Maréchal d'Empire, duc de Raguse

Auguste de Marmont

1774-1852

Portrait d’Auguste de Marmont (1774-1852), maréchal d’Empire et duc de Raguse — uniforme, décorations ; peinture du début des années 1820, collection privée ; ancien aide de camp de Bonaparte

Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont (1774-1852), duc de Raguse et maréchal d'Empire, condense comme peu d'autres le passage du compagnonnage révolutionnaire à la fabrique impériale, puis à l'opprobre posthume. Fils de petite noblesse bourguignonne, il entre à l'école d'artillerie de Châlons et croise Bonaparte au siège de Toulon : le général corse le choisit pour aide de camp, fonction qu'il conserve à travers l'Italie, l'Égypte et le 18 Brumaire. À Marengo, son artillerie de réserve, amenée au plus près sous le feu, participe au renversement qui sauve le Consulat. Les années suivantes le projettent sur la côte dalmate : gouverneur général, il pacifie, aménage, négocie avec les notables locaux et les flottes britanniques qui croisent l'Adriatique ; le titre de duc de Raguse, puis le bâton de juillet 1809, couronnent un parcours d'administrateur-soldat plus encore que de vainqueur en grande bataille rangée. La guerre d'Espagne change la donne : à la tête de l'armée du Portugal, il affronte Wellington dans des campagnes d'épuisement où logistique, guérilla et géographie pénalisent les Français ; le 22 juillet 1812, aux Arapiles, une manœuvre de flanc mal synchronisée et une blessure qui le terrasse ouvrent une brèche que l'adversaire exploite sans pitié. En 1814, alors que Napoléon lutte en Champagne, Marmont commande un corps sur les approches de Paris : dans la nuit du 3 au 4 avril, il fait passer environ douze mille hommes dans le camp allié, privant l'Empereur d'une réserve critique et facilitant la chute de la capitale. La phrase attribuée à NapoléonMarmont seul l'aurait trahi — et le verbe populaire « raguser » fixent pour des générations l'image du maréchal parjure, au-delà des nuances que ses Mémoires tenteront d'apporter. Pair de France, serviteur des Bourbons, gouverneur de Paris en 1830, exilé après les Trois Glorieuses, il meurt à Venise en 1852 en observant de loin le culte napoléonien. Les archives et la littérature militaire permettent aujourd'hui de relire sa trajectoire comme celle d'un technicien fidèle devenu décideur isolé dans un effondrement stratégique, sans ramener pour autant la polémique de 1814 à une équation close.

Châtillon, Toulon et la fabrique du Premier Consul

Auguste Marmont naît à Châtillon-sur-Seine le 20 juillet 1774, dans une famille de noblesse provinciale assez modeste pour que l'avenir militaire tienne davantage au mérite qu'aux alliances. Il entre à l'École d'artillerie de Châlons en 1792, au moment où la Révolution redistribue les grades et les responsabilités : l'artillerie, arme technique et coûteuse, attire les esprits méthodiques plutôt que les courtisans de salon.

Le siège de Toulon, en décembre 1793, constitue le pivot biographique. Bonaparte, nommé pour diriger l'artillerie républicaine, trouve en Marmont un lieutenant capable d'exécuter des tirs compliqués, d'organiser les batteries et de tenir les équipages sous le feu des fortifications anglo-provençales. La prise de la ville renforce le prestige du jeune général corse ; la décision de prendre Marmont comme aide de camp engage une proximité quotidienne — ordres, cartes, déplacements nocturnes, confidences de camp — que peu d'officiers connaîtront à ce degré.

Les campagnes d'Italie (1796-1797) et d'Égypte (1798-1799) prolongent cette formation au contact direct de la pensée stratégique bonapartiste. Marmont transcrit, transmet, parfois tempère ; il voit les victoires de Lodi ou des Pyramides, les crises d'Aboukir, le retour frémissant de Fructidor à Brumaire. Le 18 Brumaire an VIII, il est à Paris parmi les officiers qui soutiennent le coup d'État : la fidélité n'est pas seulement politique, elle est personnelle, bâtie sur des années de dangers partagés.

Sous le Consulat, la courbe des promotions s'accélère. Marmont n'est pas encore le maréchal impérial qu'il deviendra ; il est l'homme de confiance pour l'artillerie, les inspections, les missions délicates où il faut à la fois parler le langage des généraux divisionnaires et celui du Premier Consul. Les salons rapportent des marques d'affection rares de la part de Bonaparte envers « son » Auguste — anecdotes qu'il faut prendre avec la prudence des témoinnages de seconde main, mais qui traduisent une exception dans les rapports hiérarchiques napoléoniens.

Le 14 juin 1800, à Marengo, l'armée française semble perdue : Mélas a refoulé les troupes, la défaite apparaît consommée. L'arrivée de Desaix et la manœuvre de dernière chance ouvrent une brèche ; Marmont, à la tête de l'artillerie de réserve, fait avancer ses pièces au pas de course sur un terrain encore balayé par le feu autrichien. Les boulets à courte portée déchiquètent les colonnes ennemies au moment où la cavalerie de Kellermann et l'infanterie de Desaix — ce dernier tué dans l'assaut — achèvent le retournement. La part exacte de chaque arme dans la victoire reste discutée par les historiens, mais les contemporains accordent à l'artillerie de Marmont un rôle dans la bascule qui fonde la légitimité militaire du Consulat.

La Dalmatie, le bâton et le duc de Raguse

Après Marengo, Marmont quitte la sphère exclusive du cabinet militaire du Premier Consul pour des commandements qui mêlent administration civile et présence navale. La côte dalmate, éclatée en ports, îles et routes montagneuses, devient son théâtre : il faut encadrer des milices locales, négocier avec des notables vénitiens ou slaves, contenir les incursions britanniques depuis la mer tout en alimentant les opérations terrestres plus au nord.

En 1806, le commandement général de la Dalmatie lui confie une mission de pacification et de modernisation : routes, ponts, entrepôts, justice militaire, relations avec les autorités civiles improvisées par l'occupation. Les rapports du ministère de la Guerre soulignent la régularité des comptes autant que les succès tactiques limités : Marmont apparaît comme un organisateur au long cours, conscient que l'empire adriatique se tient autant par l'ingénieur que par le sabre.

La guerre de la Cinquième Coalition intègre ces forces dans une géographie plus vaste. Marmont conduit des opérations en liaison avec l'armée principale ; après Wagram, le 12 juillet 1809, il reçoit le bâton de maréchal — promotion qui choque parfois les titans plus âgés du maréchalat, mais que Napoléon justifie par la combinaison des services dalmates et du champ de bataille. Le titre de duc de Raguse, lié à la cité de Raguse (Dubrovnik), ancre symboliquement son autorité sur une façade maritime où commerce, diplomatie et guerre se croisent.

Les années 1809-1811 ne sont pas un repos : inspections, réorganisation des garnisons, correspondance incessante avec Paris et avec les flottes alliées napoléoniennes. Marmont doit arbitrer entre les exigences fiscales impériales et la lassitude des populations locales, entre les purges de suspects et la nécessité de ne pas briser les élites qui tiennent encore les municipalités. Cette expérience administrative le distingue de maréchaux purement « de bataille » et prépare paradoxalement sa future mission ibérique, où l'on ne gagne pas seulement des escarmouches mais des semaines de ravitaillement.

Les historiens de l'Empire insistent sur le contraste entre l'image adriatique — ordre relatif, planification — et le bourbier espagnol qui l'attend : Marmont quitte une mer fermée pour un plateau continental où Wellington, les guérilleros et l'insurrection portugaise tordront la logique des campagnes napoléoniennes. Le transfert vers l'armée du Portugal, en 1811, marque donc une rupture de décor autant qu'une promotion opérationnelle ; le maréchal emporte avec lui des habitudes d'état-major minutieux, mais le théâtre exigera d'autres improvisations.

Armée du Portugal, Wellington et les Arapiles

En 1811, Marmont succède à Masséna à la tête de l'armée du Portugal, ensemble hétéroclite coincé entre les lignes anglo-portugaises, les bandes castillanes et les exigences impossibles de Madrid. La mission est de tenir une ceinture immense avec des effectifs insuffisants, des convois harcelés, des hôpitaux débordés : chaque victoire locale achète quelques semaines, chaque retraite coûte du prestige.

Les manœuvres de printemps et d'été 1812 opposent deux états-majors d'élite. Wellington, observateur patient, attend l'erreur ; Marmont tente de couper les lignes de retraite britanniques vers Ciudad Rodrigo et Almeida en allongeant son aile gauche sur les hauteurs des Arapiles, près de Salamanque. Pendant plusieurs jours, les deux armées se frottent sans engagement décisif, dans une chaleur accablante et une poussière qui gêne la vision tactique.

Le 22 juillet, la configuration bascule. Les divisions françaises s'étirent pour suivre le mouvement perçu des Alliés ; un intervalle dangereux s'ouvre entre deux corps. Wellington, posté sur une hauteur, identifie la faille et lance l'attaque générale. Presque au même moment, un éclat d'obus broie l'avant-bras gauche de Marmont ; le maréchal s'effondre, évanoui. Le général Bonnet, appelé à le remplacer, est blessé à son tour peu après : la chaîne de commandement se brise au pire moment. Le centre français cède ; les pertes dépassent dix mille hommes en un temps très court.

Salamanque — ou bataille des Arapiles — demeure l'une des plus grandes victoires de Wellington en péninsule ; elle contraint temporairement les Français à lâcher Madrid et redistribue le crédit stratégique au profit de la coalition. Pour Marmont, la blessure physique — longue convalescence, manche vide sous l'uniforme — s'accompagne d'une atteinte morale : les critiques, dans l'armée et dans la presse alliée, l'accusent d'avoir étiré son dispositif avec une audace irresponsable.

Dans ses Mémoires, Marmont rejette une part de la responsabilité sur la lenteur de Clausel, qui n'aurait pas soutenu assez vite le mouvement ; les spécialistes modernes soulignent plutôt la combinaison d'une micro-erreur géométrique et d'un coup du sort biographique — la blessure du commandant en chef — amplifiée par la qualité de la riposte adverse. Quoi qu'il en soit, l'image publique du maréchal bascule : le protégé de Marengo devient, aux yeux d'une partie de l'opinion, le général qui a « offert » Salamanque à Wellington.

Avril 1814 — Capitulation, « raguser » et chute de l’Empire

En 1814, la France est envahie sur plusieurs axes. Napoléon, depuis Fontainebleau, tente une dernière série de coups de maître en Champagne ; les coalisés, en surnombre, referment le filet. Marmont commande le VIe corps sur les approches sud de Paris : sa mission est de retarder l'inévitable, de préserver des effectifs capables de négocier une capitulation avec honneur relatif plutôt qu'un massacre devant les fortifications.

Les maréchaux sont épuisés ; les débats de cabinet mêlent l'honneur militaire à des calculs politiques sur la survie de la dynastie impériale. Dans ce climat, Marmont engage des pourparlers secrets avec les émissaires de Schwarzenberg et avec les agents du futur Louis XVIII. La chronologie exacte des contacts reste discutée, mais la nuit du 3 au 4 avril 1814 voit le passage d'environ douze mille hommes — artillerie comprise — vers les lignes alliées, sans que Napoléon ni plusieurs pairs aient été pleinement informés.

L'effet stratégique est immédiat : les coalisés obtiennent une tête de pont décisive vers Paris ; l'Empereur perd une réserve qu'il comptait encore engager. Selon le témoignage rapporté par Caulaincourt, Napoléon, informé, aurait prononcé que Marmont était le seul à l'avoir trahi — phrase qui résume une blessure personnelle autant qu'un jugement politique. L'abdication suit dans les jours qui suivent ; le verbe « raguser », dérivé ironique du titre de duc de Raguse, circule dans la langue parlée pour signifier trahir ou capituler sans loyauté — usage populaire dont les dictionnaires académiques ne feront pas toujours état, mais qui témoigne de la charge émotionnelle de l'événement.

Marmont, dans ses écrits postérieurs, présente l'opération comme une nécessité militaire : éviter un siège sanglant de la capitale, sauver l'armée, préparer la transition monarchique. Ses adversaires y voient une forfaiture préméditée, voire une transaction personnelle avec les Bourbons. Les historiens partagent encore cette lecture : aucun consensus ne tranche entre le « réalisme » défensif et la rupture du serment d'officier envers l'Empereur en personne.

Ce qui est acquis, c'est le poids symbolique : pour la mémoire bonapartiste, Marmont devient la figure du maréchal qui a ouvert la porte ; pour les royalistes, un serviteur utile mais jamais totalement lavé de son passé impérial. Cette dualité poursuit le personnage jusqu'à sa mort et nourrit les polémiques autour de ses Mémoires, où chaque phrase sur 1814 est lue comme plaidoyer ou comme aveu déguisé.

Restauration, Juillet 1830, exil et Mémoires

Après la Première Restauration, Marmont reste dans les cadres bourboniens : pair de France, gouverneur, inspecteur, il incarne le maréchal utile sans être aimé. Son passé napoléonien — trop proche du fondateur — gêne les ultras ; sa trahison de 1814 empêche les nostalgiques de l'Empire de le réintégrer dans le panthéon militaire sans réserve. Il navigue entre deux méfiances, ce qui explique en partie sa carrière politique relativement étroite malgré les titres.

Lors des Cent-Jours, Marmont accompagne Louis XVIII dans la fuite vers Gand : il ne bascule pas vers l'Empereur revenu, contrairement à Ney dont le destin tragique contrastera toujours avec le sien. Après Waterloo, il conserve des fonctions honorifiques ; Charles X lui confie la gouvernance militaire de Paris. En juillet 1830, face aux barricades, Marmont hésite puis ordonne le repli des troupes pour limiter le bain de sang — décision qui ne lui vaut ni gloire révolutionnaire ni indulgence des royalistes purs.

L'exil commence : Prague, Vienne, Londres, villes d'Italie — une errance de gentilhomme ruiné par la réputation plus que par le portefeuille. Il observe de loin le retour des cendres de Napoléon aux Invalides en 1840, événement qui renforce pour l'opinion française le contraste entre l'apothéose impériale et sa propre figure entachée. Les huit volumes de Mémoires, publiés après sa mort, multiplient les chapitres défensifs sur l'Espagne, sur Salamanque, sur 1814 : la prose soignée ne parvient pas à effacer le jugement déjà cristallisé.

Marmont meurt à Venise le 22 mars 1852, presque oublié du grand public. Sous Napoléon III, ses cendres sont rapatriées vers Châtillon-sur-Seine, terre natale qu'il avait demandée pour dernière demeure. L'épitaphe insiste sur les titres — maréchal de France, duc de Raguse — et élude les mots qui feraient débat : trahison, Salamanque, Wellington. Les historiens récents replacent l'homme dans la continuité des logiques de 1814 — effondrement logistique, épuisement des élites militaires, négociations parallèles — sans pour autant innocenter la forme brutale du passage en force du VIe corps.

La fiche d'un maréchal comme Marmont rappelle ainsi que l'épopée napoléonienne ne se lit pas seulement à travers les arcatures héroïques d'Austerlitz ou d'Iéna : elle passe aussi par des décisions de coulisse, des nuits d'avril et des mémoires qui cherchent en vain à renégocier avec l'Histoire. Les sources militaires et diplomatiques du début du XIXe siècle permettent de suivre presque heure par heure certains épisodes de 1814 ; elles n'apportent pas de réponse morale simple à la question que la légende pose encore : trahison ou ultime réalisme ?

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