Maréchal d'Empire, duc de Dantzig

François Joseph Lefebvre

1755-1820

Portrait de François Joseph Lefebvre (1755-1820), maréchal d'Empire et duc de Dantzig — uniforme d'apparat, décorations ; Césarine Davin-Mirvault, 1807, château de Versailles

François Joseph Lefebvre (1755-1820), fils d'un modeste sergent de ville alsacien, incarne le fantassin de l'Ancien Régime devenu pilier du régime napoléonien : des Gardes-Françaises à la Révolution, des armées du Rhin au 18 Brumaire, où il arrache Lucien Bonaparte aux députés du Conseil des Cinq-Cents. Maréchal en 1804 aux côtés de Kellermann comme figure « honoraire » du premier sacre des baïonnettes impériales, il gagne son titre de duc de Dantzig sur le terrain : siège de mars à mai 1807 contre une place prussienne et russe tenace, parcimonie d'artillerie et tranchées à la Vauban, phrase restée célèbre sur le « trou » à forcer. Commandant de la Vieille Garde à la Moskowa à soixante-sept ans, il traverse la retraite de Russie puis la campagne de France de 1814 ; rallié aux Bourbons, il revient pour les Cent-Jours et charge à Waterloo avec les grenadiers. Rayé de la pairie après l'ultime défaite, il meurt à Paris en 1820, laissant Catherine Hubscher — la future « Madame Sans-Gêne » du théâtre — pour témoin d'un couple où la blanchisseuse et le maréchal défient l'étiquette des Tuileries sans jamais rompre la fidélité au drapeau.

Rouffach, Gardes-Françaises et apprentissage révolutionnaire

François Joseph Lefebvre naît le 25 octobre 1755 à Rouffach, en Alsace, dans une famille de petite bourgeoisie militaire : son père exerce la charge de sergent de ville — garde urbaine, autorité locale, revenus modestes. L'enfance alsacienne, bilingue et tournée vers les routes du Rhin, forme un enfant habitué au bruit des casernes et aux hiérarchies d'Ancien Régime plus qu'aux salons parisiens.

En 1773, à dix-huit ans, il s'engage dans les Gardes-Françaises, régiment d'élite stationné à Paris et symbole de la monarchie armée. Le métier qu'il y apprend est celui de la ligne, de la discipline de parade et du service devant les palais — formation rigide qui lui survivra quand, plus tard, les tours de France révolutionnaire exigeront souplesse politique autant que bravoure.

En 1783, il épouse Catherine Hubscher, lavandière — roturière au franc-parler et à la réputation de ne reculer devant personne, que la postérité théâtrale transformera en « Madame Sans-Gêne ». Le couple vit dans un Paris où les étiquettes se fissurent : mariage d'un garde royal avec une blanchisseuse, mélange des mondes que l'Empire officialisera sans jamais totalement l'adoucir aux yeux des courtisans.

La Révolution éclate ; les Gardes-Françaises basculent dans la crise de juillet 1789. Lefebvre suit le mouvement patriote, passe dans la Garde nationale puis dans les bataillons de volontaires et de ligne qui tiennent le Rhin contre la coalition. Les années 1792-1794 forgent le tacticien de manoeuvre en plaine : il gravit les grades de capitaine à général de division, se distingue à Fleurus et sur les fronts du nord, absorbe les leçons de la guerre de masse républicaine.

En 1798, le Directoire lui confie le gouvernement militaire de Mayence — place rhénane stratégique, ancienne place forte, carrefour des intrigues fédéralistes et des ambitions autrichiennes. Lefebvre y mêle administration, police des garnisons et préparation d'un éventuel théâtre oriental ; l'expérience le rapproche des cercles où Bonaparte, rentré d'Égypte, prépare le coup d'État de l'an VIII.

En 1799, nommé commandant de la 17e division militaire à Paris, Lefebvre tient une des clefs de la capitale : casernes, dépôts, règlement des troupes de la place. C'est de ce poste qu'il passera au rôle décisif du 19 brumaire à Saint-Cloud — non comme orateur, mais comme homme de poigne capable d'exécuter l'ordre au bon moment.

À la veille du Consulat, Lefebvre incarne déjà le profil du général révolutionnaire « sans étiquette » : loyal au pouvoir légal tant qu'il tient, prêt à basculer quand la République directoriale vacille — non par cynisme calculateur, mais par conviction que seule une autorité forte peut solder les guerres et la discorde civile.

Paris, 18 Brumaire et consolidation du Consulat

Le matin du 18 brumaire an VIII à Paris, le coup d'État vacille : Bonaparte harangué aux Tuileries, menacé, contraint de se retirer. Le vrai choc se joue le lendemain à Saint-Cloud, dans l'orangerie où siège le Conseil des Cinq-Cents. Les députés crient à la trahison ; une motion d'outlawrie contre le général circule. Sans intervention musclée, le complot des consuls bascule en échec sanglant.

Lefebvre n'est ni président de l'assemblée comme Lucien Bonaparte ni tribun comme Sieyès ; il est l'officier de confiance qui peut faire entrer la force sans laisser déraper en massacre. À la tête d'un petit détachement de grenadiers — la tradition dit vingt-cinq hommes —, il pénètre dans la salle où la foule hostile entoure le président. Dans la bousculade, il arrache Lucien aux députés qui tentent de le retenir ou de l'intimider, permettant au frère de Bonaparte de rejoindre la cour où Murat aligne les baïonnettes.

Le geste est court, confus, éminemment risqué : un député arraché, des uniformes mêlés, des cris. Mais il désamorce la paralysie du moment décisif. Quand les grenadiers finissent par investir l'hémicycle, la légalité républicaine cède devant le fait accompli ; le Directoire s'effondre et le Consulat naît sous les feux de la critique et de l'espoir.

Bonaparte n'oublie pas celui qui a tenu la bride serrée à Paris. Lefebvre reste commandant de division militaire pendant les premiers mois du Consulat, veillant au calme des casernes et à la neutralisation des derniers foyers jacobins ou royalistes selon les consignes du jour. Son profil — soldat de métier, sans ambition ministérielle bruyante — en fait un intermédiaire crédible entre la rue et le palais.

Les années 1800-1803 le voient alterner fonctions d'inspection, de répression locale des émeutes et de préparation logistique des armées qui combattent en Italie et sur le Rhin. Il n'est pas le vainqueur d'Arcole ni le stratège d'Ulm ; il est le rouage qui tient les lignes d'arrière, les convois, la discipline des réserves parisiennes.

La toile de Bouchot sur Bonaparte au Conseil des Cinq-Cents fixe pour le grand public l'image dramatique du manteau arraché et du geste théâtral. Pour la biographie de Lefebvre, elle évoque surtout le décor où sa poigne a permis à Lucien d'échapper à l'émeute parlementaire — le chaînon matériel entre rhétorique et baïonnette.

Maréchal de l’Empire, Kellermann et les campagnes d’avant Dantzig

Le sénatus-consulte de 1804 crée les dix-huit maréchaux du jeune Empire. Lefebvre y figure aux côtés de Kellermann, autre vétéran de la monarchie révolutionnée, souvent qualifiés de maréchaux « honoraires » dans l'historiographie — non par mépris, mais parce que leur gloire de feu date en partie d'avant Austerlitz et qu'on les associe à la transition républicaine autant qu'à l'ère impériale éclatante.

Pourtant Lefebvre n'est pas un figurant de parade : il commande des corps en Allemagne, participe à la manœuvre continentale contre la troisième coalition, assure des missions de siège et d'occupation où la patience compte autant que l'éclat d'une charge de cavalerie. Son tempérament de sous-officier monté en grade lui vaut le respect des régiments de ligne plus que des salons de la rue Saint-Honoré.

Catherine, désormais « Madame Lefebvre » pour l'étiquette, continue de heurter les dames de la cour par son langage et ses habitudes. Napoléon, à qui l'on prête des remarques acerbes sur le couple, n'en retire pas pour autant sa confiance au maréchal : la séparation entre la sphère privée bruyante et la compétence militaire reste nette dans l'esprit du maître.

En 1806-1807, la guerre de la quatrième coalition replace l'armée française face aux Prussiens puis aux Russes. Lefebvre n'est pas le héros de Iéna-Auerstaedt au sens des bulletins grand public ; il tient des ailes, des sièges secondaires, des lignes de communication. C'est précisément cette expérience du siège prolongé qui prépare l'affectation décisive : la place de Dantzig, port prussien sur la Baltique, défendue avec acharnement, clef logistique pour verrouiller la Pologne napoléonienne.

Les historiens soulignent que Lefebvre n'avait pas dirigé auparavant un siège d'une telle ampleur. Il compense par humilité opérationnelle : il s'entoure d'ingénieurs, écoute les artilleurs, respecte les rythmes du sapeur. La légende de la phrase sur le « trou » résume une philosophie — forcer la décision sans se perdre dans les débats techniques que le général n'est pas censé maîtriser.

Le siège de Dantzig et le duché éphémère

Le 19 mars 1807 s'ouvre le siège de Dantzig : place forte, arsenal, port marchand, défendue par le général Kalkreuth avec un mélange de troupes prussiennes, russes et milices locales. Napoléon confie le commandement nominal du corps de siège à Lefebvre, épaulé par des spécialistes du génie et de l'artillerie de siège. L'objectif stratégique est clair : empêcher la garnison de déranger la manoeuvre principale contre Bennigsen tout en affamant la résistance prussienne sur la mer Baltique.

Les opérations s'étirent dans la boue printanière : tranchées parallèles, batteries qui mordent les remparts, contre-attaques nocturnes des défenseurs. Lefebvre multiplie les reconnaissances, règle les querelles entre généraux subordonnés, maintient la pression morale sur la ville. Les pertes montent des deux côtés ; la famine et les épidémies commencent à jouer à l'intérieur des murs.

La phrase attribuée au maréchal — qu'il ne comprend pas les subtilités des ingénieurs mais qu'on lui « fiche un trou » pour passer — traduit une brutalité salutaire face aux atermoiements. Elle entre dans la légende napoléonienne comme antidote à la paperasserie militaire ; qu'elle soit ou non textuellement authentique, elle colle au personnage public de Lefebvre.

Le 24 mai, après plus de deux mois, la garnison capitule avec les honneurs. Napoléon gratifie immédiatement Lefebvre du titre de duc de Dantzig — première promotion ducale accordée à un maréchal pour une victoire obtenue sur le terrain plutôt que par simple décret de cour. Le duché, érigé sur des terres prussiennes annexées, reste une construction juridique fragile ; il symbolise surtout la reconnaissance impériale du mérite du siège.

Les représentations contemporaines du bombardement évoquent fumée, brèches et flotte côtière : le visuel du siège, plus que celui d'une bataille en rase campagne, correspond à l'art de la guerre des places. Pour Lefebvre, Dantzig demeure le sommet de sa cote militaire autonome — avant que l'âge et le rôle de garde-chiourme de la Vieille Garde ne l'entraînent vers des champs de bille moins personnels.

Les années 1807-1811 le voient alterner inspections, fonctions honorifiques et présence discrète aux campagnes d'Autriche et d'Espagne en arrière-plan. Le corps vieillit ; le maréchal sait qu'il ne commandera plus une grande aile décisive comme Davout ou Masséna, mais qu'il incarne encore le lien entre la Révolution soldée et l'Empire des cérémonials.

Vieille Garde, retraite de Russie, 1814 et Cent-Jours

En 1812, à la Moskowa, Lefebvre commande théoriquement la Vieille Garde à pied — grenadiers et chasseurs dont Napoléon fait la réserve ultime. Dans les faits, l'Empereur les engage avec parcimonie ; leur présence derrière la ligne rassure plus qu'elle ne bascule la journée. Le maréchal, à soixante-sept ans, endure comme un fantassin d'exception la chaleur, puis la poussière, enfin le froid qui annonce la catastrophe.

La retraite transforme la Garde en arrière-garde de prestige : moins de gloire que de souffrance, routes en boue, Cosaques, bivouacs glacés. Lefebvre tient son rang sans compte rendre publiquement sur les erreurs stratégiques ; la loyauté au drapeau prime sur la critique ouverte — attitude typique d'une génération qui a survécu à Robespierre et au Directoire.

En 1814, la campagne de France le replace sur le théâtre décisif : Champaubert, Montmirail, Montereau — noms où la Garde et les maréchaux usés tentent de colmater la brèche contre les coalisés. Lefebvre n'est plus l'homme du siège flamboyant ; il est le témoin de l'effondrement, présent quand Napoléon abdique à Fontainebleau.

Il prête serment aux Bourbons, conserve une partie de ses titres, accepte la Restauration comme clôture nécessaire. Puis vient l'île d'Elbe et le retour de l'Empereur : Lefebvre, malgré l'âge et la raison politique, rallie sans temporiser — geste qui trahit la fibre consulaire plus que le calcul courtisan.

À Waterloo, il est à la tête des grenadiers de la Garde dans la phase ultime où l'on tente de percer le centre allié. La défaite scelle la fin du rêve impérial ; le maréchal rentre à Paris épuisé. Les Bourbons le rayent de la liste des pairs : le prix du dernier ralliement.

Il meurt le 14 septembre 1820 dans sa capitale, à soixante-quatre ans — non sur un champ de bataille mais dans le lit d'un vétéran que les guerres ont usé. Catherine lui survit jusqu'en 1835, entretient la mémoire du couple et nourrit la légende théâtrale de « Madame Sans-Gêne », où le maréchal et la blanchisseuse triomphent encore une fois de l'étiquette par le rire du public.

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