Origines : l'héritage des compagnies de grenadiers
La compagnie de grenadiers remonte à l'Ancien Régime : placée traditionnellement sur le flanc droit du bataillon, elle regroupait les soldats les plus robustes, chargés des tâches les plus dures — assauts de brèche, passages de rivières, lancers de grenades à main dont l'emblème (la grenade enflammée) conserve le souvenir.
La Révolution et le Consulat conservent cette tradition en l'intégrant à la nouvelle organisation des demi-brigades puis des régiments. Le décret de 1803 sur l'infanterie confirme la présence d'une compagnie de grenadiers par bataillon de ligne, distincte des fusiliers et, après 1805, complétée par une compagnie de voltigeurs sur l'autre flanc.
Ces grenadiers ne sont pas une arme séparée : ils restent organiquement rattachés à leur régiment, portent son numéro et défendent son aigle. Leur prestige vient de la sélection et du rôle tactique, non d'un statut institutionnel comparable à la Garde impériale.
Organisation au sein du bataillon
Chaque bataillon aligne en principe quatre compagnies de fusiliers, une compagnie de grenadiers et une compagnie de voltigeurs. Les grenadiers forment la réserve de choc immédiate du chef de bataillon : on les appelle quand la ligne doit percer ou enlever une position.
La sélection obéit à des critères physiques et moraux : grande taille, ancienneté, bravoure éprouvée. Les règlements et usages veulent des hommes capables de soutenir le rythme des colonnes d'attaque et de tenir en première ligne lors des assauts.
À l'échelle du régiment, les grenadiers de chaque bataillon peuvent être provisoirement fondus en un bataillon de grenadiers pour une opération donnée — pratique courante avant une bataille décisive, qui concentre l'élite sans la retirer définitivement à ses unités d'origine.
Cette flexibilité tactique distingue les grenadiers de ligne des corps permanents de la Garde : ils appartiennent d'abord à leur régiment de ligne, et seulement à titre occasionnel à des formations provisoires d'élite.
Uniforme, coiffure et rôle tactique
Le grenadier de ligne se distingue par sa coiffure : le bonnet à poil (oursin) est l'insigne le plus visible, bien que les périodes et les règlements imposent parfois le shako avec plumet ou cordon. L'habit reste celui du régiment — bleu à revers blanc en principe — avec les insignes de la grenade enflammée sur le shako ou la plaque de coiffure.
Le sabre-briquet complète souvent l'équipement, signe d'une compagnie d'élite. Sur le terrain, la silhouette haute du bonnet à poil rend le grenadier reconnaissable dans la fumée ; c'est un atout pour le commandement, mais une cible pour l'ennemi.
Tactiquement, les grenadiers mènent les colonnes d'assaut, tiennent les points d'appui conquis, renforcent les secteurs où la ligne vacille. Ils ne tirent pas en tirailleurs comme les voltigeurs : leur métier est la masse et l'impact au contact.
Austerlitz, Iéna, Wagram, la Moskova et Waterloo
À Austerlitz (2 décembre 1805), les compagnies de grenadiers des régiments de Soult participent à la montée sur le plateau de Pratzen et aux combats qui brisent le centre allié. Leur présence en tête de colonne illustre le rôle d'élite de choc dans la manœuvre décisive.
En 1806, à Iéna (14 octobre), les grenadiers de ligne appuient la progression méthodique des divisions françaises contre l'armée prussienne en déroute. Leur endurance dans les marches rapides de la campagne précède souvent leur engagement dans les villages et hauteurs.
À Wagram (5-6 juillet 1809), l'échelle du conflit multiplie les assauts répétés ; les grenadiers y paient un tribut sanglant dans les attaques contre les positions autrichiennes. Davout et Ney, entre autres, commandent des corps où ces compagnies sont régulièrement engagées en première ligne.
La Moskova (7 septembre 1812) voit les grenadiers de ligne participer aux assauts contre les redoutes russes — notamment autour du grand redoubt. Les pertes y sont considérables ; l'élite de choc d'un bataillon décimé ne se reconstitue pas en une campagne.
À Waterloo (18 juin 1815), les grenadiers de ligne des régiments engagés soutiennent les attaques contre les positions anglo-alliées — Hougoumont, la ferme de La Haye Sainte, les crêtes défendues par Wellington. Distincts des grenadiers de la Garde qui mènent la dernière attaque du soir, ils forment néanmoins l'ossature de choc de l'infanterie de ligne présente sur le champ.
Distinction d'avec la Garde et héritage
Il faut distinguer nettement les grenadiers de ligne des grenadiers à pied de la Garde impériale : ces derniers forment des régiments permanents, recrutés parmi les meilleurs soldats de l'armée, sous l'autorité directe de l'Empereur. Les premiers restent l'élite interne de chaque bataillon de ligne — moins prestigieux, mais omniprésents.
La silhouette du grenadier au bonnet à poil, héritée de l'Ancien Régime et magnifiée par l'Empire, fixe pour le XIXe siècle l'image du fantassin d'élite. Pour Empire Napoléon, cette fiche documente une compagnie type, pas un régiment numéroté : l'élite invisible qui, dans chaque bataillon, porte le choc là où la ligne doit tenir ou percer.