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Le style Empire

De Malmaison aux Tuileries, de Percier et Fontaine à Jacob-Desmalter : comment le néoclassicisme est devenu le langage du pouvoir impérial, du mobilier aux monuments parisiens, et ce qu'il doit à l'Antiquité, à l'Égypte de Denon et aux ateliers de Paris et de Lyon.

Un goût qui précède l'Empire

On parle volontiers de « style Empire » comme si Napoléon avait, en 1804, commandé un décor tout neuf à ses architectes. La réalité est plus nuancée. Le répertoire qui s'impose sous l'Empire — colonnes, palmettes, frontons, meubles aux lignes droites et aux plans francs — est celui du néoclassicisme, qui s'est formé dans toute l'Europe dès le milieu du XVIIIᵉ siècle. La découverte d'Herculanum et de Pompéi, les écrits de Winckelmann, le séjour des jeunes architectes et peintres à Rome ont ramené l'Antiquité au centre du goût bien avant la Révolution. Sous Louis XVI, puis sous le Directoire, l'ameublement avait déjà abandonné les courbes rocaille pour des formes plus sévères.

Ce que le Consulat et l'Empire ajoutent, c'est une volonté politique et une échelle. Le décor cesse d'être une affaire de goût privé pour devenir le langage d'un régime qui veut paraître stable, ordonné et durable. Le mot lui-même est tardif : les contemporains parlent de « goût moderne » ou de « goût antique », et l'expression « style Empire » s'est imposée par la suite, pour désigner un ensemble qui déborde du reste largement la période 1804-1815.

Deux hommes donnent à ce goût sa forme française. Charles Percier (1764-1838) et Pierre-François-Léonard Fontaine (1762-1853) se connaissent dans l'atelier de l'architecte Antoine-François Peyre et se retrouvent à Rome à la fin des années 1780. Leur association durera longtemps. Percier dessine avec une finesse exceptionnelle ; Fontaine, nommé architecte du gouvernement en 1801, conduit les chantiers et sait parler aux administrations. En 1801, ils publient ensemble le Recueil de décorations intérieures, un répertoire de modèles de meubles, de luminaires, de tentures et de cheminées, qui sera réédité en 1812 et servira de livre de chevet aux ébénistes, aux bronziers et aux décorateurs de toute l'Europe.

Malmaison, laboratoire du goût consulaire

Le premier terrain d'essai est une maison de campagne. Joséphine achète le domaine de Malmaison, à Rueil, au printemps de 1799, alors que son mari est encore en Égypte. Au retour de Bonaparte, devenu Premier consul, Percier et Fontaine y mènent à partir de 1800 de grands travaux de transformation. Le château devient la résidence de week-end du pouvoir : le Premier consul y reçoit, y travaille, y réunit parfois ses ministres.

La salle du Conseil en est l'exemple le plus connu. Les architectes l'ont conçue comme une tente de campement, avec des tentures rayées tendues sur les murs et le plafond et des lances en guise de colonnes. L'idée est savoureuse : on délibère dans le décor d'un général en campagne, sans cesser pour autant d'être dans le luxe. Elle dit aussi l'époque, où le prestige du chef repose encore sur Marengo et sur l'armée, avant de s'appuyer sur la couronne.

Salle à tentures rayées bleu et blanc imitant une tente, avec fauteuils à velours rouge et bois doré, table ronde sous une nappe de velours vert, pendule noire et candélabres sur une cheminée, deux grands portraits aux cadres dorés
La salle du Conseil du château de Malmaison, décor en forme de tente conçu par Percier et Fontaine vers 1800. Photographie de Chatsam, 2019, licence CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.

À Malmaison, la collaboration entre architectes, ébénistes et bronziers se met en place. Le bronzier Pierre-Philippe Thomire (1751-1843), qui travaillait déjà pour l'Ancien Régime, y fournit des bronzes dorés ; les Jacob, famille d'ébénistes et de menuisiers parisiens, livrent des sièges. Le répertoire s'enrichit de motifs que l'on retrouvera partout ensuite : le lion, le sphinx, le cygne, la palmette, la rosace, la couronne de laurier.

Un style au service d'un pouvoir

Dès que Bonaparte s'installe aux Tuileries, en février 1800, puis qu'il devient empereur, la question change de nature. Il ne s'agit plus d'orner une maison, mais de montrer qui gouverne. Le répertoire antique se prête à merveille à cet usage, parce qu'il évoque tour à tour la République romaine, l'Empire de César et d'Auguste, et, pour la dynastie nouvelle, l'idée de continuité avec Charlemagne. L'aigle, attribut de Jupiter et enseigne des légions, prend place sur les drapeaux de l'armée et sur les décors. La lettre N couronnée de lauriers devient un monogramme que l'on grave, brode ou fond partout.

Les abeilles obéissent à une logique voisine. Elles renvoient à la tombe du roi franc Childéric Iᵉʳ, découverte à Tournai en 1653, où l'on avait trouvé de petits ornements d'or interprétés à l'époque comme des abeilles. En les adoptant, Napoléon se donne une généalogie plus ancienne que celle des fleurs de lys capétiennes et rompt avec les emblèmes de la monarchie renversée. Bien des détails du sacre de 1804, de la couronne de lauriers au manteau semé d'abeilles d'or, relèvent du même registre ; l'article consacré à la cérémonie en décrit les insignes.

Un autre apport pèse lourd : l'Égypte. Dominique Vivant Denon (1747-1825) avait suivi l'expédition de 1798-1799 et dessiné sans relâche ce qu'il voyait. Son Voyage dans la Basse et la Haute Égypte, publié en 1802, connaît un grand succès et fournit aux décorateurs un répertoire neuf : sphinx, lotus, obélisques, têtes hathoriques. Denon, devenu directeur général du Musée central des arts en 1802, puis du musée Napoléon, supervise une grande partie de la commande artistique du régime. Le goût égyptien reste un accent plutôt qu'un système, mais il explique l'aspect singulier de nombre de pendules, de guéridons et de pièces de service. L'article sur la campagne d'Égypte et de Syrie raconte l'expédition elle-même.

Le mobilier : bois, bronze et velours

Le meuble Empire se reconnaît à sa géométrie. Les surfaces sont larges et lisses, souvent plaquées d'acajou, un bois sombre et rougeâtre que l'on importe des colonies et que la guerre maritime et le Blocus continental rendent plus rare ; les ébénistes se tournent alors plus volontiers vers les bois indigènes, comme le noyer, l'orme ou le citronnier. Sur ces surfaces viennent s'appliquer des bronzes dorés au mercure — palmettes, étoiles, masques, victoires ailées — qui concentrent le luxe sur des points précis. Les pieds en griffes de lion, en gaine ou en patte d'animal, les accotoirs en forme de sphinx ou de cygne, les dossiers renversés en gondole traduisent l'influence directe des formes grecques, romaines et égyptiennes.

Les types se renouvellent aussi : le lit en bateau, l'athénienne (un trépied à vasque), la psyché, le guéridon à plateau de marbre, la méridienne, le secrétaire à abattant se généralisent. Les sièges sont tendus de velours, de soie unie ou de soierie lyonnaise. Napoléon a soutenu la fabrique lyonnaise, éprouvée par la Révolution, par des commandes importantes pour ses palais.

Le maître d'œuvre de cet ameublement est François-Honoré-Georges Jacob-Desmalter (1770-1841), fils de l'ébéniste Georges Jacob. Après la mort de son frère aîné en 1803, il dirige la maison familiale sous le nom de Jacob-Desmalter et Cie, et devient l'un des principaux fournisseurs du Garde-Meuble pour les résidences impériales. Il travaille d'après les dessins de Percier et Fontaine, mais aussi d'autres dessinateurs.

Fauteuil de face en bois doré, garni de velours de soie rouge-orangé, avec un fronton à coquille, des accotoirs terminés par des lions dorés et une ceinture à feuilles de palme
Atelier de Jacob-Desmalter, fauteuil de représentation de la salle du Trône de Saint-Cloud, 1804, bois doré et velours de soie. Mobilier national, Paris. Photographie de Thomas1313, licence CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons.

Cette production se déploie à grande échelle. À mesure que l'Empire s'étend, on commande à Paris des ensembles pour des résidences nouvelles : celles des départements annexés, comme le Quirinal à Rome, alors appelé Monte Cavallo, ou les palais préparés pour les séjours de l'Empereur dans les provinces. Un fauteuil du trône de Monte Cavallo, daté d'environ 1810 et conservé au Mobilier national, témoigne de cet effort. Le meuble Empire est donc aussi un instrument de gouvernement : il installe, partout où il le faut, un décor reconnaissable.

Palais, manufactures et orfèvres

Les résidences de l'Empereur deviennent les vitrines de ce goût. Aux Tuileries, que Bonaparte occupe dès 1800, au Louvre, à Saint-Cloud, à Compiègne, à Fontainebleau, à Versailles et à Trianon, les appartements sont repris, remeublés, redécorés. À Fontainebleau, la salle du Trône est aménagée en 1808 dans l'ancienne chambre des rois ; la reprise d'un lieu de mémoire de la monarchie fait partie du message. Bien des pièces sont conçues pour qu'on y reçoive : l'étiquette du palais impérial, réglée avec minutie, impose une hiérarchie visible dans la place des sièges, la disposition des salons et la couleur des tentures.

Les manufactures nationales accompagnent le mouvement. La manufacture de Sèvres, dirigée depuis 1800 par le savant Alexandre Brongniart, produit des services décorés de sujets antiques, de portraits, de batailles ou de vues d'Égypte ; le service égyptien, créé à partir de 1810 d'après des dessins de Denon, en est l'une des réalisations les plus remarquables. La soie lyonnaise, les tapisseries des Gobelins et de la Savonnerie, les cristaux, les bronzes et les orfèvreries participent du même effort.

Les orfèvres jouent un rôle de premier plan. Martin-Guillaume Biennais, orfèvre et ébéniste, est un fournisseur attitré de Napoléon ; Jean-Baptiste-Claude Odiot, lui aussi orfèvre, travaille souvent avec Thomire. La pièce la plus célèbre est sans doute le berceau du roi de Rome, offert à Marie-Louise par la Ville de Paris pour la naissance de l'héritier en 1811. Dessiné par le peintre Pierre-Paul Prud'hon et exécuté par Thomire et Odiot en vermeil et bronze doré, il est aujourd'hui conservé à Vienne.

Paris, capitale impériale

L'architecture urbaine prolonge le programme décoratif. Napoléon veut faire de Paris une capitale digne de Rome, mais ses moyens sont limités et les chantiers colossaux sont rares ; beaucoup de projets resteront inachevés en 1814. Ce qui est réalisé frappe néanmoins l'espace urbain pour longtemps.

La rue de Rivoli, ouverte à partir de 1802 le long des Tuileries, et dont le nom rappelle la victoire de janvier 1797 en Italie, offre à Percier et Fontaine l'occasion d'un modèle urbain neuf : une rue droite, bordée de façades uniformes à arcades, qui fait de la régularité un principe. Cette discipline, qui sera étendue au XIXᵉ siècle, inspirera bien d'autres rues d'Europe.

Les monuments, eux, célèbrent la victoire. L'arc de triomphe du Carrousel, décrété en 1806 et achevé en 1808 par Percier et Fontaine, s'inspire de l'arc de Constantin, à Rome. Ses colonnes sont en marbre rose et ses bas-reliefs racontent la campagne de 1805, d'Ulm à Presbourg. Il était à l'origine couronné des chevaux de Saint-Marc, pris à Venise en 1797 ; ils sont rendus à la ville en 1815, et remplacés en 1828 par le Quadrige de la Paix, sculpté par François-Joseph Bosio. L'arc de triomphe de l'Étoile, décidé par un décret de février 1806 sur le projet de Jean-François Chalgrin, ne sera terminé qu'en 1836. La colonne de la place Vendôme, élevée de 1806 à 1810 par Jacques Gondouin et Jean-Baptiste Lepère sur le modèle de la colonne Trajane et revêtue de bronze fondu à partir de canons pris à l'ennemi, porte au sommet une statue de Napoléon en empereur romain. Renversée sous la Commune en mai 1871, elle est relevée en 1875.

Arc de triomphe à trois passages, en pierre et marbre rose, couronné d'un quadrige en bronze et de statues de soldats, vu de face sous un ciel clair, à l'entrée du jardin des Tuileries
L'arc de triomphe du Carrousel, construit de 1806 à 1808 par Charles Percier et Pierre-François-Léonard Fontaine, à Paris. Photographie de Moonik, 2011, licence CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons.

D'autres édifices répondent à la même logique. Dès 1806, la Madeleine est destinée à devenir un « temple de la Gloire » à la mémoire de la Grande Armée, d'après les plans de Pierre Vignon ; transformée en église sous la Restauration, elle ne sera achevée que bien après la chute de l'Empire. La Bourse, œuvre d'Alexandre-Théodore Brongniart, est commencée en 1808. Le pont d'Iéna, entrepris la même année, ne sera achevé qu'en 1813. Le visage antique de Paris, avec ses portiques et ses temples, tient donc autant du programme que de la réalité.

La peinture, le costume, l'art de la cérémonie

Le même esprit anime les arts figuratifs. Jacques-Louis David, ancien révolutionnaire, est nommé premier peintre de l'Empereur en décembre 1804 et signe les grandes toiles du sacre. Antoine-Jean Gros, avec Les Pestiférés de Jaffa (1804), puis ses grandes scènes de bataille, fixe l'image du chef sur le champ de bataille ; François Gérard donne le portrait d'apparat, et Ingres peint en 1806 un Napoléon Iᵉʳ sur le trône impérial d'une rigueur hiératique. Le peintre sert le pouvoir, mais il reste capable d'invention : le contraste entre la clarté de David et la sensualité de Girodet ou de Gros montre que l'art officiel n'a jamais été entièrement uniforme.

Le costume suit. La robe à taille haute, droite et fluide, héritée de la mode du Directoire, devient l'uniforme féminin de la Cour. Elle se porte avec un châle de cachemire, que Joséphine a contribué à populariser. Pour les hommes, le règlement de l'étiquette impose l'habit brodé de cour, en soie, destiné à faire travailler les ateliers lyonnais et parisiens. Dessinés par Jean-Baptiste Isabey, les costumes du sacre ont fixé l'image d'un cérémonial à la fois romain, carolingien et moderne.

Il serait faux d'attribuer à Napoléon seul ce goût de la grandeur : il doit beaucoup à ses architectes, à Denon, à des artisans qui avaient fait leurs armes sous l'Ancien Régime. Mais le pouvoir a compris, sans doute mieux que ses prédécesseurs immédiats, ce que l'image peut faire pour la légitimité d'un régime né de la guerre et du coup d'État.

Rayonnement et postérité

Le style Empire dépasse vite les frontières. Les cours alliées ou soumises l'adoptent, parfois par mimétisme politique, parfois par goût sincère : à Naples sous Murat, en Allemagne du Sud, en Russie sous Alexandre Iᵉʳ, où l'architecture néoclassique atteint à Saint-Pétersbourg une ampleur particulière. Le « style Karl Johan », en Suède, doit son nom au maréchal Bernadotte devenu prince héritier. Ailleurs, le Biedermeier, le Regency britannique et le style fédéral américain, indépendants dans leurs origines, répondent à la même inspiration classique avec des accents propres.

Le style survit à la chute de Napoléon. Sous la Restauration et la monarchie de Juillet, on continue de meubler en acajou et en bronze doré, même si les formes s'alourdissent et se simplifient. Il décline avec l'essor des styles historicistes et du romantisme, pour renaître sous le Second Empire, lorsque Napoléon III remet à l'honneur le souvenir de son oncle sans l'imiter vraiment, car le goût de l'impératrice Eugénie va plutôt vers le XVIIIᵉ siècle.

Deux siècles plus tard, le style Empire reste l'un des plus reconnaissables de l'histoire des arts décoratifs. Il garde quelque chose de ce qu'il fut : un art officiel, cohérent, conçu avec soin, qui a voulu donner à un régime nouveau le prestige d'une civilisation ancienne. On peut y voir de la propagande ; il faut aussi y reconnaître le travail d'artisans et d'artistes de tout premier rang, dont le savoir-faire survit dans les collections du Mobilier national, de Fontainebleau, de Malmaison et de nombreux musées.

Pour aller plus loin

  • Charles Percier et Pierre-François-Léonard Fontaine, Recueil de décorations intérieures, Paris, 1801 ; réédition augmentée, 1812.
  • Dominique Vivant Denon, Voyage dans la Basse et la Haute Égypte pendant les campagnes du général Bonaparte, Paris, 1802.
  • Jean-Philippe Garric, Percier et Fontaine. Les architectes de Napoléon, Belin, 2012.
  • Denise Ledoux-Lebard, Le Mobilier français du XIXᵉ siècle (1795-1889). Dictionnaire des ébénistes et des menuisiers, Éditions de l'Amateur, 1989.

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