Bataille Victoire française

Champaubert

10 février 1814 · Champaubert, Marne, Champagne

Le 10 février 1814, à mi-chemin de Sézanne et d'Épernay, Napoléon ouvre la campagne des Six-Jours en tombant sur le corps isolé du lieutenant-général Olsoufiev. Les coalisés viennent de séparer leurs armées : Blücher remonte la Marne, Schwarzenberg suit la Seine, et entre les deux s'est ouvert un couloir que l'Empereur emprunte de nuit, sur des chemins que Marmont jugeait impraticables. En une journée, quatre mille Russes qui refusent de décrocher sont encerclés, coupés par les cuirassiers et détruits ; leur général dîne le soir même à la table de son vainqueur. Ce n'est pas une grande bataille — c'est le premier coup d'une semaine qui allait rendre à l'armée française une illusion de victoire.

Forces en présence

Issue : Victoire française : le 9ᵉ corps russe est détruit et son chef fait prisonnier

Drapeau tricolore (1794)

France

  • Napoléon Ier
  • Marmont
  • Ney
  • Bordessoulle
  • Doumerc

13 300 fantassins et 1 700 cavaliers engagés selon Digby Smith : 6ᵉ corps de Marmont (divisions Lagrange et Ricard), cuirassiers de Bordessoulle, cavalerie de Doumerc, lanciers de Picquet, divisions de Jeune Garde de Ney

Pertes : 600 à 650 tués et blessés selon Smith et Bodart, environ 200 selon Chandler ; le général Lagrange grièvement blessé à la tête

Pavillon blanc-bleu-rouge de l’Empire russe

Russie

  • Olsoufiev
  • Poltoratski
  • Kornilov

3 700 à 5 000 hommes du 9ᵉ corps et 24 canons : chasseurs d’Oudom (10ᵉ, 12ᵉ, 22ᵉ et 38ᵉ régiments), division Kornilov, régiments d’Apchéron et de Nasheburg sous Poltoratski — presque pas de cavalerie

Pertes : 2 400 hommes et neuf canons selon Smith, 1 400 tués et 1 894 prisonniers avec 21 canons selon Nafziger ; les généraux Olsoufiev et Poltoratski capturés

Coordonnées de la bataille

Champaubert

Coordonnées 48,8753° N · 3,7703° E

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Récit de la bataille

Après La Rothière, deux armées qui s'éloignent

La défaite de La Rothière, le 1ᵉʳ février 1814, n'a pas détruit l'armée française, mais elle a convaincu les coalisés qu'ils n'avaient plus grand-chose à craindre. Napoléon se replie sur Troyes le 3 février, puis sur Nogent-sur-Seine les 6 et 7. Pendant ce temps, les vainqueurs commettent la faute que l'Empereur guette depuis le début de la campagne : ils se séparent. L'armée de Silésie de Blücher remonte la vallée de la Marne vers Paris, l'armée de Bohême de Schwarzenberg suit celle de la Seine, et l'intervalle entre les deux s'élargit de jour en jour.

Le 7 février, Napoléon décide d'y entrer. Il laisse une trentaine de mille hommes au sud pour contenir Schwarzenberg et emmène vers Sézanne une vingtaine de mille fantassins et une dizaine de mille cavaliers : les divisions de Jeune Garde de Ney, le 6ᵉ corps de Marmont, la cavalerie de Grouchy et de Defrance, la Vieille Garde de Mortier fermant la marche. En face, les corps de Blücher s'étirent sur plus de quarante kilomètres, chacun hors de portée de son voisin.

Le maillon le plus exposé est le 9ᵉ corps russe du lieutenant-général Zakhar Olsoufiev, qui stationne à Étoges le 8 février, à onze kilomètres du quartier général de Blücher à Vertus. Le 9 au soir, les éclaireurs de Marmont l'aperçoivent autour de Baye. Le feld-maréchal prussien est prévenu à neuf heures du soir ; il ne voit là qu'une reconnaissance et ne rappelle personne.

Carte gravée du XIXᵉ siècle montrant les villages de Champaubert, Baye, Bannay, Vauchamps et le cours du Petit-Morin, avec les positions françaises et alliées figurées par des rectangles colorés
Alexander Keith Johnston, Battles of Champaubert & Vauchamps, 10th & 14th February 1814, atlas de l'Histoire de l'Europe d'Archibald Alison, Blackwood, Édimbourg, vers 1850. On y lit la clé du 10 février : Olsoufiev isolé devant Champaubert, Lagrange et Ricard débouchant du Petit-Morin par Baye et Bannay. Domaine public, Wikimedia Commons.

La route que Marmont jugeait impraticable

Marmont, qui ouvre la marche, écrit à l'Empereur que la route de Sézanne à Montmirail lui paraît hors d'usage et suggère un détour par Esternay et La Ferté-Gaucher. Le dégel a noyé les abords du Petit-Morin et les marais de Saint-Gond ; les caissons s'enfoncent jusqu'aux moyeux. Napoléon maintient l'ordre de marche et fait réquisitionner dans les villages tous les chevaux disponibles.

C'est ici qu'intervient un facteur que les coalisés n'avaient pas calculé. La Champagne avait d'abord reçu l'invasion sans révolte ; les réquisitions russes et prussiennes des semaines précédentes ont retourné les campagnes. Les paysans viennent en nombre atteler leurs bêtes aux pièces et pousser les roues. Dans la nuit du 9 au 10 février, l'artillerie passe. Au matin, la cavalerie française trouve intact, et sans une sentinelle, le pont de Saint-Prix sur le Petit-Morin : Olsoufiev ne l'a ni détruit ni surveillé. À neuf heures, Napoléon est de l'autre côté avec la division Ricard et donne l'ordre d'attaquer.

Un conseil de guerre et un ordre pris au mot

Les forces sont sans commune mesure. Olsoufiev aligne, selon les comptes, de trois mille sept cents à cinq mille hommes et vingt-quatre canons, presque sans cavalerie ; Digby Smith donne 3 700 fantassins, Petre et Bodart quatre mille. En face se déploient treize mille trois cents fantassins et dix-sept cents cavaliers : le 6ᵉ corps de Marmont avec les divisions Lagrange et Ricard, les cuirassiers de Bordessoulle, la cavalerie de Doumerc, les lanciers de Picquet, bientôt rejoints par l'artillerie et des bataillons de la Jeune Garde de Ney.

Vers onze heures, Ricard repousse dans Baye et dans les bois voisins les chasseurs du général Oudom — les 10ᵉ, 12ᵉ, 22ᵉ et 38ᵉ régiments. À une heure, Olsoufiev réunit ses généraux : tous votent le repli sur Étoges, où le terrain boisé couvrirait la retraite. Il refuse. Il a reçu l'ordre de tenir Champaubert, il le tiendra, et il espère encore que Blücher enverra du monde. Personne ne viendra. Cette obéissance au pied de la lettre, plus que la manœuvre française, décide de la journée.

Estampe en couleurs : jeunes fantassins français en habit bleu, shako et sac au dos, chargeant à la baïonnette des soldats russes en capote verte, morts et blessés au premier plan
Louis-Charles Bombled (1862-1927), Les Marie-Louise à Champaubert, 10 février 1814. L'imagerie de la IIIᵉ République a fait des conscrits de la classe 1815 le symbole de la campagne de France ; à Champaubert, ils forment en effet l'essentiel des divisions Lagrange et Ricard. Domaine public, Wikimedia Commons.

Baye, Bannay, Champaubert

Vers quatorze heures, les Russes évacuent Baye et Bannay. Ricard enlève le premier village, la brigade Pelleport, de la division Lagrange, s'empare du second. Doumerc pousse sa cavalerie par l'ouest pour couper la route de Montmirail, pendant que Bordessoulle verrouille les issues de l'est. Le corps russe se retrouve dans une poche dont les trois quarts des portes sont fermées.

Olsoufiev confie alors Champaubert au général-major prince Constantin Poltoratski — les régiments d'infanterie d'Apchéron et de Nasheburg, neuf canons — et tente de percer vers Étoges avec le reste. Vers quinze heures, Ricard entre dans le village et le combat se fait de maison en maison. Poltoratski décroche en carré, recule environ trois kilomètres sous la mitraille des pièces françaises, puis, à court de munitions, capitule avec ses deux régiments.

La charge de la Grange de Vaux

Le gros du corps russe, lui, s'est engagé vers le nord. Près de la ferme de la Grange de Vaux, une charge de cuirassiers de Bordessoulle le coupe en deux : les carrés se défont, l'infanterie se débande dans les labours détrempés. Olsoufiev, démonté, est fait prisonnier ; la tradition française retient le nom du chasseur à cheval Pierre-Christophe Christille, décoré de la Légion d'honneur sur-le-champ. Le soir même, le général captif dîne à la table de Napoléon — courtoisie d'usage entre adversaires de ce rang, et scène que les bulletins ne manqueront pas d'exploiter.

Les généraux Oudom et Kornilov parviennent à s'extraire de nuit avec environ quinze cents hommes et gagnent Étoges, puis Port-à-Binson sur la Marne. C'est tout ce qui reste d'un corps d'armée.

Vue panoramique en grisaille du champ de bataille au crépuscule : le village de Champaubert au centre, carrés d'infanterie et batteries dans la plaine, longues lignes de cavalerie au premier plan
Jean-Antoine-Siméon Fort (1793-1861), Combat de Champaubert, 10 février 1814, dans la soirée. Au premier plan, les cuirassiers de Doumerc prêts à charger ; au fond, l'infanterie de Marmont et de Ney refermant la poche sur les carrés d'Olsoufiev. Domaine public, Wikimedia Commons.

Ce que coûta la journée

Les comptes divergent, comme souvent pour 1814. Digby Smith et Bodart créditent les Français de six cents tués et blessés et les Russes de deux mille quatre cents hommes et neuf canons ; Nafziger relève mille quatre cents morts et mille huit cent quatre-vingt-quatorze prisonniers russes avec vingt et une pièces ; Petre estime que seize à dix-sept cents hommes et quinze canons échappèrent ; Chandler ne compte que deux cents pertes françaises et juge qu'un millier de Russes sur cinq mille sortirent indemnes. Le bulletin français, lui, annonce trois mille tués ou prisonniers, vingt et un canons et six drapeaux. Du côté français, le général Lagrange est grièvement blessé à la tête.

Quel que soit le chiffre retenu, la conclusion est la même : le 9ᵉ corps russe cesse d'exister comme formation. Kornilov prend le commandement de ce qu'il en reste ; ces survivants perdront leurs dernières pièces à Vauchamps, quatre jours plus tard.

Le premier jour des Six-Jours

À dix-neuf heures, sans attendre que le champ soit nettoyé, Napoléon lance deux divisions de cavalerie de Nansouty sur Montmirail, qu'il faut occuper avant l'aube. Marmont reste à Étoges pour surveiller Blücher ; l'Empereur, lui, se tourne vers l'ouest, contre les corps de Sacken et de Yorck. Blücher, enfin averti de l'étendue du désastre, rappelle Kaptzevitch et Kleist sur Vertus et ordonne à Sacken de revenir sur Montmirail, où Yorck doit le rejoindre. Il arrive trop tard partout.

Suivront Montmirail le 11 février, Château-Thierry le 12, Vauchamps le 14. En six jours, avec une trentaine de mille hommes contre cinquante à cinquante-six mille, Napoléon inflige à l'armée de Silésie près de dix-huit mille pertes au combat pour trois mille quatre cents des siennes. L'épisode est resté dans les écoles de guerre comme un modèle de manœuvre sur lignes intérieures ; l'Autrichien Nostitz lui-même y reconnaissait l'habileté tactique de l'Empereur « au plus haut degré ». Michael Leggiere a toutefois montré ce que la série laisse d'inachevé : faute d'avoir poussé l'avantage jusqu'au bout, Napoléon n'obtient ni la destruction de Blücher ni la paix aux conditions qu'il espérait, et l'armée de Silésie repart de l'avant cinq jours après Vauchamps.

Champaubert a pourtant gardé son prestige. Le nom figure parmi ceux qui sont gravés sous l'arc de triomphe de l'Étoile, et une avenue de Paris le porte encore. Deux mois après cette journée d'hiver, le 6 avril 1814, Napoléon abdiquait à Fontainebleau.

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