Duc de Bassano, secrétaire général du gouvernement puis ministre des Relations extérieures et secrétaire d’État (1811-1813)

Hugues-Bernard Maret

1763-1839

Portrait en pied de Hugues-Bernard Maret, duc de Bassano — costume de grand dignitaire du Premier Empire, manteau de velours brodé, grand cordon de la Légion d’honneur, bicorne à plumes, intérieur néoclassique, peint par Robert Lefèvre en 1807

Né à Dijon le 22 juillet 1763, Hugues-Bernard Maret traverse la Révolution comme avocat et journaliste : il fonde le Bulletin de l’Assemblée nationale, ancêtre du Moniteur universel, et entre au ministère des Affaires étrangères avant une mission à Londres qui se termine par une captivité autrichienne (1793-1795), échangée contre Madame Royale. Sous le Consulat et l’Empire, il devient secrétaire des consuls puis secrétaire général du gouvernement : c’est lui qui met en forme les bulletins de la Grande Armée dictés par Napoléon après chaque victoire, gère une partie de la correspondance officielle et suit l’empereur sur les campagnes d’Autriche, de Prusse, d’Espagne et jusqu’à la Moskova. Élevé duc de Bassano en 1809, il remplace Jean-Baptiste de Nompère de Champagny aux Affaires étrangères et cumule le titre de secrétaire d’État de 1811 à 1813, jusqu’à son remplacement par Caulaincourt dans un contexte de recomposition diplomatique avant l’effondrement. Fidèle à Fontainebleau, il accompagne Napoléon à l’île d’Elbe comme secrétaire ; exilé après Waterloo, autorisé à rentrer en 1820, il devient pair de France et, brièvement, président du Conseil sous Louis-Philippe en novembre 1834. Les mémoires et correspondances du temps le décrivent comme l’artisan discret d’une parole d’État calibrée pour l’Europe des cabinets comme pour l’opinion française. Il meurt à Paris le 13 mai 1839, inhumé au Père-Lachaise — figure emblématique de la « plume impériale » entre propagande militaire et archives du pouvoir.

Dijon, tribunes révolutionnaires et la captivité de 1793-1795

Hugues-Bernard Maret naît à Dijon dans une bourgeoisie de robe : le parlement de Bourgogne forme des avocats habitués aux briefs, aux audiences, aux réseaux provinciaux. La Révolution le saisit jeune adulte ; il ne choisit ni la fuite ni le silence militant, mais la plume. En 1789 il lance le Bulletin de l’Assemblée nationale, entreprise éditoriale qui vise à publier des comptes rendus réguliers des débats — prototype de ce que deviendra le Moniteur universel, organe officiel de la République puis de l’Empire. Ce choix le place au carrefour de l’opinion : informer, résumer, parfois orienter la lecture des séances devient son métier avant même qu’il n’occupe un bureau ministériel.

En 1792 il entre au ministère des Affaires étrangères, où sa maîtrise de la rédaction et des langues le rend précieux. L’année suivante, avec Charles-Louis Huguet de Sémonville, il est envoyé en mission diplomatique à Londres dans un contexte de guerre et de suspicion mutuelle entre républiques et monarchies coalisées. Le trajet du retour les conduit en territoire contrôlé par les Autrichiens : les deux émissaires sont arrêtés, considérés comme représentants d’un régime exécré, et détenus jusqu’en 1795. Leur libération s’inscrit dans un échange politique célèbre — la « nièce de Louis XVI », Madame Royale, quitte la prison du Temple contre le relâchement des otages français. Maret en ressort marqué par l’expérience carcérale mais intact sur le plan des convictions modérées : il n’a pas connu la Terre parisienne de l’intérieur, mais le sort des prisonniers de guerre idéologique.

De retour à Paris, il retrouve le Moniteur et les antichambres du pouvoir exécutif affaibli du Directoire. Son profil — ni jacobin ni royaliste, compétent, discret sur les prises de position publiques — correspond au type d’homme que les conjurés du 18 brumaire cherchent pour remettre de l’ordre dans la paperasse gouvernementale. La rencontre avec Bonaparte, le contact avec les cercles qui préparent le coup d’État, l’intègrent dans la relève consulaire sans qu’il soit un général ni un orateur de place publique.

Les années 1795-1799 le voient peaufiner le modèle éditorial du Moniteur : numérotation des décrets, rubriques stables, diffusion vers les administrations départementales, coordination avec les imprimeurs parisiens. Cette routine technique lui vaut une réputation d’homme fiable lorsque les coups de force militaires se succèdent ; il sait faire paraître le lendemain un texte qui présente la légalité du nouveau pouvoir comme allant de soi — compétence que Bonaparte exploitera sans cesse une fois Premier consul.

Sous le Consulat, Maret gravit les échelons du secrétariat : d’abord secrétaire des consuls, chargé des circulaires et des versions publiables des décisions, puis secrétaire général du gouvernement à partir de 1799-1800 selon les étapes administratives. Il devient l’un des pivots entre le cabinet de Bonaparte et les ministères : ce qui doit être « dit » officiellement, imprimé, archivé, relu avant diffusion passe souvent par sa main ou sous sa supervision.

Cette phase fixe le modèle de sa carrière : Maret n’est pas le stratège militaire ni le négociateur de traités en première ligne, mais l’homme qui transforme les décisions du pouvoir en textes publiés, en séquences cohérentes pour l’administration et pour l’Europe lettrée qui lit encore les feuilles officielles françaises pour comprendre où va la Révolution stabilisée.

Bulletins de la Grande Armée, campagnes et toile diplomatique

À partir des années consulaires puis impériales, Maret incarne la fonction d’« homme des bulletins » : après chaque victoire majeure — Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram entre les plus citées — Napoléon dicte ou esquisse un texte que Maret met en forme, harmonise avec le style du Moniteur, fait relire par les proches du cabinet militaire avant diffusion dans tout l’Empire et au-delà. Ces bulletins ne sont pas de simples communiqués : ils construisent une narration où les pertes françaises sont minimisées, le génie du commandement exalté, chaque bataille présentée comme tournant décisif de l’histoire européenne. La propagande d’État moderne trouve là l’un de ses canaux les plus efficaces ; Maret en est le metteur en page intellectuel.

Il veille en parallèle à la censure utile, à la coordination avec la presse contrôlée, à la traduction ou à la reprise des « bonnes nouvelles » dans les dépôts d’impression des départements. Son bureau traite aussi une part de la correspondance diplomatique courante, des nominations, des instructions aux ambassadeurs — toujours sous l’autorité du ministre des Affaires étrangères de l’époque, mais avec une visibilité croissante auprès de l’empereur qui voyage en permanence.

Maret suit les campagnes : tente, relais de poste, quartier général improvisé. À la Moskova en 1812, il est du cercle des civils qui tiennent les dossiers pendant que la Garde et l’état-major militaire décident des mouvements. Lors de la retraite, il protège archives et registres autant que le permet le désastre ; à la Bérézina, il traverse avec les survivants de l’appareil civil, symbole d’une fidélité physique au régime autant qu’à la personne de Napoléon.

Sur le plan diplomatique, les grandes scènes — Tilsit en 1807, où l’Empereur rencontre le tsar Alexandre et le roi de Prusse dans une mise en scène fluviale sur le Niémen — se déroulent sans que Maret soit le négociateur principal, mais dans une atmosphère où son service prépare dépêches, communiqués et versions pour la presse européenne. L’image de la rencontre des souverains résume pour le public l’apogée de la domination française sur le continent ; derrière le rideau, des hommes comme Maret assurent la continuité entre spectacle politique et paperasse.

Il travaille en binôme fonctionnel avec le secrétaire particulier Méneval : celui-ci transcrit la correspondance privée et les brouillons intimes du chef ; Maret canalise l’expression publique du pouvoir. Les deux hommes se complètent sans empiéter l’un sur l’autre — architecture typique du cabinet napoléonien, où la centralisation absolue du maître exige une division fine des tâches de plume.

Les lecteurs étrangers — journaux londoniens, gazettes allemandes, correspondants attachés aux cours — décortiquent les bulletins comme baromètre de la fortune française ; Maret le sait et calibre parfois les formulations pour qu’elles résistent à la relecture hostile sans abandonner le message de victoire. Ce jeu de langage, à la frontière du droit international coutumier et de la guerre psychologique par la presse, fait partie intégrante de son métier au sommet de l’État.

Ministre des Relations extérieures, duc de Bassano et disgrâce de 1813

Élevé duc de Bassano en 1809 — titre nobiliaire impérial lié à une localité italienne du royaume napolitain — Maret cumule désormais dignité de cour et charge administrative lourde. Le surnom « Bassano » restera attaché à sa personne dans les mémoires et la diplomatie étrangère, parfois plus que son patronyme d’origine.

En avril 1811 il succède à Jean-Baptiste de Nompère de Champagny au ministère des Relations extérieures tout en conservant la fonction de secrétaire d’État : concentration rare des portefeuilles de la plume et des négociations formelles. Il hérite d’un contexte tendu : l’Empire étend ses annexions, l’Espagne saigne toujours, le tsar Alexandre réévalue son alliance de Tilsit ; chaque dépêche compte. Maret n’est pas Talleyrand en matière de cynisme de salon, ni Caulaincourt en matière d’intimité militaire avec l’empereur ; il est le gestionnaire de la machine diplomatique quotidienne.

Les archives et la correspondance de l’époque montrent un ministre absorbé par la coordination des ambassades, les instructions aux représentants à Vienne, Berlin, Saint-Pétersbourg, les préparatifs juridiques des traités et des coalitions napoléoniennes. Napoléon, de plus en plus présent sur les fronts, dicte des lignes de conduite que Maret doit traduire en langage protocolaire acceptable pour les chancelleries européennes.

En novembre 1813, l’empereur le remplace par Armand de Caulaincourt aux Affaires étrangères. Les raisons mêlent insatisfaction personnelle, échecs relatifs des négociations avec l’Autriche avant la bascule de 1813, et le besoin d’un homme de confiance militaire pour parler aux coalisés dans une phase où l’Empire recule. Maret n’est pas rayé de la carte : il demeure proche du pouvoir, assiste aux derniers mois dramatiques, mais quitte le devant de la scène ministérielle au moment où l’Europe bascule.

Fontainebleau, l’île d’Elbe et l’exil après Waterloo

En 1814, lors de l’abdication de Fontainebleau, Maret est du petit groupe des serviteurs qui voient le rideau tomber sur la première acte impérial. Il choisit la fidélité à la personne de Napoléon plutôt que le ralliement immédiat aux Bourbons : c’est lui qui accompagne l’ex-empereur sur l’île d’Elbe en qualité de secrétaire, reprenant des fonctions proches de celles qu’il tenait aux Tuileries mais dans un micro-État insulaire aux prétentions encore monarchiques.

Cette parenthèse élamite n’est pas une retraite : correspondance, projets, rumeurs sur la métropole traversent encore sa table. Quand Napoléon repart pour la France en mars 1815, Maret n’est pas au premier rang militaire des Cent-Jours, mais reste associé à la sphère civile du pouvoir reconstitué : circulaires, proclamations et feuilles officielles reprennent encore des tournures qu’il a codifiées sous l’Empire — signature stylistique discrète d’un régime qui tente de renaître en quelques mois. Après Waterloo, la seconde abdication et la seconde Restauration ferment la parenthèse bonapartiste : les vainqueurs et les ultras exigent têtes et exil pour les proches du régime déchu.

Maret subit l’exil comme tant d’autres : séjour à Graz puis à Trieste, vie réduite mais non indigence complète pour un homme qui a su ménager réseaux et épargnes. L’ordonnance de 1820 lui permet de rentrer en France sous surveillance morale et politique — retour progressif dans le jeu des notables constitutionnels plutôt que dans l’opposition armée.

Monarchie de Juillet, présidence éphémère et mémoire de la plume impériale

Sous la monarchie de Juillet, Louis-Philippe intègre d’anciens serviteurs de l’Empire au collège des pairs lorsque leur profil paraît compatible avec l’ordre bourgeois et la stabilité dynastique des Orléans. Maret devient pair de France — reconnaissance tardive d’une carrière longue, traversée de plusieurs régimes sans condamnation capitale. En novembre 1834, le roi le nomme président du Conseil des ministres : le mandat dure quelques semaines à peine, geste politique autant que personnel, preuve qu’un ancien « homme de Bassano » peut encore incarner l’autorité civile dans une monarchie qui se veut modérée.

Il meurt à Paris le 13 mai 1839 ; l’inhumation au Père-Lachaise rattache sa mémoire à la galerie des figures du Premier Empire. Les historiens du XIXe siècle oscillent entre admiration pour l’efficacité administrative et méfiance envers la propagande qu’il a servie ; la recherche récente replace Maret dans l’histoire des médias d’État et de la bureaucratie révolutionnaire-imperial.

Sa trajectoire résume le parcours d’une fraction sociale souvent négligée : les rédacteurs, secrétaires généraux et ministres de la plume sans lesquels ni bulletins ni traités imprimés ne circulent — et sans lesquels la légende napoléonienne, telle qu’elle a été consommée par contemporains et postérité, aurait eu une tout autre texture.

Les fonds d’archives ministériels et les collections de dépêches conservées à Paris permettent encore aujourd’hui de reconstituer le rythme de son activité : tampons, copies certifiées, versions successives d’un même communiqué — autant de traces matérielles d’un métier de texte au service d’un État en guerre permanente.

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