Campagnes 9 min

La campagne d'Allemagne (1813)

Après la Russie, Napoléon gagne encore à Lützen, à Bautzen et à Dresde, puis perd tout à Leipzig. Comment l'Europe coalisée a brisé l'Empire en Allemagne en une seule année.

Après la Russie, la Prusse se soulève

Au début de 1813, ce qui reste de la Grande Armée reflue vers l'ouest. Murat, à qui Napoléon a laissé le commandement, abandonne l'armée à la mi-janvier pour regagner Naples, et c'est Eugène de Beauharnais qui tente de tenir une ligne, d'abord sur l'Oder, puis sur l'Elbe. Les Russes suivent. Le 30 décembre 1812, à Tauroggen, le général prussien Yorck a déjà retiré son corps de la guerre sans l'accord de son roi.

Frédéric-Guillaume III hésite encore. Son royaume, vaincu en 1806, amputé à Tilsit, occupé et saigné par les contributions, est toujours officiellement l'allié de la France. Mais l'opinion prussienne bascule, et le roi finit par suivre. Le 28 février, le traité de Kalisz l'allie à la Russie. À la mi-mars, la Prusse déclare la guerre à la France, et le 17 mars le roi lance depuis Breslau son appel An mein Volk, « À mon peuple ». Une semaine plus tôt, il a créé une décoration nouvelle, la Croix de fer, ouverte à tous les rangs.

La mobilisation est sans précédent. Le service militaire devient obligatoire, une milice, la Landwehr, est levée dans toutes les provinces, et des corps francs de volontaires se forment, comme celui du major von Lützow, qui attire étudiants, artisans et poètes venus de toute l'Allemagne. Selon les estimations, l'armée prussienne passe d'environ 130 000 hommes en mars à près de 280 000 en août, pour un pays de moins de cinq millions d'habitants. Napoléon ne combat plus seulement des gouvernements : il affronte, pour la première fois en Allemagne, un soulèvement national.

Dans une forêt dense, trois jeunes soldats en uniforme noir montent la garde : deux sont assis au pied d'un grand chêne, le troisième se tient debout, appuyé à un arbre, le fusil à la main
Georg Friedrich Kersting, Auf Vorposten (« Aux avant-postes »), 1815, huile sur toile. Le peintre, lui-même engagé dans le corps franc de Lützow, y représente trois de ses camarades morts pendant la guerre : Heinrich Hartmann, le poète Theodor Körner et Friedrich Friesen. Alte Nationalgalerie, Berlin. Domaine public, Wikimedia Commons.

Une armée sans cavalerie

Rentré à Paris dans la nuit du 18 au 19 décembre 1812, Napoléon reconstruit une armée en quelques mois. Un sénatus-consulte du 11 janvier 1813 met 350 000 hommes à sa disposition : conscrits appelés par anticipation, gardes nationaux versés dans la ligne, canonniers de la marine transformés en fantassins, vétérans rappelés d'Espagne pour encadrer les recrues. L'infanterie se reforme vite. La cavalerie, elle, ne se reconstitue pas : des dizaines de milliers de chevaux sont restés en Russie, et on ne forme pas un cavalier en quelques semaines. Ce manque pèsera sur toute la campagne. Sans cavalerie, Napoléon peut encore gagner une bataille, mais il ne peut ni éclairer sa marche, ni poursuivre un ennemi battu.

La coalition, de son côté, grandit. À la Russie et à la Prusse s'ajoute la Suède de Bernadotte, l'ancien maréchal d'Empire devenu prince héritier, qui débarque en Allemagne en mai. L'Angleterre finance. L'Autriche, dont l'empereur est le beau-père de Napoléon, reste officiellement son alliée, mais son ministre, Metternich, attend son heure.

Lützen et Bautzen, victoires sans lendemain

Napoléon prend le commandement à la fin d'avril et s'avance en Saxe. La veille de la bataille, le 1ᵉʳ mai, le maréchal Bessières est tué par un boulet à Rippach. Le 2 mai, à Lützen, les Russes et les Prussiens de Wittgenstein et de Blücher surprennent le corps de Ney autour de quelques villages. Les jeunes conscrits tiennent toute la journée sous un feu terrible, jusqu'à ce que Napoléon arrive avec le reste de l'armée et la Garde. La victoire est nette, mais les coalisés se retirent en ordre : faute de cavalerie, personne ne peut les poursuivre.

Le scénario se répète trois semaines plus tard. Les 20 et 21 mai, à Bautzen, sur la Spree, Napoléon attaque de front pendant que Ney doit tourner la position par le nord et couper la retraite ennemie. L'enveloppement ne se referme pas, et les coalisés s'échappent de nouveau, sans laisser ni canons ni prisonniers en nombre. Le lendemain, un même boulet tue le général Kirgener et blesse mortellement Duroc, grand maréchal du palais et l'un des rares amis intimes de l'Empereur. En un mois, Napoléon a remporté deux victoires et reconquis la Saxe. Il n'a détruit aucune armée.

L'armistice de l'été

Le 4 juin, à Pläswitz, en Silésie, les belligérants signent un armistice, qui sera prolongé jusqu'au 10 août. Napoléon veut gagner du temps pour refaire sa cavalerie et négocier. Beaucoup d'historiens y voient l'une de ses plus graves erreurs ; d'autres rappellent qu'avec une armée épuisée et sans cavaliers, il n'avait guère le choix. Les coalisés, eux, tirent un meilleur parti de la trêve. L'Angleterre promet de nouveaux subsides à la Prusse et à la Russie, la Landwehr prussienne achève de s'organiser, et l'Autriche s'engage, par le traité de Reichenbach du 27 juin, à entrer en guerre si Napoléon refuse ses conditions.

Le 26 juin, à Dresde, dans le palais Marcolini, Napoléon reçoit Metternich pour un entretien d'environ huit heures. L'Autriche demande notamment la dissolution du duché de Varsovie, la restitution des provinces illyriennes et le rétablissement d'une Prusse forte. Napoléon ne veut rien céder qui ressemble à une défaite. Le congrès réuni à Prague en juillet ne sert qu'à constater l'impasse. Pendant ce temps, en Espagne, Wellington écrase le 21 juin à Vitoria l'armée du roi Joseph, et la nouvelle pèse dans les calculs de Vienne. Le 12 août, l'Autriche déclare la guerre à la France.

Portrait d'un homme d'une quarantaine d'années aux cheveux bouclés, en habit de cour sombre barré d'une écharpe rouge et couvert de décorations, assis, une main posée sur la cuisse
Thomas Lawrence, Clemens Lothar Wenzel, prince de Metternich, 1815, huile sur toile. Royal Collection, château de Windsor. Domaine public, Wikimedia Commons.

Le piège de Trachenberg

Pendant l'armistice, du 9 au 12 juillet, les souverains alliés se réunissent au château de Trachenberg, en Silésie. Le plan qu'ils adoptent, qui doit beaucoup à Bernadotte, est d'une simplicité redoutable : ne jamais accepter la bataille contre Napoléon en personne, reculer devant lui, et frapper ses lieutenants chaque fois qu'ils sont isolés. Trois armées se partagent la tâche : l'armée du Nord de Bernadotte, autour de Berlin, environ 135 000 hommes ; l'armée de Silésie de Blücher, environ 95 000 ; l'armée de Bohême de Schwarzenberg, la plus forte, de 180 000 à 200 000 Autrichiens, Russes et Prussiens selon les sources. Napoléon, de son côté, compte sur environ 400 000 hommes en Allemagne, dont 300 000 autour de Bautzen.

Le plan fonctionne presque à la perfection. Le 23 août, à Grossbeeren, Oudinot, qui marchait sur Berlin, est repoussé par les Prussiens de Bülow. Le 26, sur la Katzbach, Blücher bat Macdonald sous une pluie battante qui fait déborder les rivières. Le même jour et le lendemain, Napoléon, lui, gagne la bataille de Dresde, sa dernière grande victoire en Allemagne : l'armée de Bohême, qui attaquait la ville, est rejetée avec de lourdes pertes, et le général Moreau, l'ancien rival de Bonaparte passé au service du tsar, a les deux jambes fracassées par un boulet français. Mais la poursuite échoue. Le 30 août, à Kulm, en Bohême, le corps de Vandamme, lancé trop loin et sans soutien, est encerclé et détruit, et son chef fait prisonnier. Le 6 septembre enfin, à Dennewitz, Ney est battu à son tour par l'armée du Nord.

Gravure coloriée : au premier plan, un groupe d'officiers à cheval observe le combat ; au centre, des colonnes d'infanterie et de cavalerie avancent dans une plaine au bord de l'Elbe ; au loin, les coupoles de Dresde et de nombreux foyers de fumée
Bataille de Dresde, livrée le 26 août 1813, gravure coloriée de Couché fils et Bovinet d'après Carle Vernet et Jacques-François Swebach, début du XIXᵉ siècle. Photographie JoJan, CC BY 3.0, Wikimedia Commons.

En trois semaines, les défaites des maréchaux ont coûté bien plus que la victoire de Dresde n'a rapporté. L'Empereur court d'un point menacé à l'autre, sans jamais parvenir à saisir une armée ennemie. Les fatigues, la faim et les désertions, surtout parmi les contingents allemands, rongent ses effectifs. Le 8 octobre, par le traité de Ried, la Bavière change de camp. La Confédération du Rhin commence à se défaire.

Mêlée au pied de collines boisées : des cavaliers et des fantassins se battent autour de canons renversés, au milieu de la fumée et des incendies, tandis qu'au premier plan des blessés gisent à terre
Alexander von Kotzebue, La Bataille de Kulm, 1843, huile sur toile. Musée de l'Ermitage, Saint-Pétersbourg. Domaine public, Wikimedia Commons.

Leipzig, la bataille des Nations

Début octobre, les trois armées coalisées convergent. Menacé d'être coupé de la France, Napoléon quitte Dresde, où il laisse Gouvion Saint-Cyr avec près de 30 000 hommes, et concentre ses forces autour de Leipzig. La bataille qui s'y livre du 16 au 19 octobre est la plus grande que l'Europe ait connue avant le XXᵉ siècle. Napoléon y dispose de 190 000 à 210 000 hommes selon les sources ; les coalisés, environ 200 000 le premier jour, en alignent plus de 300 000 le 18. On y entend parler français, allemand, russe, suédois, polonais et italien, d'où le nom de « bataille des Nations ».

Le 16, Napoléon attaque au sud, autour de Wachau, et manque de peu la percée ; au nord, à Möckern, les Prussiens de Yorck prennent le village au prix de pertes terribles. Le 17, on se bat peu, mais les renforts coalisés arrivent. Le 18, l'étau se referme sur toute la ligne ; en pleine bataille, une partie des troupes saxonnes passe à l'ennemi. Le 19, l'armée française se retire par la seule route qui lui reste, vers l'ouest. Le pont de l'Elster, qu'on devait faire sauter après le passage de l'arrière-garde, saute trop tôt : des milliers d'hommes restent bloqués dans la ville. Poniatowski, fait maréchal trois jours plus tôt, se noie en tentant de franchir la rivière à cheval.

Les pertes restent débattues. On estime le plus souvent à 90 000 le nombre des tués et des blessés en quatre jours. Du côté français, aux 38 000 à 45 000 tués et blessés s'ajoutent au moins 15 000 prisonniers et plus de 20 000 blessés et malades abandonnés dans les hôpitaux de Leipzig.

Le retour sur le Rhin

La retraite prend le chemin de Francfort. Le 30 octobre, à Hanau, l'armée austro-bavaroise du général de Wrede, environ 40 000 hommes, tente de barrer la route. Napoléon masse son artillerie sous les ordres de Drouot, lance la cavalerie de la Garde et passe en force. Au début de novembre, les restes de l'armée franchissent le Rhin à Mayence. Ils apportent avec eux le typhus : selon les estimations, l'épidémie tue quelque 17 000 soldats et plus de 2 000 habitants de la ville au cours de l'hiver. Napoléon est de retour à Saint-Cloud le 9 novembre.

Dans une clairière bordée de grands arbres, des cavaliers de la Garde impériale en bonnet à poil chargent au milieu des canons et de la fumée ; au premier plan, des blessés et des chevaux à terre ; au loin, une ville dans une vaste plaine
Horace Vernet, La Bataille de Hanau, 1824, huile sur toile. National Gallery, Londres. Domaine public, Wikimedia Commons.

Derrière lui, plus de 100 000 hommes restent enfermés dans les forteresses d'Allemagne et de Pologne, de Dantzig à Magdebourg. Ils ne pèseront plus sur la guerre. Dresde capitule le 11 novembre, Dantzig, défendue par Rapp, à la fin du même mois. Davout tient Hambourg jusqu'en mai 1814, bien après l'abdication de l'Empereur.

Ce que 1813 a changé

La campagne d'Allemagne fait tomber tout l'édifice napoléonien au-delà du Rhin. La Confédération du Rhin se disloque, le royaume de Westphalie de Jérôme disparaît, la Hollande se soulève en novembre. À Francfort, les coalisés font savoir qu'ils accepteraient encore une paix laissant à la France ses « frontières naturelles », le Rhin, les Alpes et les Pyrénées. Napoléon tarde à répondre. Quand il accepte enfin ces bases, au début de décembre, les coalisés ont déjà durci leurs exigences. Le 21 décembre, l'armée de Schwarzenberg commence à franchir le Rhin ; dans la nuit du 31 décembre au 1ᵉʳ janvier 1814, Blücher le passe à Kaub. La campagne de France commence.

Pour Napoléon, 1813 est l'année où les victoires cessent de suffire. Il a gagné à Lützen, à Bautzen et à Dresde, et il a tout perdu, parce que ses adversaires avaient appris à ne plus lui livrer la bataille qu'il cherchait, et parce que l'Europe entière s'était coalisée contre lui. En France, la mémoire de la campagne passe par les jeunes conscrits levés à l'automne par un sénatus-consulte que Marie-Louise, régente, avait signé, et qu'on surnomma pour cela les « Marie-Louise », et par l'Histoire d'un conscrit de 1813 d'Erckmann-Chatrian, publiée en 1864.

En Allemagne, 1813 devient la « guerre de libération », un mythe fondateur. Les poèmes de Körner, tué au combat en août, sont récités dans les écoles ; la Croix de fer traverse les guerres du XIXᵉ et du XXᵉ siècle ; à Leipzig, un gigantesque monument est inauguré le 18 octobre 1913, pour le centenaire de la bataille. Ce récit national, qui faisait d'une coalition de monarchies un réveil du peuple allemand, a été beaucoup nuancé par les historiens. Il n'en a pas moins pesé sur toute l'histoire allemande du siècle suivant.

Peinture murale : sur une place enneigée, un officier monté sur un cheval blanc est entouré d'une foule qui l'acclame, où se mêlent volontaires, femmes et enfants, drapeaux levés
Georg Bleibtreu, L'Appel « An mein Volk », Breslau, 17 mars 1813, peinture murale de la Ruhmeshalle du Zeughaus de Berlin, années 1880 (détail d'une carte postale de 1910). Domaine public, Wikimedia Commons.

Pour aller plus loin

  • Thierry Lentz, Nouvelle histoire du Premier Empire, t. II, L'Effondrement du système napoléonien, 1810-1814, Fayard, 2004.
  • Dominic Lieven, Russia Against Napoleon. The Battle for Europe, 1807 to 1814, Allen Lane, 2009.
  • Michael V. Leggiere, Napoleon and the Struggle for Germany. The Franco-Prussian War of 1813, 2 vol., Cambridge University Press, 2015.
  • Jean-Pierre Patat, 1813, seul contre tous, Bernard Giovanangeli, 2010.
  • Un roman : Erckmann-Chatrian, Histoire d'un conscrit de 1813, 1864.

Découvrir d'autres articles

Retour aux articles

Pour aller plus loin

Livres recommandés pour approfondir (liens affiliés)

Voir toute la boutique →

En tant que partenaire Amazon, ce site réalise un bénéfice sur les achats éligibles.

Soutenir l’encyclopédie

Empire Napoléon est un projet indépendant. Votre aide contribue à enrichir les contenus et à maintenir le site.

Faire un don

En savoir plus sur le projet

Paiement sécurisé sur la plateforme de votre choix.