Le 14 février 1814, à six kilomètres à l’est de Montmirail, Napoléon livre la dernière journée de la campagne des Six-Jours. Blücher, qui vient de perdre trois corps en quatre jours, a repris l’offensive et chassé Marmont d’Étoges : il croit n’avoir devant lui qu’un maréchal isolé. Il a en face l’Empereur, accouru de Château-Thierry dans la nuit. La bataille se décide moins par l’infanterie que par la cavalerie : Grouchy devance la retraite prussienne, se porte sur la route de Champaubert et prend les colonnes en flagrant délit de marche. Les carrés de Zieten se rompent dans la plaine, l’armée de Silésie laisse sur le terrain plusieurs milliers d’hommes, et Blücher lui-même manque d’être capturé. C’est la dernière victoire nette de la semaine la plus brillante de 1814 — et elle ne change rien.
Forces en présence
Issue : Victoire française : la cavalerie de Grouchy disloque la retraite de Blücher et clôt la campagne des Six-Jours
France
- Napoléon Ier
- Marmont
- Grouchy
- Ney
- Nansouty
- Doumerc
- Bordesoulle
- Saint-Germain
- Drouot
Environ 18 000 hommes selon la tradition française, une dizaine de mille réellement engagés : 6ᵉ corps de Marmont (divisions Lagrange, Ricard et Leval), réserve de cavalerie de Grouchy (divisions Saint-Germain, Doumerc et Bordesoulle), cavalerie de la Garde de Nansouty, artillerie de la Garde de Drouot ; Vieille Garde de Friant et Jeune Garde de Curial en arrière du front
Pertes : Environ 600 tués, blessés et prisonniers selon Alain Pigeard
Prusse · Russie
- Blücher
- Kleist von Nollendorf
- Kaptzevitch
- Zieten
- Ouroussov
- Oudom
20 000 à 21 500 hommes de l’armée de Silésie selon les relations les plus serrées — 2ᵉ corps prussien de Kleist (environ 13 500 hommes, brigades Pirch, Zieten et prince Auguste de Prusse), 10ᵉ corps russe de Kaptzevitch (environ 6 500 hommes, divisions Ouroussov et Tourtchaninov) et quelque 1 500 rescapés du 9ᵉ corps d’Oudom ; la tradition française avance 30 000
Pertes : De 6 000 à 10 000 hommes selon les auteurs, dont près de 2 000 prisonniers pris aux carrés de Zieten ; 15 à 20 canons et une dizaine de drapeaux perdus
Drapeaux : David Liuzzo, Wikimedia Commons
Coordonnées de la bataille
Vauchamps
Coordonnées 48,8811° N · 3,6164° E
Récit de la bataille
Quatre jours après Champaubert
Le 10 février 1814, Napoléon avait détruit devant Champaubert le 9ᵉ corps russe d’Olsoufiev ; le 11, il battait Sacken à Montmirail ; le 12, il rejetait Yorck sur Château-Thierry. Trois corps alliés défaits en trois jours, sur des routes que le dégel rendait presque impraticables : la campagne des Six-Jours doit sa réputation à cette série. Mais l’armée de Silésie n’était pas détruite, et Blücher n’entendait pas en rester là.
Le feld-maréchal prussien rassemble ce qui lui reste au nord-est, autour d’Étoges et de Champaubert, et reprend la marche vers l’ouest. Il veut rouvrir la route de Paris et rétablir la liaison avec ses corps battus. Devant lui, Marmont tient Étoges avec le 6ᵉ corps. Dans la journée du 13 février, les colonnes de Kleist et de Kaptzevitch l’en chassent et le refoulent sur Montmirail.
Napoléon, qui poussait encore vers Château-Thierry, apprend la nouvelle dans la nuit. Vers trois heures du matin, le 14 février, il quitte la ville avec la cavalerie de la Garde et la réserve de cavalerie de Grouchy, et marche au secours de son maréchal. Blücher, lui, occupe Champaubert au matin et pousse son avant-garde vers Fromentières et Vauchamps. Il ne sait pas encore qui vient à sa rencontre.
Le village pris et repris
Vauchamps est un bourg de la Marne posé à six kilomètres à l’est de Montmirail, sur la route de Champaubert. Vers neuf heures, la brigade prussienne de Zieten en débouche avec de la cavalerie et marche sur Montmirail. Marmont, qui a reçu ses premiers renforts, ne demande pas mieux : il contre-attaque, rejette les Prussiens dans le village et l’enlève. La cavalerie du 6ᵉ corps, où l’escadron de Lion se signale, achève l’affaire ; un bataillon prussien reste entre les mains des Français.
Zieten se replie sur Fromentières. Kleist et Kaptzevitch l’y recueillent et le front se raffermit. Pendant ce temps, l’armée française se déploie : Grouchy arrive sur la gauche avec les divisions de cavalerie de Saint-Germain, de Doumerc et de Bordesoulle, Leval progresse à droite, l’artillerie de la Garde entre en batterie sous Drouot. En arrière se forment la Vieille Garde de Friant et la Jeune Garde de Curial, amenées par Ney. Sur une vingtaine de milliers d’hommes présents, dix mille à peine prendront part au combat ; le reste arrivera trop tard ou restera en soutien.
Blücher reconnaît l’Empereur
Vers quatorze heures, le feld-maréchal comprend enfin à qui il a affaire. La présence de la Garde, le volume de l’artillerie, la masse de cavalerie qui se déploie au nord de la route : ce n’est pas Marmont qu’il a devant lui, c’est Napoléon en personne. Il ordonne aussitôt la retraite générale par Champaubert.
C’est exactement le moment que Grouchy attendait. Plutôt que de suivre les colonnes alliées, il les devance : ses divisions passent par les bois au nord, gagnent la route en avant de Champaubert et s’y installent. La manœuvre n’a rien d’improvisé — elle reprend, à l’échelle d’une journée, le principe qui a fait toute la semaine : arriver avant l’adversaire au point où il doit passer.
Les carrés de Zieten dans la plaine
Au-delà de Fromentières et de Janvilliers, le terrain s’ouvre et ne laisse plus un pli où s’abriter. La cavalerie de Grouchy, appuyée par celle de la Garde que mène Nansouty, y coupe la brigade Zieten de ce qui précède et la charge. Les carrés prussiens, formés sur une terre détrempée qui ralentit tout, tiennent puis se rompent. Près de deux mille hommes sont faits prisonniers dans cette seule phase.
La boue, pourtant, travaille aussi contre les Français. L’artillerie à cheval n’arrive pas à se mettre en batterie assez vite, l’infanterie ne suit pas le mouvement des escadrons, et Blücher parvient à forcer le barrage avant d’être pris en tenaille. Jacques Garnier a vu là ce qui a manqué pour transformer la journée en destruction complète : la cavalerie seule peut disloquer, elle ne peut pas achever.
La nuit d’Étoges
À la nuit tombée, les divisions de Grouchy continuent de charger les carrés en retraite ; Blücher, emporté dans la mêlée avec son état-major, manque d’être capturé. Plus à l’est, à Étoges, les cuirassiers de Doumerc surprennent dans l’obscurité les hommes du général Oudom — ce qui restait du 9ᵉ corps broyé à Champaubert. Le prince Ouroussov est pris avec environ six cents hommes et huit canons. Les derniers survivants du 10 février perdent là leurs dernières pièces.
Le combat cesse avec le jour. Blücher marche de nuit sur Vertus et Bergères, puis gagne Châlons le lendemain, où il retrouve enfin Yorck et Sacken. L’armée de Silésie est hors de cause pour une semaine.
Un bilan que les sources n’arrêtent pas
Comme souvent en 1814, les comptes divergent largement. Côté français, Alain Pigeard retient environ six cents tués, blessés et prisonniers, et ce chiffre modeste fait l’accord des auteurs. Côté coalisé, l’écart est considérable : la tradition française parle de neuf mille tués et blessés et cinq mille prisonniers, vingt canons et dix drapeaux ; des bilans plus serrés avancent cinq mille cinq cents Prussiens et trois mille cinq cents Russes avec quinze pièces russes ; Pigeard descend à douze cent cinquante Prussiens hors de combat plus deux mille prisonniers, et deux mille pertes russes. Le total d’environ six mille hommes, réparti à peu près également entre les deux contingents, est celui qui revient le plus souvent.
La divergence s’explique en partie par le périmètre retenu : certains comptes agrègent les pertes de la retraite du 13 et celles de la nuit d’Étoges, d’autres non. Dans tous les cas, le rapport reste écrasant, et c’est bien la cavalerie qui l’a produit.
Ce que la semaine n’a pas donné
Napoléon songe un moment à poursuivre Blücher jusqu’au bout. Les nouvelles venues de la Seine l’en détournent : Schwarzenberg descend la vallée, et la route de Paris s’ouvre de ce côté-là. L’Empereur laisse Marmont et Mortier en observation et se retourne vers le sud. Il bat Mormant le 17 février, Montereau le 18. La guerre reprend ailleurs.
Blücher, lui, se refait. Winzingerode lui amène une trentaine de mille hommes de l’armée du Nord, et l’armée de Silésie repart de l’avant dès les premiers jours de mars. Napoléon la retrouvera à Craonne puis à Laon, et n’obtiendra plus rien. Clausewitz, qui a suivi la campagne de près, a résumé la séquence en deux erreurs symétriques : Blücher avait dispersé ses corps, puis cherché la bataille au moment où son adversaire se dérobait ; Napoléon, lui, a quitté le théâtre de la Marne avant d’avoir fini son travail.
Reste la journée elle-même. Les six jours de février 1814 ont donné aux écoles de guerre un cas d’école de la manœuvre sur lignes intérieures, et Vauchamps en est la dernière page : une armée deux fois moins nombreuse qui frappe, se déplace, frappe encore, et finit par user l’adversaire sans jamais le détruire. Une colonne commémorative, dressée à Vauchamps, rappelle les victoires de 1814 sur cette route de Champagne. Sept semaines plus tard, le 6 avril, Napoléon abdiquait à Fontainebleau.
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