Roi de Naples puis d'Espagne

Joseph Bonaparte

1768-1844

Portrait en pied de Joseph Bonaparte, roi de Naples puis roi d'Espagne (Joseph-Napoléon), frère aîné de Napoléon Ier — habit d'apparat du Premier Empire, velours brodé d'or, grand cordon, ordres et épée de cour ; intérieur néoclassique, fauteuil à couronne de laurier, colonnade — peinture officielle d'époque napoléonienne

Né à Corte un an avant Napoléon, avocat puis député, il scelle l'alliance Clary : Julie devient son épouse, Désirée — sa belle-sœur — fut un temps fiancée du futur Empereur avant d'épouser Bernadotte. Artisan discret du 18 Brumaire, négociateur du traité de Mortefontaine (1800) et acteur des pourparlers du Concordat, grand électeur sous l'Empire : le frère qu'on charge des missions ingrates, de la paix impossible avec Londres (1806) aux trônes imposés — Naples (1806), où il gouverne avec une douceur qui surprend, puis l'Espagne (1808), où la guérilla, Wellington et les télégrammes impériaux lui refusent toute légitimité. Après la déroute de Vitoria, l'exil ; aux États-Unis, le masque du comte de Survilliers, une fortune colossale, des Mémoires ; mort à Florence en 1844, inhumé aux Invalides près de Napoléon en 1862.

L'aîné de la maison Bonaparte

Joseph Bonaparte naît à Corte, en Corse, le 7 janvier 1768 — un an jour pour jour avant Napoléon, comme si l'aînesse devait d'abord tracer le sillon droit avant que le cadet n'y mette le feu du siècle. Fils aîné de Charles Bonaparte et Letizia Ramolino, il grandit dans la double injonction du gentilhomme corse ruiné et de la mère au tempérament d'acier : on attend de lui la gravité, l'exemple, la prudence. Il part étudier le droit à l'université de Pise, y absorbe les textes, la rhétorique, le goût des dossiers clos proprement ; de retour, il s'inscrit au barreau d'Ajaccio avec une tenue un peu froide que Lucien et Napoléon raillent en cachette sans jamais cesser de s'appuyer sur lui quand les affaires de famille se compliquent.

La Révolution le saisit comme elle saisit toute une génération de provinciaux ambitieux : en 1792, il est élu député à l'Assemblée législative pour la Corse. Il défend les intérêts de l'île, tisse les fils qui relient les Bonaparte aux clubs, aux généraux, aux fortunes changeantes du jour. Ce n'est pas lui le prodige militaire ; c'est l'avocat qui sait parler aux notables, rédiger une adresse, calmer une salle. En août 1794, à Marseille, il épouse Marie-Julie Clary — fille du négociant François Clary, sœur aînée de Désirée, que Napoléon a courtisée avant Joséphine et qui épousera plus tard Jean-Baptiste Bernadotte. Le mariage scelle une alliance marchande et politique ; la dot et le réseau méditerranéen des Clary nourrissent une famille déjà en mouvement vers le pouvoir.

Joseph n'est ni le tribun électrisant de Lucien ni l'épée foudroyante de son cadet : il est le frère qu'on consulte pour les combinaisons, celui qui tempère parfois, qui cède souvent. Plus tard, Napoléon le traitera en ministre officieux des affaires ingrates — négociations, trônes de substitution, missions où la gloire est absente et l'échec possible. Joseph l'accepte avec une fierté blessée qu'il dissimule derrière le masque du bon aîné.

Brumaire, Mortefontaine et le grand électeur

Le 18 Brumaire an VIII, Joseph n'est pas sur la tribune de Saint-CloudLucien dégaine son épée devant les grenadiers ; il n'est pas non plus sur le cheval de parade du vainqueur d'Italie. Il est dans la coulisse des couloirs, auprès des députés hésitants, des financiers qu'il faut rassurer, des journaux qu'il faut incliner. Les mémorialistes accordent peu de lignes à ce travail de rabatteur ; pourtant sans ces voix préparées, le coup d'État eût paru encore plus brutalement militaire. Quand le Consulat s'installe, Joseph devient l'un des interlocuteurs naturels du pouvoir nouveau — non par éclat, par habitude de la procédure et des hommes.

En 1800, le Premier Consul lui confie une mission qui a la saveur de la paix plutôt que du champ de bataille : négocier avec les États-Unis le traité de Mortefontaine, qui met fin à la « quasi-guerre » navale née des tensions révolutionnaires et commerciales entre les deux républiques. Le texte, signé en septembre, restaure des relations diplomatiques correctes ; pour Joseph, c'est une victoire de plume et de patience — le genre de succès que Napoléon mentionne vite avant de repasser à l'annuaire des généraux. L'année suivante, Joseph participe aux pourparlers qui préparent le Concordat : il n'est pas seul à la table romaine, mais il est là, dans le jeu des concessions et des formules, jusqu'à l'accord de juillet 1801 qui réconcilie le régime avec le clergé.

L'Empire le hisse prince français, sénateur, puis grand électeur de l'Empire — un titre sonore, presque carolingien, qui fait de lui l'un des grands dignitaires du nouveau ordre sans lui donner l'épée. En 1806, Napoléon le nomme plénipotentiaire pour tenter une paix générale avec l'Angleterre ; les pourparlers de l'Élysée et les propositions échangées avec Lord Lauderdale achoppent sur le commerce colonial, les frontières maritimes, l'orgueil des deux cabinets. L'échec n'est pas humiliant pour Joseph ; il est toutefois symptomatique : désormais, son frère ne lui confiera plus la paix mais des trônes — cadeaux empoisonnés.

Naples : la parenthèse qu'on arrache

En 1806, après Austerlitz et l'effondrement de la troisième coalition, le royaume de Naples bascule dans l'orbite française. Ferdinand IV des Bourbons s'enfuit en Sicile sous la protection anglaise ; Napoléon destitue la dynastie et place Joseph sur un trône que celui-ci n'a pas choisi mais qu'il s'efforce d'habiter avec conscience. Il débarque en février dans une capitale méfiante — les Napolitains ont vu défiler les républiques éphémères, les occupations, les représailles de 1799 ; le souvenir de la parthénopéenne brûle encore. Joseph ne joue pas le conquérant grognon : il s'entoure de ministres du pays, lance une réforme agraire et fiscale audacieuse pour l'époque, attaque les féodalités résiduelles, confisque une partie des biens monastiques au bénéfice du trésor et des écoles, réorganise la justice sur le modèle du Code civil.

Il fonde des lycées, rouvre ou agrandit l'université, crée un musée ; il invite savants et artistes, fréquente les académies, se montre aux foires et aux marchés avec une curiosité que les chroniqueurs napolitains notent avec surprise. Julie, reine discrète, tient un salon où se croisent officiers français et notables locaux. Peu à peu, l'opinion se déride : ce roi n'est peut-être pas un Bourbon, mais il n'est pas non plus un préfet brutal. Stendhal, plus tard, croisera cette légende d'un Joseph « éclairé » ; Goya, de passage en 1808, croquera une cour moins étouffante que celle de Madrid.

En mars 1808, la machine impériale rappelle l'aîné à l'ordre : l'affaire espagnole exige un souverain de la famille, et Murat convoite Naples. Joseph doit quitter le golfe qu'il commençait à aimer. Il confie à ses proches une phrase restée célèbre : « Je quitte un peuple qui m'aimait pour un peuple qui me haïra. » Caroline et Joachim Murat lui succèdent ; Joseph monte vers les Pyrénées avec l'angoisse sourde de celui qui sait déjà que la couronne suivante ne sera pas une récompense mais une punition déguisée.

Joseph-Napoléon, roi sans royaume

À Madrid, il prend le nom de règne de Joseph-Napoléon — comme si l'adjonction du prénom du frère pouvait légitimer ce qu'aucune tradition espagnole ne reconnaît. Le 2 mai 1808, la capitale explose : émeute contre les Mamelouks de la Garde, fusillades sur la place du Dos de Mayo, répression immédiate. Goya grave pour la postérité le visage des victimes et celui des bourreaux anonymes ; Joseph, au palais, apprend que l'on ne gouverne pas l'Espagne comme une province italienne. La guérilla envahit les routes : partidas, curés en chaire, paysans qui tombent sur les convois isolés. Au nord, Wellington débarque au Portugal ; les maréchaux français gagnent des batailles qu'ils ne peuvent transformer en pacification.

Joseph tente l'impossible synthèse : constitution de Bayonne, abolition de l'Inquisition, liberté de la presse relative, introduction du Code civil, fermeture de couvents — autant de mesures que les libéraux madrilènes eussent pu applaudir dans un autre contexte, mais qui, ici, sonnent comme l'exportation coercitive du modèle français. Il veut être roi de droit ; les Cortès refusées, les élites en exil, l'ombre de Ferdinand VII en captivité à Bayonne en font un intrus suspendu entre deux légitimités. Napoléon, depuis Paris ou les camps d'Allemagne, envoie des ordres qui contredisent la veille : avancer, reculer, concentrer les troupes, économiser les hommes pour la Russie. Joseph écrit, supplie, démissionne plusieurs fois dans ses lettres ; son frère le renvoie toujours sur le trône vide.

Les victoires anglo-portugaises — Talavera, puis surtout Salamanque — ouvrent la péninsule ; le 21 juin 1813, à Vitoria, l'armée du roi Joseph-Napoléon — en vérité l'armée impériale accrochée à sa personne — est écrasée. La fuite en selle, le trésor abandonné, le carrosse laissé sur la route, les tableaux du Prado emportés puis perdus dans le chaos : l'image d'un souverain débonnaire terrassé par la géographie et l'histoire fera le tour de l'Europe. Joseph regagne la France sans couronne, mais avec une dignité froide qui énerve ceux qui voudraient le voir s'effondrer.

Survilliers, Mémoires et tombeau des Invalides

En 1814, Joseph suit le sort de la famille impériale déchue ; il erre entre la Suisse et l'Italie, surveillé, soupçonné, encore traité en prince par certains et en paria par d'autres. Les Cent-Jours le trouvent dans une posture ambiguë : fidèle au souvenir de l'Empire, écarté du gouvernement du retour. Après Waterloo, la France fermée, l'Europe hostile, il choisit l'Atlantique. Sous le nom de comte de Survilliers — toponyme emprunté à une terre familiale —, il débarque aux États-Unis avec une partie du trésor sauvé de Vitoria, ce qui alimente les légendes d'or noyé dans l'océan et les procès d'opinion.

Près de Bordentown, au New Jersey, puis à Point Breeze près de Philadelphie, il bâtit une résidence fastueuse : parcs, bibliothèque, collections, salon où se pressent exilés bonapartistes, curieux, hommes d'affaires. Il fréquente les milieux d'affaires de Philadelphie — dont le banquier Stephen Girard —, échange une correspondance dense avec les siens, rédige des Mémoires où il défend sa politique napolitaine et minimise — sans toujours convaincre — ses erreurs espagnoles. Les Américains l'appellent « Mr Bonaparte » avec une familiarité républicaine qui le dépayse et le console.

En 1841, raisons de famille et santé le ramènent en Europe ; il s'installe en Toscane. Il meurt à Florence le 28 juillet 1844, à soixante-seize ans, après avoir longtemps signé ses lettres « Joseph Napoléon, roi d'Espagne » — titre fantôme, obsession douloureuse. Les Second Empire et la mémoire bonapartiste finiront par lui rendre une sépulture à la hauteur du nom : en 1862, son corps est transféré aux Invalides, voisin de celui de Napoléon Ier. L'aîné rejoint le cadet dans le marbre et l'or du dôme — non pas l'égal de l'empereur dans l'histoire, mais compagnon d'une même ombre impériale.

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