Maréchal d'Empire, duc de Trévise

Édouard Mortier

1768-1835

Portrait d’Édouard Mortier (1768-1835), maréchal d’Empire et duc de Trévise — uniforme, décorations ; gravure d’après Mme Harriet, Premier Empire

Adolphe Édouard Casimir Joseph Mortier (1768-1835), fils d'un cultivateur du Cambrésis devenu député du Tiers aux États généraux, incarne l'ascension républicaine puis impériale du soldat de ligne : enrôlement en 1791, grades gagnés sur les fronts du nord et de Hollande, général de division après la campagne de Suisse sous Masséna. En 1803 Napoléon lui confie la conquête du Hanovre — électorat lié à George III — accomplie en quelques semaines sans bataille rangée mémorable ; promu maréchal en 1804 parmi les dix-huit premiers, duc de Trévise en 1808. La guerre d'Espagne lui vaut le siège de Saragosse, l'une des épreuves les plus meurtrières de l'époque, puis Ocaña et Gebora. En 1812 il commande la Jeune Garde en Russie, gouverne le Kremlin à Moscou et refuse de faire sauter le palais impérial au nom de la priorité stratégique de la retraite ; à la Bérézina il couvre le passage avec Ney. En 1814 il défend la plaine Saint-Denis aux côtés de Marmont ; rallié aux Bourbons, il revient pour les Cent-Jours mais la gravelle l'écarte de Waterloo. Sous Louis-Philippe, grand chancelier de la Légion d'honneur puis président du Conseil, il meurt en 1835 sur le boulevard du Temple, victime de la machine infernale de Fieschi — seul maréchal d'Empire tombé dans un attentat politique en exercice.

Le Cateau, les États généraux et la forge révolutionnaire

Adolphe Édouard Casimir Joseph Mortier naît au Cateau-Cambrésis le 13 février 1768, dans une famille rurale du Nord : le père, cultivateur, gravit l'échelle politique de 1789 en étant élu député du Tiers pour le bailliage de Cambrai aux États généraux. L'enfant grandit au contact d'un monde paysan brutalement confronté à la parole publique : les cahiers de doléances, la nuit du 4 août, la fédération — tout ce qui, de Versailles à Paris, redistribue les cartes de la monarchie.

En 1791, Mortier s'engage dans les troupes révolutionnaires. Le métier qu'il apprend est celui de l'infanterie de manoeuvre, des colonnes sur les routes de Flandre et d'Artois, des combats contre les coalisés et les émigrés. Les premières années ne sont pas celles du prodige médiatisé : elles sont celles de la persévérance, des blessures possibles, des promotions lentes puis accélérées quand la patrie en danger exige des capitaines jeunes et disponibles.

Les campagnes du nord et l'expédition de Hollande lui donnent le goût des opérations combinées — marche, siège léger, négociation avec les autorités locales — autant que celui de la bataille rangée. Mortier n'est ni artilleur de génie ni beau sabreur de légende ; il est l'exécutant fiable, celui à qui l'on confie un secteur et que l'on retrouve en position au moment du rapport.

La montée en grade suit les victoires et les besoins de masse de l'armée républicaine : chef de brigade, général de brigade, puis, après les épreuves helvétiques, général de division. La Suisse de 1799, avec Masséna, forge des officiers capables de tenir des cols, des lignes de rivière et des retraites ordonnées dans un théâtre exigeant. Mortier y gagne la confiance des états-majors qui préparent déjà l'ère bonapartiste.

Le coup d'État du 18 brumaire le trouve dans la mouvance des généraux qui estiment que la stabilité militaire passe par un exécutif fort. Il n'est pas des figures romanesques du complot ; il est du noyau de ceux qui, une fois le Consulat installé, acceptent la chaîne de commandement nouvelle sans se poser en opposants de principe.

Sous le Consulat, les affectations alternent garnisons, inspections et préparation des corps qui tiendront le Rhin ou l'Italie. Mortier acquiert une réputation administrative — savoir faire vivre des régiments, éviter la débandade sur les longues routes — qui complète son habileté tactique. C'est ce profil « tout terrain » que Napoléon testera en 1803 sur un objectif politico-stratégique délicat : le Hanovre.

À la veille du sénatus-consulte impérial, Mortier incarne déjà le maréchal en devenir : pas le plus médiatisé des généraux de la République, mais celui dont la courbe de carrière montre la continuité entre volontaire de 1791 et pilier des armées du Premier Consul.

Le Hanovre, le maréchalat de 1804 et le duché de Trévise

En 1803, la rupture d'Amiens ramène la France en guerre contre la Grande-Bretagne. Napoléon cherche à frapper les intérêts hanovriens du roi George III : confier l'opération à Mortier, récemment éprouvé et capable de mêler diplomatie militaire et manoeuvre rapide, est un choix de précision plutôt qu'un coup de projecteur médiatique. Les corps français entrent sur le territoire électoral ; en quelques semaines, la résistance se résout sans une bataille rangée qui marquerait les manuels — une efficacité froide qui vaut au général la reconnaissance du maître.

La campagne illustre une logique napoléonienne : attaquer les points où l'adversaire politique est contractuellement vulnérable, occuper les dépôts et les routes, imposer une capitulation qui prive l'ennemi maritime d'un levier continental. Mortier sait tenir ce tempo : avancer, couper, négocier avec les autorités locales, éviter l'escalade inutile qui eût retardé la manœuvre suivante.

Le sénatus-consulte de 1804 promeut dix-huit maréchaux de l'Empire naissant. Mortier figure dans la première promotion : le paysan devenu général de division rejoint la galerie des bâtons impériaux aux côtés de noms déjà mythiques. L'honneur est immense ; la charge aussi : désormais chaque bulletin peut citer son nom, chaque échec potentiel le mettrait sous le feu des critiques courtisanes.

Les années 1805-1807 le voient participer à la grande manœuvre continentale — Ulm, Austerlitz, puis le cycle prusso-polonais — sans toujours occuper le rôle le plus visible dans la mémoire populaire, mais en tenant des postes qui exigent coordination entre infanterie, artillerie et services. Le maréchal Mortier devient une pièce du dispositif impérial, pas seulement une vedette de parade.

En 1808 Napoléon lui confère le titre de duc de Trévise — référence italienne à une cité vénitienne intégrée au grand empire satellite. Ce duché de grand-fief napoléonien l'ancre dans la noblesse d'État plus solidement qu'un simple comté ou une baronnie ; il marque aussi l'attente : servir là où l'Empereur exige présence et fermeté.

C'est précisément vers l'Espagne, théâtre ingrat et coûteux, que le destin l'appelle après cette promotion titrée : la péninsule Ibérique va éprouver la Jeune Garde et les maréchaux d'une autre manière que les plaines d'Allemagne ou les champs de Pologne.

Saragosse, Ocaña et le prix de la guerre d’Espagne

À partir de 1808, Mortier intègre le dispositif français en Espagne : royaume de Joseph Bonaparte, insurrections locales, logistique ingrate. Le chapitre le plus terrifiant reste le second siège de Saragosse : ville où se mêlent barricades, couvents fortifiés, combats de cave et de toiture. Mortier commande l'un des corps d'attaque ; la progression se paie en journées sanglantes, en pertes cumulées, en épidémies qui déciment assiégeants comme assiégés.

L'horreur n'est pas seulement militaire : elle est civile. Les civils pris entre fanatisme, peur et patriotisme aragonais tiennent des positions que l'artillerie de siège réduit pierre à pierre. Les récits contemporains — soldats, chirurgiens, officiers — décrivent un enfer urbain sans équivalent immédiat dans les campagnes d'Europe centrale. Mortier en sort avec la réputation d'un homme qui a mené à bien une mission technique au prix d'une empreinte morale lourde.

Après Saragosse, la guerre péninsulaire continue : bataille d'Ocaña en 1809, victoire française majeure qui brise momentanément une partie des forces espagnoles régulières ; combats à Gebora et autres accrochages qui rappellent que l'occupation napoléonienne en Iberia n'est jamais une simple formalité administrative.

Mortier y côtoie d'autres maréchaux et généraux dont les tempéraments s'affrontent presque autant que les armées ennemies : jalousies, querelles de priorité, ordres contradictoires venus de Paris ou de Madrid. Sa stabilité relative en fait souvent l'exécutant de manœuvres d'envergure plutôt que le théoricien d'une contre-insurrection qu'aucun stratège ne maîtrise pleinement.

Les historiens soulignent que la guerre d'Espagne érode la Grande Armée : des divisions entières y pourrissent pendant que le tsar prépare son jeu à l'est. Pour Mortier, la péninsule est une école de patience et de dureté — celle où l'on mesure l'écart entre carte d'état-major et réalité d'une rue qui résiste.

Quand l'Empereur rappelle des forces pour le gigantesque projet russe de 1812, Mortier est du lot des maréchaux que l'expérience ibérique a éprouvés mais non brisés : il emmène avec lui la mémoire des maisons en ruine et des journées sans gloire facile, utile pour affronter un autre type d'immensité — celle des plaines moscovites.

Jeune Garde, Kremlin de Moscou et retraite

En 1812 Mortier commande la Jeune Garde dans la progression colossale vers la Russie : franchissement du Niémen, batailles d'étape, chaleur puis poussière des routes infinies. À la Moskowa, les unités de la Garde — jeunes recrues d'élite mêlées à des cadres aguerris — sont engagées avec parcimonie par l'Empereur, qui ménage sa réserve pour le coup décisif qui, sur le papier, doit suivre.

L'entrée dans Moscou incendiée bouleverse la donne stratégique : capitale vide, dévastation, attente d'une capitulation qui ne vient pas. Napoléon confie à Mortier le gouvernement du Kremlin — forteresse symbolique et lieu de pouvoir tsariste. Le maréchal y organise police militaire, bivouacs, protection partielle des trésors, arbitrage entre soldats épuisés et discipline impériale.

Survient l'ordre de faire sauter le palais impérial — geste destructeur destiné à priver les Russes d'un emblème et à marquer la brutalité de la riposte. Mortier s'y oppose avec des arguments d'officier responsable : les ponts, les dépôts, les voies de retraite sont prioritaires ; miner le Kremlin retarderait l'évacuation et gaspillerait la poudre au pire moment. Napoléon, après hésitation, valide le raisonnement : rare exemple où un subordonné fait primer l'efficacité sur le symbole.

La retraite transforme la Jeune Garde en arrière-garde de combat : moins d'éclat que d'endurance, marches dans le froid, embuscades cosaques, faim. Mortier maintient la cohésion autant que possible, partageant avec Ney et d'autres le fardeau des passages critiques. Les pertes sont énormes ; la courbe démographique de la Garde jeune ne retrouvera jamais l'effectif d'avant juin.

À la Bérézina, fin novembre, les pontonniers jettent des passerelles sous le feu russe ; Mortier participe à la couverture qui permet à une fraction de l'armée de passer — non sans laisser des milliers en arrière. L'image postérieure de la rivière gelée et des ponts précaires devient le symbole visuel de l'effondrement napoléonien en Russie.

Le maréchal ramène ce qui reste de son corps, éprouvé mais identifiable encore comme unité de l'Empire. L'expérience de 1812 marque une ligne : après Moscou, chaque campagne européenne se lit à l'aune de cette brisure stratégique — et Mortier, lui, a vu les deux faces du pouvoir impérial : l'ordre destructeur refusé au Kremlin, puis la retraite implacable où l'on ne peut plus refuser la réalité du terrain.

Paris 1814, Cent-Jours, monarchie de Juillet et Fieschi

En 1814, l'invasion de la France replace Mortier sur le théâtre nord : défense des approches de Paris dans la plaine Saint-Denis, aux côtés de Marmont et d'autres maréchaux épuisés. Les coalisés sont trop nombreux ; Napoléon, en Champagne, ne peut dégager la capitale à temps. Le 31 mars, Paris capitule. Mortier, comme plusieurs pairs militaires, prête serment aux Bourbons : geste de clôture plus que d'enthousiasme monarchique profond.

Le retour de l'île d'Elbe en mars 1815 le voit rallier l'Empereur sans hésitation notable — fidélité de soldat plus que calcul politique fin. Mais la gravelle — calculs rénaux douloureux — le terrasse au moment de Waterloo : il ne commande pas la Garde sur le champ de bataille, contrairement à ce que la légende attend parfois des maréchaux. Resté à l'arrière, il évite la défaite directe et, paradoxalement, le lynchage moral immédiat qui frappera d'autres noms.

La Seconde Restauration lui laisse la pairie : l'absence involontaire à Waterloo n'est pas traitée comme trahison. Mortier vit alors une traversée du désert relative, entrecoupée d'honneurs de cour et de fonctions militaires de moindre visibilité que les grandes campagnes impériales.

La révolution de Juillet 1830 et l'avènement de Louis-Philippe ouvrent une seconde carrière politique : Mortier devient grand chancelier de la Légion d'honneur en 1831 — gardien des rubans et des promotions symboliques du régime — puis président du Conseil des ministres en novembre 1834. Son gouvernement est bref ; il incarne surtout la figure du maréchal respectable que la monarchie citoyenne veut afficher.

Le 28 juillet 1835, pour la revue commémorant les Trois Glorieuses, la foule se presse sur le boulevard du Temple. Giuseppe Marco Fieschi, conspirateur corse, a monté une « machine infernale » : vingt-cinq canons de fusil chargés en salve, braqués vers le passage du roi. La décharge part ; Louis-Philippe échappe ; Mortier, le général La Tour-Maubourg et d'autres tombent. Le maréchal meurt sur le coup, à soixante-sept ans.

Les funérailles nationales célèbrent le soldat ; les débats politiques s'interrogent sur les failles du dispositif de sûreté. Mortier reste dans l'histoire comme le dernier maréchal d'Empire mort en fonction sous la monarchie de Juillet — et comme seul d'entre eux à avoir été victime d'un attentat : une fin qui résume, en un éclat de poudre, le passage d'un siècle révolutionnaire à un autre où la violence politique emprunte désormais aussi la technologie artisanale du terrorisme urbain.

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