires séparent nettement les deux trajectoires : l’un symbolise 1792 et l’institution ; l’autre incarne l’apogée tactique de la cavalerie impériale sous le Premier Empire.

Le père suit la carrière du fils avec le double regard du chef de famille et du maréchal : fierté des victoires, inquiétude des pertes, conscience que la gloire du nom dépend aussi des chevaux tombés et des escadrons décimés. Cette complicité professionnelle traverse les régimes : sous la Restauration, François Étienne sert encore la monarchie avec le bagage acquis sous l’aigle.

Pour Empire Napoléon, la dynastie Kellermann illustre la verticalité sociale de l’armée impériale : un fils peut dépasser le père sur le champ de bataille tout en restant dans l’ombre institutionnelle de celui que le Sénat et l’école primaire célèbrent comme « sauveur de Valmy ».

Les mémoires, correspondances et études de commandement croisent les deux figures pour analyser transmission du métier, réseaux de patronage et gestion des réputations dans un corps d’officiers où l’héritage familial compte autant que le mérite individuel affiché par les bulletins.

Mort au Père-Lachaise, mémoire scolaire et filière révolutionnaire

François Christophe Kellermann meurt à Paris le 23 septembre 1820, à quatre-vingt-cinq ans, dans une France bourbonienne qui a besoin à la fois d’effacer l’Empire et de s’approprier les symboles républicains utiles à la légitimité nationale. Les funérailles mêlent rites monarchiques et hommages de vétérans : le « héros de Valmy » n’est plus une menace politique ; il est une figure de consensus patrimonial.

Son inhumation au cimetière du Père-Lachaise — plutôt que sous le dôme des Invalides — inscrit le maréchal dans la mémoire bourgeoise et civique du XIXe siècle, aux côtés d’hommes de lettres, scientifiques et autres généraux dont les tombes deviennent étapes de visite. La division et le monument funéraire fixent pour les guides touristiques une géographie du souvenir moins militaire que celle de Napoléon Ier, mais plus accessible au public.

Les manuels scolaires de la IIIe République feront de Valmy un épisode fondateur : date à retenir, carte à colorier, portrait de Kellermann à côté de celui de Danton ou de Marat selon les programmes. Cette pédagogie construit une filière « révolution-bataille-nation » où le maréchal tient le rôle du soldat de la patrie avant la lettre, indépendamment des nuances que la recherche ultérieure apporte sur la canonnade elle-même.

L’historiographie récente replace Valmy dans la guerre de la Première Coalition, analyse les logistiques prussiennes, relativise parfois l’ampleur tactique du succès français du 20 septembre — sans parvenir à effacer le poids culturel du mythe. Kellermann demeure le nom que retient le grand public quand on évoque « le premier arrêt de l’invasion ».

Pour Empire Napoléon, sa carrière résume une leçon : la gloire militaire française du XIXe siècle puise à la fois dans les victoires napoléoniennes et dans les journées révolutionnaires que l’Empire a su intégrer au récit d’État. Kellermann, maréchal sans bataille d’Austerlitz à son actif, en est l’incarnation — le soldat de Valmy devenu duc et pair du siècle des armées.

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