Le 7 septembre 1812, les deux armées se sont battues sur un plateau ondulé que la Koloutcha et ses ravins découpent à l'ouest de Mojaïsk. Les redoutes ont perdu leur forme, mais le terrain, protégé depuis 1961, se lit encore.
Contexte historique
La bataille porte en France le nom d'une rivière, la Moskova, qui coule à plusieurs kilomètres de là ; les Russes lui donnent celui d'un village, Borodino, à une centaine de kilomètres à l'ouest de Moscou, sur la route qui passait alors par Mojaïsk. Le récit de la journée du 7 septembre 1812 se trouve dans la fiche de la bataille de la Moskova ; celle-ci s'attache au terrain, tel qu'on le parcourt aujourd'hui.
Ce qui frappe d'abord le visiteur, c'est que le paysage n'est pas plat. Un plateau vallonné, entaillé de ravins, descend vers la Koloutcha, petit affluent de la Moskova ; les Russes l'avaient choisi pour sa ligne de hauteurs, et c'est elle qui explique le dispositif de la journée. À gauche, face à l'armée française, Bagration tenait des ouvrages de terre en forme de flèches, près du village de Semionovskoïe. Au centre, sur une éminence que l'on appelle aujourd'hui encore la hauteur Raïevski, une grande batterie dominait le terrain. À droite, le long de la rivière, Borodino même, village bâti sur la rive, barrait l'accès vers la grand-route.
Deux jours plus tôt, le 5 septembre, les Français avaient emporté, en avant de ce dispositif, la redoute de Chevardino. Le terrain en garde encore la trace sous la forme d'un massif de terre, et l'on y vient plutôt pour la suite : c'est là que Napoléon établit son poste de commandement, d'où il observa la bataille sans en descendre. La France y a dressé en 1913 un obélisque de granit surmonté d'un aigle aux ailes déployées, dédié « Aux morts de la Grande Armée ». Détruit à l'époque soviétique, il a été rétabli dans les années 1980 ; c'est l'un des rares monuments élevés sur le sol russe à la mémoire d'anciens adversaires.
Les flèches de Bagration ne sont plus que des talus herbeux, que précède un fossé. Elles ont pourtant changé de main à plusieurs reprises dans la matinée, et c'est là que le général russe fut mortellement blessé ; il mourut quelques semaines plus tard, le 24 septembre. Un peu plus au nord, la hauteur Raïevski a été emportée dans l'après-midi par les troupes du prince Eugène, au prix d'un combat qui coûta la vie à Auguste de Caulaincourt, venu y charger à la tête des cuirassiers. Les deux positions sont distantes de moins de deux kilomètres, et c'est cette proximité, plus que n'importe quel chiffre, qui donne la mesure de l'acharnement.
Le champ s'est couvert de monuments, à mesure que la mémoire russe s'en emparait. En 1820, Margarita Toutchkova, dont le mari, le général Alexandre Toutchkov, avait été tué près des flèches, fit élever une église à l'endroit présumé de sa mort ; elle devint le monastère Spasso-Borodinski. En 1839, un grand monument aux défenseurs de la Russie, dessiné par Antonio Adamini, fut inauguré sur la hauteur Raïevski, et les restes de Bagration y furent inhumés à son pied. Pour le centenaire, en 1912, trente-deux nouveaux monuments furent dressés, consacrés pour la plupart aux divisions et aux régiments qui s'étaient battus là. Le site en compte aujourd'hui plus de cinquante.
Le XXe siècle n'a pas épargné ces pierres. Le monument de 1839 fut abattu en 1932, avant d'être reconstitué en 1987 avec le tombeau du général. Entre-temps, le champ avait connu une seconde guerre : en octobre 1941, la 32e division de fusiliers du colonel Polossoukhine y tint plusieurs jours la ligne de défense de Moscou face à la Wehrmacht. Le musée et plusieurs monuments furent endommagés, et le terrain ne fut libéré qu'en janvier 1942. Les visiteurs d'aujourd'hui croisent donc, sur un même sol, la mémoire de 1812 et celle de 1941.
C'est en 1961 que le site a été érigé en musée-réserve, ce qui l'a préservé de l'urbanisation et du labourage : l'essentiel du champ reste en prairie et en bois. On y circule d'un point à l'autre en suivant la ligne de bataille, des flèches à la hauteur Raïevski, puis vers Chevardino. Chaque année, au début de septembre, une grande reconstitution de la bataille y rassemble des passionnés venus de nombreux pays, et le 8 septembre est en Russie une journée de gloire militaire.
Lire Borodino sur le terrain, c'est comprendre pourquoi cette bataille est restée sans vainqueur net : la position russe ne fut jamais enfoncée, et pourtant elle fut abandonnée. Napoléon entra à Moscou une semaine plus tard, mais l'armée de Koutouzov, intacte dans son principe, avait gardé la possibilité de se reformer. Les prairies silencieuses et les talus de terre racontent mal cette logique, et c'est pourquoi la visite gagne à être préparée par le récit de la journée.
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