Origines et héritage révolutionnaire
L'infanterie de ligne napoléonienne hérite directement des demi-brigades de la Révolution, réorganisées en régiments sous le Consulat. Le décret du 24 septembre 1803 (1er vendémiaire an XII) rétablit le nom de « régiment » et fixe une structure qui, avec des variantes, dure jusqu'en 1815.
Ces unités ne sont pas une invention du sacre : elles portent déjà les traditions des campagnes d'Italie et d'Égypte. Ce que l'Empire ajoute, c'est l'échelle — des dizaines de régiments alignés sous une même doctrine de manœuvre, d'uniforme et de feu.
Le soldat de ligne n'est pas toujours un vétéran : la conscription fournit des contingents jeunes, tandis que les cadres — caporaux, sergents, adjudants — assurent la continuité tactique d'une campagne à l'autre.
Organisation et effectifs
Un régiment de ligne comprend en principe plusieurs bataillons ; la composition exacte varie selon les années et les besoins de la guerre. Vers 1805-1808, on trouve souvent deux bataillons de guerre, puis trois ou davantage selon les périodes d'expansion.
Chaque bataillon aligne des compagnies de fusiliers, une compagnie de grenadiers et, après la réorganisation du Consulat puis de l'Empire, une compagnie de voltigeurs. Les grenadiers forment l'élite de choc ; les voltigeurs, celle du tirailleur.
Les effectifs théoriques d'un régiment se situent souvent autour de deux à trois mille hommes, mais les chiffres réels sur le terrain — après marches, maladies et combats — sont presque toujours inférieurs. En 1812, la numérotation des régiments de ligne s'étend largement (jusqu'aux centaines selon les listes d'époque), sans que tous soient au complet.
Au sein d'une division, deux brigades de deux régiments constituent un schéma fréquent, appuyé par de l'artillerie divisionnaire. C'est cette combinaison — masse d'infanterie et pièces de campagne — qui donne à la Grande Armée sa puissance de rupture.
Uniforme et armement
L'habit bleu à revers blanc (ou de couleurs de distinction selon les régiments et les périodes), le pantalon, le shako et le sac à dos composent la silhouette familière du fantassin. Les détails — boutons, passepoils, numéro au shako — permettent d'identifier le corps.
L'arme principale demeure le fusil à silex Charleville modèle 1777 (et ses variantes corrigées), baïonnette au canon. La cadence de tir efficace reste limitée : quelques coups à la minute pour un soldat entraîné, dans des conditions de poudre sèche et de discipline de feu.
Le sabre-briquet équipe une partie des compagnies d'élite ; la plupart des fusiliers se contentent du fusil et de la baïonnette. Les cartouches, la giberne et le havresac pèsent lourd sur les étapes quotidiennes — autant que le combat lui-même.
Tactique sur le champ de bataille
La doctrine napoléonienne combine ligne pour le feu et colonne pour l'assaut. La ligne maximise le volume de mousqueterie ; la colonne d'attaque concentre la masse pour percer ou enlever une position.
Les tirailleurs précèdent souvent la masse : voltigeurs et compagnies détachées harcèlent l'ennemi, masquent les mouvements et préparent l'arrivée des bataillons. Quand la cavalerie menace, le carré d'infanterie reste la réponse classique.
À Austerlitz (2 décembre 1805), les régiments de ligne du corps de Soult montent sur le plateau de Pratzen et fixent le centre allié. À Iéna (14 octobre 1806), la même logique de progression méthodique brise les dispositifs prussiens. Ce ne sont pas des charges isolées : c'est une infanterie de manœuvre, appuyée par l'artillerie.
Faits d'armes
Outre Austerlitz et Iéna, l'infanterie de ligne porte le poids des journées d'Eylau (8 février 1807), de Wagram (5-6 juillet 1809) et de la Moskova (7 septembre 1812). Les pertes y sont souvent cruelles : le « succès » tactique se paie en compagnies décimées.
En Espagne et au Portugal, les régiments de ligne découvrent une guerre d'usure — embuscades, sièges, marches dans un pays hostile — bien différente des batailles d'Allemagne. À Waterloo (18 juin 1815), les colonnes françaises se heurtent à une défense anglo-alliée solidement établie ; l'infanterie de ligne y combat jusqu'à la rupture finale de l'armée.
Les aigles de régiment, remises après 1804, cristallisent l'honneur du corps : les capturer devient un trophée pour l'ennemi, les défendre une obligation morale pour les bataillons.
Héritage
L'infanterie de ligne a fixé, pour le XIXe siècle européen, l'image du fantassin en shako bleu avançant sous le feu. Les règlements, les manuels de manœuvre et les mémoires de grognards en ont transmis la mémoire.
Pour Empire Napoléon, elle demeure le peuple en armes de l'épopée : moins spectaculaire que la Garde ou les cuirassiers, mais indispensable à chaque victoire et à chaque défaite de l'Empire.