Le 1ᵉʳ février 1814, trois jours après son coup de main sur Brienne, Napoléon se retrouve acculé dans la plaine de l'Aube devant une armée coalisée deux à trois fois supérieure en nombre. Il voulait décrocher vers Troyes ; Blücher, à qui Schwarzenberg a confié la conduite tactique de la journée, attaque le premier. On se bat sous la neige de midi à neuf heures du soir pour une poignée de villages et deux bois, souvent à la baïonnette parce que les fusils mouillés refusent de partir. La Rothière tombe, Chaumesnil tombe, la Garde perd vingt-quatre canons dans une charge manquée. C'est la première bataille que l'Empereur perd sur le sol français — et il faudra la nuit, puis une bourrasque de neige, pour en sauver son armée.
Forces en présence
Issue : Victoire des coalisés : les villages et le champ de bataille restent aux alliés, mais Napoléon dégage son armée à la faveur de la nuit
France
- Napoléon Ier
- Victor
- Marmont
- Gérard
- Oudinot
- Ney
36 000 à 50 000 hommes selon les sources : 45 100 et 128 bouches à feu selon Petre, 41 000 selon Bodart, de 36 140 (Sporschil) à 50 460 (Damitz) selon Nafziger
Pertes : De 4 600 à 6 000 hommes et de 50 à 73 canons selon les sources : 4 600 tués et blessés, un millier de prisonniers et 73 pièces selon Smith ; 3 000 tués et blessés, 3 000 prisonniers et 63 pièces selon Bodart ; 6 000 dont 2 000 prisonniers selon Petre
Russie · Prusse · Autriche · Bavière · Wurtemberg
- Blücher
- Schwarzenberg
- Wrede
- Guillaume de Wurtemberg
- Gyulai
- Osten-Sacken
78 000 combattants engagés sur 118 000 disponibles selon Nafziger ; environ 85 000 hommes et 200 canons selon Petre ; 120 000 disponibles dont 80 000 engagés selon Smith
Pertes : 6 000 à 7 000 hommes selon Smith, 6 000 selon Bodart, Petre et Chandler — dont près de 4 000 pour le seul corps de Sacken
Drapeaux : David Liuzzo, Wikimedia Commons
Coordonnées de la bataille
La Rothière
Coordonnées 48,3458° N · 4,5583° E
Récit de la bataille
Trois jours apres Brienne
Le coup de main du 29 janvier sur Brienne n'a rien reglé. Blücher s'est replié intact sur Trannes, en direction de Bar-sur-Aube, et y a opéré exactement la jonction avec l'armée de Bohême de Schwarzenberg que la bataille devait empêcher. Napoléon reste pourtant à Brienne les 30 et 31 janvier, persuadé que les coalisés visent Troyes et qu'il a le temps. David Chandler juge ce temps d'arrêt peu conforme à son caractère ; Francis Loraine Petre y voit la crainte de l'effet qu'un repli produirait sur l'opinion parisienne.
Le 31 au soir, le quartier général allié décide d'attaquer le lendemain. Petre attribue l'essentiel du mérite au Bavarois Wrede, qui a convaincu Schwarzenberg de porter son poids vers Brienne plutôt que de continuer vers le sud. Blücher reçoit la conduite tactique de la journée ; Schwarzenberg garde le commandement d'ensemble. Face à lui, les chiffres français varient selon les sources : George Nafziger cite 36 140 hommes d'après Sporschil et 50 460 d'après Damitz, le réel se situant entre les deux ; Petre compte 45 100 hommes et 128 bouches à feu, Gaston Bodart 41 000. Les coalisés alignent quelque 78 000 combattants engagés sur 118 000 disponibles selon Nafziger, environ 85 000 et 200 canons selon Petre. Blücher, de son côté, crédite Napoléon de plus de 80 000 hommes.
Une ligne trop longue pour une armée trop courte
Le dispositif français s'étire sur une dizaine de kilomètres entre l'Aube et les bois, adossé à une rivière que l'on ne franchit qu'à Dienville et à Lesmont. À droite, Gérard tient Dienville et le pont d'Unienville avec la réserve de Paris de Dufour et la division Ricard. Au centre, Victor couvre La Rothière avec la division Duhesme, Petit-Mesnil, Chaumesnil, le bois de Beaulieu et La Giberie. À gauche, Marmont arrive vers dix heures sur Morvilliers et La Chaise. En réserve, Ney dispose des divisions de Jeune Garde de Meunier et de Rottembourg, la cavalerie de la Garde de Nansouty et celle de Grouchy au centre, Oudinot en arrière vers Brienne-la-Vieille.
L'ordre de retraite est donné dans la matinée et Ney s'est déjà mis en route vers Troyes lorsque les colonnes alliées apparaissent. Il faut le rappeler sur ses positions : la bataille aura lieu sur un terrain que l'Empereur avait décidé d'abandonner.
Midi : la neige contre les canons
Vers midi, les Russes de Sacken débouchent de Trannes et le prince royal de Wurtemberg enlève l'avant-poste du bois de Beaulieu. La neige, qui tombe serrée, fait plus de mal aux Français qu'aux assaillants : le colonel Maude a souligné en 1911 que l'artillerie de Napoléon, son meilleur atout dans cette campagne, resta ce jour-là largement inefficace. Les pièces s'enlisent, les trajectoires se perdent, les mèches s'éteignent.
Au début de l'après-midi, Nansouty lance deux fois la cavalerie de la Garde au centre. Des renforts de cavalerie russe la repoussent et enlèvent vingt-quatre pièces de l'artillerie à cheval de la Garde. La perte est sans remède : ces canons-là ne se remplacent pas en février 1814.
Seize heures : La Rothière à la baïonnette
L'attaque principale de Sacken se déclenche vers seize heures. Elle se fait à l'arme blanche, la neige fondue ayant encrassé trop de fusils pour qu'on puisse compter sur le feu. La division Duhesme est chassée de La Rothière ; quelques éléments s'accrochent à la lisière nord du village. Napoléon y engage la division de Jeune Garde de Rottembourg, qui reprend le bourg, puis le perd de nouveau devant le corps d'Olsoufiev et les grenadiers russes — la 2ᵉ division de grenadiers de Paskevitch, seule réserve que Blücher ait pu obtenir, ses autres divisions de réserve s'étant égarées en chemin. Petre absout le Prussien de cette confusion. À vingt heures, les hommes de Rottembourg se reforment au nord de La Rothière ; le village ne sera pas repris.
Dienville, Chaumesnil, La Giberie
Sur les ailes, la journée se joue en trois affaires distinctes. À droite, les Autrichiens de Gyulai franchissent l'Aube, s'emparent un instant du pont de Dienville avant qu'une contre-attaque française ne le reprenne ; leurs assauts sur le village échouent. Les Français l'abandonneront d'eux-mêmes et les Autrichiens n'y entreront que vers minuit, Gérard ayant reçu l'ordre de décrocher.
À gauche, le 5ᵉ corps de Wrede atteint La Chaise à quatorze heures, nettoie le bois d'Ajou à seize heures et enlève Chaumesnil. Les contre-attaques françaises s'y brisent l'une après l'autre et, vers dix-neuf heures, la cavalerie bavaroise ramasse vingt et une pièces. Au centre droit, le 4ᵉ corps du prince royal de Wurtemberg prend le bois de Beaulieu et La Giberie, que les hommes de Victor lui reprennent ; les Wurtembergeois enlèvent La Giberie une seconde fois à dix-sept heures, puis Petit-Mesnil peu après.
Neuf heures du soir : une tempête pour couverture
La nuit tombe sur une plaine où plus personne ne reconnaît les siens : dans l'obscurité, cavaliers bavarois et wurtembergeois se chargent mutuellement. Vers vingt et une heures, une bourrasque de neige plus épaisse que les autres permet enfin aux Français de rompre le contact. L'artillerie de Drouot couvre le décrochage, Marmont reste en observation, et l'armée file vers Lesmont, dont le pont est détruit derrière elle. Les coalisés perdent le contact et ne tentent aucune poursuite ; le 2 février au matin, Blücher découvre la plaine vide.
La retraite coûte encore : environ quatre mille hommes désertent pendant le mouvement vers Troyes, où la population ne montre guère d'empressement à secourir l'armée impériale. C'est l'un des signes les moins discutables de la bataille — Nafziger y voit la seconde grande défaite qui commence à ébranler la confiance des troupes.
Le compte des pertes
Les chiffres divergent, et l'écart dit la difficulté des sources de 1814. Digby Smith donne 4 600 Français tués et blessés, un millier de prisonniers et soixante-treize canons perdus, contre 6 000 à 7 000 pour les coalisés. Bodart compte 3 000 tués et blessés, 3 000 prisonniers et soixante-trois canons côté français, 6 000 hommes côté allié. Petre porte les pertes françaises à 6 000, dont 2 000 prisonniers, et cinquante à soixante pièces, pour 6 000 alliés dont près de 4 000 pour le seul corps de Sacken. Chandler retient 6 000 de chaque côté et cinquante canons français capturés.
Le nombre d'hommes se discute ; celui des canons beaucoup moins. Entre les vingt-quatre pièces de la Garde enlevées à Nansouty, les vingt et une ramassées par Wrede et le reste abandonné dans la boue, Napoléon laisse sur le terrain une part considérable de l'arme qui compensait son infériorité numérique. Pour les coalisés, des pertes comparables se remplacent ; pour lui, non.
La première défaite sur le sol de France
L'historiographie est ici d'accord, chose rare. Smith parle d'une « victoire alliée très significative », Petre d'une « victoire notable », Gunther Rothenberg d'un Blücher battant Napoléon avec un avantage numérique d'environ trois contre un et lui enlevant soixante-treize canons. Henry Houssaye retient l'effet moral : La Rothière rend aux coalisés la confiance qui leur manquait en montrant que l'Empereur n'était pas invincible. Maude observait pour sa part que les alliés n'avaient guère le choix de livrer bataille, les routes de leurs arrières étant trop encombrées pour permettre un repli.
Et pourtant la victoire se retourne presque aussitôt contre ses auteurs. Au conseil de guerre tenu à Brienne le 2 février, Schwarzenberg sépare les deux grandes armées pour alléger leur ravitaillement : Blücher remontera la Marne vers l'ouest, l'armée de Bohême marchera sur Paris par Troyes. Vers le 4 février, Schwarzenberg et Barclay de Tolly déplacent les cosaques de Seslavine sans en avertir Blücher, dont le flanc gauche cesse d'être surveillé. Le 10 février, Napoléon tombe sur ses colonnes étirées et anéantit à peu près le corps d'Olsoufiev à Champaubert, avant Montmirail et Vauchamps. La semaine la plus brillante de la campagne de France naît ainsi de la bataille qu'il a perdue.
La Rothière reste donc une bataille à double fond : la première que Napoléon perde sur le sol français, et celle qui, en persuadant les coalisés qu'ils pouvaient se diviser sans risque, lui offrit six jours de victoires. Deux mois plus tard, le 31 mars, ces mêmes armées entraient dans Paris.
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