Dominique-Catherine de Pérignon (31 octobre 1754-25 décembre 1818), gentilhomme de la noblesse terrienne en Gascogne, incarne la conversion mesurée d’un officier d’Ancien Régime en général républicain puis en maréchal d’Empire au profil singulier : gloire acquise surtout dans les Pyrénées orientales, non sur les plaines d’Italie ou d’Allemagne. Entré jeune dans les troupes du roi, il accueille la Révolution, siège un temps à l’Assemblée législative, puis retrouve l’uniforme pour commander dans l’armée des Pyrénées orientales aux côtés de figures comme Dugommier et Augereau : victoire du Boulou, reprise de Collioure, siège de Bellegarde, puis, en novembre 1794, bataille de la Montagne Noire où la mort de Dugommier le propulse au commandement de l’armée. La prise de Figueras et le bluff qui fait capituler la forteresse de Sant Ferran, puis le long siège de Rosas jusqu’en 1795, achèvent de cimenter sa réputation de fin tacticien des guerres de frontière. La carrière diplomatique et politique le mène ambassadeur en Espagne, au Conseil des Cinq-Cents, puis — après une affaire de contrebande et d’espionnage royaliste — à l’armée d’Italie, où il est blessé et fait prisonnier à Novi (1799). Sénateur sous le Consulat, il est élevé maréchal d’Empire le 19 mai 1804 parmi les premiers noms du tableau ; comte puis duc de Grand-Fayt, gouverneur général de Parme, figure proche de la cour muratiste à Naples, il rallie la Restauration en 1814, est rayé de la liste des maréchaux sous les Cent-Jours, vote la mort de Michel Ney en 1815 et termine pair de France et marquis de Pérignon. Mort à Paris la nuit de Noël 1818, il laisse une postérité contrastée : serviteur compétent de plusieurs régimes, parfois jugé froid ou opportuniste, mais indispensable à la mémoire militaire des campagnes pyrénéennes. Pour Empire Napoléon, il rappelle qu’un maréchal pouvait devoir son bâton autant à la Catalogne qu’à Marengo.
Gascogne, cadet de noblesse et entrée dans la Révolution
Dominique-Catherine de Pérignon naît le 31 octobre 1754 au château de Cadeillan, sur la commune de Grenade-sur-Garonne, dans une noblesse de robe et d’épée des confins du Languedoc et de la Gascogne — un milieu où le service du roi, la gestion des terres et l’ambition d’honorabilité se conjuguent sans grande fortune de cour.
Très jeune, il entre dans l’armée : roturier dans le corps des grenadiers du régiment d’Aquitaine, selon le parcours qu’indiquent les notices biographiques, puis cheminement vers des grades d’officier qui lui permettent de connaître la discipline linéaire, les corvées de garnison et le langage des manuals royaux avant 1789.
La Révolution le trouve favorable aux idées nouvelles sans posture jacobine spectaculaire : en 1791 il est élu député de la noblesse pour le département de la Haute-Garonne à l’Assemblée législative, où il siège à droite — nuance souvent oubliée par l’image d’un maréchal « entièrement acquis » au camp républicain militaire : Pérignon commence comme modéré parlementaire, puis démissionne pour reprendre l’épée lorsque la guerre de la première coalition impose des compétences de terrain.
Ce passage par la législation puis l’état-major des Pyrénées orientales forge un profil hybride : il sait lire les textes, les assemblées et les décrets comme un conventionnel, tout en parlant le jargon des places fortes et des colonnes en montagne — atout rare quand le Comité de salut public exige des généraux à la fois loyaux et administrateurs.
En 1793, la République en danger confie des responsabilités croissantes aux généraux capables de tenir un théâtre périphérique : l’armée des Pyrénées orientales, longtemps défensive face à l’Espagne, devient le cadre où Pérignon va construire la partie la plus solide de sa légende personnelle, bien loin des projecteurs parisiens ou italiens.
Pyrénées orientales : Boulou, Collioure, Bellegarde et la Montagne Noire
À partir de 1793, Pérignon sert sous les ordres de Jacques François Dugommier, vainqueur de Toulon, réorganisateur exigeant de l’armée des Pyrénées orientales : la victoire française au Boulou (1er mai 1794) repousse l’armée espagnole au sud des Pyrénées et rouvre l’offensive républicaine en Roussillon — étape où Pérignon, à la tête d’une division, participe à la dynamique qui mène à la reprise de Collioure et à la progression vers les places clés de la frontière catalane.
Les mois suivants mêlent combats de crête, sièges et logistique infernale : la reddition du fort de Bellegarde (septembre 1794) après un long blocus affaiblit la ligne espagnole ; les escarmouches, les pertes par fièvre et les querelles entre représentants en mission et généraux rappellent que cette guerre n’est ni un tableau romantique ni une simple succession de dates scolaires.
En novembre 1794 s’engage la bataille dite de la Montagne Noire (Serra Negra, secteur de Capmany) : Dugommier place Pérignon au centre de la première ligne ; le duel d’artillerie et d’infanterie dure plusieurs jours. Le 18 novembre, un boulet espagnol tue Dugommier sur une hauteur d’observation — brutale promotion par la mort : Pérignon assume le commandement en chef, suspend l’attaque, réorganise le conseil de guerre à La Junquera et décide l’assaut décisif du 20 novembre qui enfonce les lignes coalisées.
La chute du redoubt de Santa Maria del Roure et la mort du commandant espagnol conde de la Unión lors d’une contre-charge de cavalerie bouleversent le rapport de forces ; les Français entrent à Figueras ; Pérignon, peu après, obtient par stratagème la capitulation de la colossale forteresse de Sant Ferran — neuf mille hommes et des centaines de pièces — exploit moins spectaculaire qu’Austerlitz pour l’Europe des cabinets, mais majeur pour le théâtre catalan.
Il enchaîne sur le siège de Rosas (Roses), port clé que défendent places bastionnées et fortifications côtières : le blocus maritime et terrestre s’éternise dans le froid et la boue de l’hiver 1794-1795 ; la reddition finale (février 1795) clôt une phase où Pérignon apparaît comme héritier légitime de la méthode dugommierienne — ténacité, ingénierie, psychologie du siège.
Pour Empire Napoléon, ce chapitre fixe l’essentiel de la renommée militaire de Pérignon : non les grandes manœuvres impériales ultérieures, mais la maîtrise d’un théâtre montagneux et maritime où la moindre erreur de ravitaillement coûte des milliers d’hommes.
Ambassade, affaires troubles et désastre de Novi
La paix de Bâle avec l’Espagne (1795) referme la guerre des Pyrénées ; Pérignon quitte le feu pour la diplomatie : nommé ambassadeur à Madrid, il négocie notamment le deuxième traité de San Ildefonso (1796), alliance franco-espagnole contre la Grande-Bretagne — enjeu naval et colonial majeur pour le Directoire, où le général doit composer avec la cour, les ministères espagnols et les injonctions parisiennes.
Les archives et la légende noire de la contrebande entourent son rappel : compromis dans des affaires de fraude et lié à une femme soupçonnée d’espionnage royaliste, il est révoqué en 1798 — épisode qui ternit son image de probité absolue sans effacer ses titres militaires antérieurs ; le Directoire, souvent corrompu lui-même, mélange justice et politique dans ces affaires d’argent et d’influence.
Réaffecté à l’armée d’Italie en 1799, Pérignon commande l’aile gauche lors de la seconde campagne contre les Austro-Russes : la bataille de Novi (15 août 1799) tourne au désastre pour les Français ; blessé au pied, Pérignon est fait prisonnier — fin brutale pour un maréchal en devenir, symbole des revers de la fin du Directoire face à Souvorov.
Captivité autrichienne, échange ou libération selon les phases diplomatiques, retour en France déjà consulaire : Pérignon n’a pas été au cœur de Brumaire, mais il retrouve une place dans l’élite militaire que Bonaparte veut stabiliser entre révolutionnaires et serviteurs de l’ordre nouveau.
Sénateur en 1801, il bascule vers la carrière de grand notable d’État : honneurs, terres, proximité du régime sans obligation de repartir immédiatement en campagne — trajectoire proche d’autres généraux usés par les blessures et les années.
Pour Empire Napoléon, Novi demeure la tache sombre qui équilibre les lauriers pyrénéens : rappel que même un vainqueur de Rosas pouvait subir l’effondrement tactique d’une armée mal coordonnée sur un champ italien.
1804 : maréchal, Grand-Fayt, Parme et cour de Naples
Le 19 mai 1804, le premier tableau des maréchaux d’Empire associe des noms de légende — Davout, Soult, Masséna — à des généraux dont la gloire date surtout des guerres de la Révolution : Pérignon y figure comme représentant des frontières pyrénéennes et de la continuité républicaine domestiquée par l’Empire naissant.
Les titres nobiliaires suivent : comte de l’Empire, puis comte puis duc de Grand-Fayt — toponyme du Nord rattaché à la bataille de 1794 contre les coalisés, marque typique du système napoléonien qui récompense par des noms de victoires révolutionnaires intégrées au grand livre des honneurs impériaux.
De septembre 1806 à juillet 1808, Pérignon exerce la fonction de gouverneur général du duché de Parme : administration d’un territoire client, équilibre entre notables locaux, trésor impérial et police du spectacle princier — mission de technicien de l’occupation plus que de conquérant médiatisé par les bulletins.
Muté au royaume de Naples sous Joachim Murat et Caroline Bonaparte, il fréquente la cour avec la familiarité d’un maréchal récemment anobli : ce séjour italien rappelle l’ironie d’une carrière marquée par Novi puis par les salons napolitains — l’Italie comme écho des gloires et des défaites.
À Paris, la charge de sénateur demeure le fil conducteur : sessions, votes des actes organiques, présidences de cérémonie — Pérignon y incarne le maréchal de cabinet autant que de campagne, figure que la gravure officielle affectionne lorsqu’il s’agit de montrer la stabilité du Sénat conservateur devenu impérial.
Le palais du Luxembourg, siège du Sénat, symbolise cette seconde moitié de vie : pierre parisienne au service d’un régime qui célèbre encore les généraux de 1792-1795 tout en drapant l’autorité personnelle de Napoléon.
Restauration, Cent-Jours, vote sur Ney et fin sous les Bourbons
En 1814 Pérignon rallie Louis XVIII : pour un maréchal longtemps sénateur et administrateur, la restauration monarchique apparaît comme garantie d’ordre après l’épuisement des campagnes — choix politique que la légende bonapartiste jugera sévèrement, mais qui s’inscrit dans la logique des notables oscillant entre fidélité personnelle à l’Empereur et attachement à la « légitimité » bourbonienne.
Lors des Cent-Jours, son nom est rayé de la liste des maréchaux : geste symbolique du camp royaliste qui refuse de reconnaître les promotions impériales pendant l’aventure de 1815 — humiliation administrative plus que sanction militaire sur un champ de bataille.
Le 4 décembre 1815, la Chambre des pairs examine le cas du maréchal Ney ; Pérignon vote la peine de mort — décision qui choque une partie de l’opinion militaire et nourrit pour des décennies polémiques et pamphlets : solidarité de caste brisée, calcul politique, conviction juridique ? Les sources mêlent considérations d’ordre public et haine de classe entre vieille noblesse et maréchaux « de la Révolution ».
Élevé marquis de Pérignon et pair de France, décoré de l’ordre de Saint-Louis, il achève sa carrière dans les honneurs bourboniens : pensions, cérémonies, présence aux tribunes — loin des Pyrénées, proche du froid protocolaire de la monarchie restaurée.
Il meurt à Paris le 25 décembre 1818, dans la nuit de Noël, à soixante-quatre ans — date qui prête à commentaires sur l’ironie d’un maréchal dont la disparition se fond dans les cloches des offices plutôt que dans le tonnerre des canons.
Mémoire, historiographie et place dans Empire Napoléon
Les manuels scolaires français ont longtemps mieux retenu les maréchaux des grandes batailles impériales que les architectes des sièges pyrénéens : Pérignon reste un nom moins cité que Davout ou Lannes dans l’imaginaire populaire, mais les monographies militaires et les études sur la guerre de la première coalition restituent la densité de son commandement en Catalogne.
L’historiographie anglophone, notamment l’article de synthèse sur les maréchaux, souligne le profil « méconnu » de Pérignon : compétence réelle, carrière entamée par l’ombre de Dugommier, terminaison bourbonienne compromise par le vote contre Ney — portrait d’un homme d’État plus que d’un héros de romance.
Pour Empire Napoléon, sa trajectoire résume une leçon : le Premier Empire a besoin à la fois des vainqueurs d’Austerlitz et des vainqueurs de Rosas — officiers capables de tenir des frontières ingrates pendant que d’autres emportent la vedette en Italie ; le titre de maréchal, en 1804, est aussi un instrument politique de fusion révolutionnaire et impériale.
La mémoire matérielle — noms sur l’Arc de triomphe, archives du Sénat, fortifications de Roses encore visibles — prolonge le récit au-delà des dates de naissance et de mort : Pérignon appartient à la géographie militaire franco-espagnole autant qu’à la galerie des maréchaux.
Enfin, le contraste entre la générosité tactique des campagnes de 1794-1795 et la sévérité du vote de 1815 invite à une lecture nuancée : serviteur de la France à travers des régimes multiples, jamais simple figure de transition, toujours acteur conscient des compromis que demande la longue durée des guerres révolutionnaires et napoléoniennes.
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