Maréchal d'Empire, duc de Reggio

Nicolas Oudinot

1767-1847

Portrait de Nicolas Charles Oudinot (1767-1847), maréchal d’Empire et duc de Reggio — uniforme, décorations ; peinture d’Isidore Pils (1848), longévité après l’Empire (Restauration, monarchie de Juillet)

Nicolas Charles Oudinot (1767-1847), fils d'un brasseur de Bar-le-Duc devenu l'un des maréchaux les plus éprouvés du corps, porte une singularité macabre : selon la tradition militaire, trente-quatre blessures de guerre — record souvent cité parmi les maréchaux du Premier Empire. Sous-officier puis officier de la monarchie, il gravit les grades révolutionnaires à la force du sabre et de l'obéissance. Sous Masséna, il s'illustre à Zurich ; il participe à Austerlitz, à Iéna et à la campagne de 1808 où, à la tête du 2e corps, il force le passage du Danube face à Vienne — prélude technique à l'affrontement de Wagram. Les 5 et 6 juillet 1809, son corps perce le centre autrichien sur le Marchfeld ; Napoléon le fait duc de Reggio sur le champ de bataille et le promut maréchal dans la foulée de cette victoire décisive. En 1812, le 2e corps en Russie ; à la Bérézina, blessé gravement en couvrant les passages, il est évacué dans une charrette. Il combat encore en 1813, défend Paris en 1814 avec la Garde sur la plaine Saint-Denis et capitule aux côtés de Marmont. Rallié aux Bourbons, il évite les Cent-Jours et l'échafaud de Ney. Pair de France, gouverneur des Invalides sous la monarchie de Juillet, il meurt à Paris en 1847, témoin quasi octogénaire d'un siècle qu'il avait traversé lame et mitraille.

Bar-le-Duc, brasserie et forge révolutionnaire

Nicolas Charles Oudinot naît à Bar-le-Duc, en Lorraine, le 25 avril 1767. Son père tient une brasserie : l'enfant grandit au contact d'un monde urbain de marchands et de soldats de garnison, loin de la grande noblesse de cour mais proche des milices et des routes militaires qui mènent vers le Rhin. L'engagement comme volontaire, puis la vie régimentaire sous l'Ancien Régime lui apprennent la discipline des chambrées et la lenteur des promotions dans un corps d'infanterie où l'on monte gradin par gradin.

La Révolution bouleverse les hiérarchies : les places se libèrent, les talents brutaux peuvent émerger. Oudinot n'est ni théoricien ni courtisan ; il est le soldat qui avance quand on sonne la charge, qui retient les hommes quand la ligne flanche. Les premières campagnes lui valent des blessures — le compteur commence tôt — et des citations qui ne font pas encore de lui une vedette des bulletins, mais un chef de bataillon puis de brigade dont les supérieurs connaissent la ténacité.

En Italie et sur le Rhin, il côtoie des généraux qui deviendront maréchaux ; il observe la différence entre manœuvre d'ensemble et exécution locale, entre l'ordre d'armée et la réalité d'un peloton pris sous mitraille. Cette école forge l'officier « de terrain » : celui qui accepte d'être le premier touché pour que la division tienne encore quelques minutes.

En 1799, sous les ordres de Masséna, il joue un rôle notable dans la deuxième bataille de Zurich : victoire française majeure contre les Russes et les Autrichiens, qui stabilise momentanément la situation helvétique et rhénane. Oudinot y gagne en visibilité ; le nom du général suisse du moment compte autant que le sien dans les récits, mais pour lui la promotion suit : général de division, confiance accrue de l'état-major qui prépare déjà l'ère consulaire puis impériale.

À Austerlitz, en décembre 1805, il commande une division du 4e corps de Soult ; la percée au Pratzen et l'effondrement de la coalition austro-russe le placent du côté des vainqueurs d'une journée que la légende fixe comme le modèle napoléonien par excellence. Oudinot n'est pas le héros médiatisé de la plaine gelée, mais il en ramasse les éclats — blessures et décoration — comme rançon habituelle de sa fonction.

En octobre 1806, à Iéna, puis dans la poursuite prussienne, il confirme son statut d'exécutant fiable : les armées françaises écrasent la vieille machine militaire de Frédéric le Grand ; Oudinot, avec d'autres, transforme la victoire tactique en désastre stratégique pour Berlin. La route est ouverte vers la Pologne, vers Friedland, vers le système continental — et vers les campagnes danubiennes où son nom s'attachera à un passage de fleuve et à une plaine autrichienne.

Le Danube devant Vienne — ponts, boulets et préfiguration de Wagram

La guerre de la Cinquième Coalition, en 1809, replace Napoléon face à l'archiduc Charles, considéré comme le meilleur tacticien autrichien de sa génération. Les Français doivent repasser le Danube après des échecs initiaux qui ont coûté cher à l'armée impériale. La logistique du passage — ponts de bateaux, têtes de pont, artillerie de rive — devient un enjeu technique majeur : sans franchissement sécurisé, pas de bataille rangée sur le Marchfeld.

Oudinot, à la tête du 2e corps, participe à cette phase préparatoire décisive. Forcer ou tenir un passage sur un fleuve large, sous le feu des batteries ennemies postées sur les hauteurs, exige coordination entre génie, pontonniers et infanterie d'assaut. Les gravures d'époque montrent des bateaux alignés, des câbles tendus, des colonnes qui s'engouffrent sous la mitraille : le romantisme militaire postérieur masque la peur et le bruit des équipes qui coulent.

L'opération autour de Vienne en mai-juin 1809 prépare Wagram : elle épuise des hommes, use des ponts, oblige l'état-major à arbitrer entre audace et prudence. Oudinot y gagne la réputation d'un commandant de corps capable d'exécuter des ordres complexes sur un terrain contraint — rivière, îles, digues — sans se décomposer sous la pression autrichienne.

Les pertes avant la grande bataille sont déjà sensibles ; les officiers savent que chaque journée sur le Danube rapproche l'affrontement massif où l'on jouera des dizaines de milliers de baïonnettes. Pour Oudinot, la perspective n'est pas abstraite : il a déjà payé de son sang des passages plus modestes ; il sait que Wagram sera payé en vies et en canons.

Quand les armées s'installent enfin sur le Marchfeld au nord de Vienne, le dispositif autrichien occupe des villages et des crêtes ; le dispositif français cherche la percée centrale qui désarticulera la ligne ennemie. Oudinot recevra l'une des missions les plus exposées de ce théâtre : enfoncer le centre entre des nœuds de résistance où l'artillerie autrichienne a creusé des positions meurtrières.

Wagram — percée, duché de Reggio et bâton de maréchal

Les 5 et 6 juillet 1809, la plaine du Marchfeld devient l'un des champs de bataille les plus meurtriers de l'ère napoléonienne. L'archiduc Charles aligne une ligne puissante ; Napoléon cherche à la briser par le centre tout en manœuvrant sur les ailes. Oudinot, commandant le 2e corps, reçoit l'ordre de s'élancer dans le secteur critique entre Baumersdorf et Wagram — là où la résistance autrichienne est la plus dense et l'artillerie la plus concentrée.

À l'aube du 6 juillet, les divisions s'ébranlent. Les canons autrichiens déciment les rangs ; Oudinot est blessé — une fois de plus — sans quitter le théâtre. Ses troupes tiennent malgré les pertes ; la pression française sur le centre contribue à déséquilibrer l'ensemble de la ligne ennemie pendant que d'autres corps débordent ou fixent les réserves. Quand l'archiduc ordonne la retraite, la victoire est acquise au prix d'un bilan humain effrayant : Wagram n'est pas une promenade tactique, c'est une boucherie disciplinée.

Napoléon, sur le terrain même, élève Oudinot au titre de duc de Reggio — référence italienne du système des grands-fiefs impériaux, ancrage noble qui distingue le maréchal dans la hiérarchie des titres. Dans la foulée, la promotion au maréchalat consacre une carrière bâtie sur l'exécution obstinée plus que sur la politique de salon. Oudinot entre dans la galerie des dix-huit puis vingt-six bâtons, non comme homme de cour, mais comme soldat dont le corps porte la carte des campagnes.

Les trente-quatre blessures invoquées par la tradition — chiffre souvent répété par les mémorialistes — symbolisent chez lui une vérité simple : chaque grande journée lui coûtait du sang. Balles, éclats, coups de sabre se succèdent sur plusieurs décennies ; les chirurgiens de l'armée le connaissent ; les soldats savent qu'il ne demande pas ce qu'il refuse de risquer lui-même.

Après Wagram, le traité de Schönbrunn referme la coalition ; l'Empire atteint une extension maximale en Europe centrale. Oudinot, lui, alterne inspections, garnisons et préparation des corps qui serviront bientôt dans d'autres théâtres — notamment l'immense entreprise russe où le 2e corps aura à nouveau son rôle à jouer.

La mémoire populaire retient souvent Macdonald et la colonne du même jour ; Oudinot demeure pourtant l'un des artisans de la percée centrale sans laquelle la manœuvre napoléonienne sur le Marchfeld eût payé plus cher encore son prix. Sa stature de maréchal « de l'enfer des batailles » est déjà fixée avant les neiges de la Bérézina.

Russie, Bérézina et campagne d’Allemagne (1812-1813)

En 1812 Oudinot commande le 2e corps de la Grande Armée dans l'aventure russe. Du Niémen à la Moskowa, les étapes successives semblent confirmer la maîtrise napoléonienne ; pourtant la prise de Moscou ne clôt pas la guerre, et la retraite, dès l'automne, inverse brutalement la courbe stratégique. Le 2e corps, comme le reste de l'armée, endure froid, désorganisation, harcèlement cosaque.

Fin novembre, à la Bérézina, les pontonniers d'Éblé jettent des ponts de fortune sur le fleuve gelé ; des milliers de combattants et de civils de la colonne attendent le passage sous le feu russe. Oudinot couvre la manœuvre avec ses troupes — mission d'arrière-garde et de fusillades de couverture qui exposent au maximum. Il est grièvement blessé ; les chirurgiens l'évacuent dans une charrette, parmi les blessés que la retraite emporte tant bien que mal vers l'ouest.

La survie, pour lui comme pour des milliers d'autres, tient au hasard des brancards et à la ténacité des cadres restés debout. Sorti vivant de l'enfer blanc, il incarne pour les vétérans le maréchal qui paie physiquement chaque grande campagne — non pas figure de bronze sur un monument, mais chair à balles.

En 1813, malgré l'épreuve russe, il reprend du service dans la campagne d'Allemagne : Bautzen, puis la gigantesque « bataille des nations » à Leipzig. L'effondrement de la coalition napoléonienne sur l'Elster et la retraite générale achèvent de montrer que l'Europe ne pardonne plus les surextensions impériales. Oudinot n'est plus l'homme des percées faciles ; il demeure l'exécutant loyal jusqu'au moment où les frontières de la France elle-même se trouvent menacées.

Les coalisés convergent ; l'armée française, épuisée, tente des combats d'arrière-garde glorieux mais insuffisants. Oudinot a vu trop de cartes brûlées pour croire aux miracles ; il reste néanmoins à son poste tant que l'Empereur commande — jusqu'à ce que Paris devienne le dernier rempart.

La mémoire collective fixe sur la Bérézina une image de rivière gelée et de ponts précaires ; pour Oudinot, c'est une date de blessure majeure parmi d'autres, mais aussi le symbole du tournant où la Garde et les corps de ligne cessent d'être invincibles par simple présence.

Paris 1814, Bourbons et sagesse des derniers feux

En mars 1814, la coalition pénètre en France. Napoléon livre encore des batailles d'anthologie en Champagne, mais le poids des armées ennemies est écrasant. Oudinot se trouve à la défense des approches de Paris : sur la plaine Saint-Denis, avec la Jeune Garde et des éléments de la Garde impériale, il tente de tenir une ligne que la disproportion des forces rend presque indéfendable. Le 30 mars, après des combats acharnés, la capitulation devient inévitable ; il signe aux côtés de Marmont — gesture qui l'associe à la reddition de la capitale sans en faire le symbole de la trahison comme d'autres figures de 1814.

La Première Restauration le trouve rallié aux Bourbons : pair de France, il conserve honneurs et fonctions militaires dans un cadre monarchique qu'il n'idéalise pas mais accepte comme ordre nouveau. Quand Napoléon débarque du Golfe-Juan en mars 1815, Oudinot ne reprend pas les armes pour les Cent-Jours — choix personnel que la légende napoléonienne jugera parfois froidement, mais qui lui évite le procès et le peloton de Ney.

Sous Louis XVIII puis Charles X, il demeure figure de proue de l'armée restaurée : gouverneur des Invalides, symbole de continuité entre l'Empire et la monarchie. Sous Louis-Philippe, la monarchie de Juillet le maintient dans ces fonctions de mémoire militaire — gardien du tombeau des gloires et des mutilés de guerre.

Il meurt à Paris le 13 septembre 1847, à quatre-vingts ans, presque octogénaire, témoin du siècle des révolutions et des guerres de coalitions. Son fils Charles, lui aussi militaire de carrière, prolonge la lignée sous le Second Empire naissant — boucle historique où le nom Oudinot reste attaché à la fois au Premier Empire et à la France des transformations industrielles.

La postérité retient chez lui le record des blessures et la longévité exceptionnelle : un homme qui aurait dû mourir vingt fois et qui marcha jusqu'à la vieillesse, comme condensé de la violence et de la résilience du siècle napoléonien.

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