Né à Ajaccio en 1775, le troisième fils Bonaparte grandit entre Brienne et la Révolution : tribun éloquent, il signe un pamphlet contre son frère avant de se réconcilier. Président du Conseil des Cinq-Cents au moment du retour d'Égypte, c'est lui qui, à Saint-Cloud, refuse la motion d'outlawrie et pointe son épée sur la poitrine de Napoléon devant les grenadiers — le geste qui sauve le 18 Brumaire. Ministre de l'Intérieur, il lance le Moniteur et se heurte à Fouché ; veuf de Christine Boyer, il épouse en secret Alexandrine de Bleschamp et refuse toute alliance princière imposée. Exilé à Rome sous la protection de Pie VII, prince de Canino puis de Musignano, il rate les Cent-Jours intercepté par les Autrichiens, meurt à Viterbe en 1840 en défendant dans ses Mémoires le républicain qu'il croyait être.
Corse, Brienne et le masque de Brutus
Lucien Bonaparte naît à Ajaccio le 21 mai 1775, dans la maison où l'on compte déjà Joseph l'aîné et Napoléon le cadet — lui sera le troisième fils, celui dont la parole court plus vite que l'épée. Letizia le voit volubile, insolent parfois, avide de livres et de disputes ; Charles Bonaparte meurt trop tôt pour le freiner. Les études le mènent à Autun, puis à Brienne, où il croise l'ombre de son frère parti avant lui : mêmes cours froides, mêmes règles jésuites, autre tempérament. Lucien n'est pas le cadet silencieux qui rêve d'artillerie ; c'est le rhéteur qui récite Voltaire, se passionne pour la République romaine et finit par prendre le pseudonyme de Brutus quand la famille s'installe à Saint-Maximin, dans le Var, après la fuite de Corse en 1793.
La Corse des années révolutionnaires l'a marqué : affrontements entre partisans de Paoli et bonapartistes, trahisons de voisinage, le goût amer de la politique comme guerre civile miniature. À dix-huit ans, il épouse Christine Boyer — fille d'un marchand de Saint-Maximin, jeune et sans dot brillante. Napoléon, déjà pressé par l'ambition militaire, juge le mariage déplacé : pas assez de lustre, trop de sentiment. Les frères se disputent ; Lucien, furieux, va jusqu'à publier un pamphlet hostile au général Bonaparte. La réconciliation viendra — la famille corse referme les rangs quand le vent tourne — mais le schéma est posé : Lucien croit au droit de dire non, même à celui qui monte.
Il gravit les échelons républicains : commissaire aux armées, agitateur de salons, élu au Conseil des Cinq-Cents en 1798 pour le département du Var. L'hémicycle lui convient : la tribune, les motions, le fracas des voix. Il n'a pas encore vingt-cinq ans quand, en brumaire an VIII, il en devient le président — la présidence la plus exposée de la Révolution, au moment où son frère débarque à Fréjus, renverse le Directoire sur le papier et prépare le coup de force avec Sieyès. Lucien n'est pas un figurant : il est le point d'articulation entre la légalité parlementaire et la baïonnette.
L'épée sur la poitrine du général
Le 18 brumaire à Paris, aux Tuileries, la comédie a failli tourner court : Bonaparte harangué, menacé, contraint de s'éclipser. Le vrai danger, c'est le lendemain, à Saint-Cloud, dans l'orangerie où siègent les Cinq-Cents. L'air est lourd de manteaux mouillés et de colère légitime : les députés refusent de dissoudre le Directoire, crient à la trahison, exigent la tête du général. Une motion d'outlawrie — hors la loi — circule ; si elle passe, le coup d'État bascule en procès ou en fusillade. Lucien, président, use de toutes les ficelles du règlement : il ne met pas aux voix, il temporise, il laisse la foule hurler pendant que les minutes deviennent des siècles.
Puis il descend dans la cour où Murat aligne les grenadiers. Ce qu'il dit, les mémorialistes le notent avec des variantes — mais le geste, lui, reste gravé : il annonce que des poignards menacent la représentation nationale ; il jure sur son honneur que la majorité des députés est terrorisée. Pour que les soldats croient à la sincérité du frère, il tire l'épée et la pose — ou la pointe — contre la poitrine de Napoléon : « S'il portait atteinte à la liberté des Français, je lui percerai le cœur. » C'est du théâtre politique au service du réel ; c'est aussi la seule rhétorique qui convainque une troupe hésitante. Les grenadiers entrent dans la salle ; les Cinq-Cents s'éparpillent ; la République des directeurs s'effondre. Sans ce moment-là, sans le président qui refuse le vote et le tribun qui se fait metteur en scène, le 18 Brumaire eût pu rejoindre la longue liste des coups manqués.
Lucien n'en tirera jamais une reconnaissance proportionnée à l'enjeu. Napoléon sait ce qu'il doit à son frère ; il ne lui pardonnera pas d'avoir été indispensable tout en restant imprévisible. Déjà, dans les couloirs, Sieyès murmure qu'il faudra domestiquer les Bonaparte — tous.
Le Moniteur contre la police de Fouché
Le Consulat récompense Lucien : ministre de l'Intérieur dès décembre 1799. Il s'empare du Moniteur universel, en fait l'organe officiel du nouveau régime, refonde l'administration préfectorale, mécène peintres et savants. C'est une machine à fabriquer l'opinion — et Lucien aime les leviers. Mais le Premier Consul centralise ; Fouché, à la police, ramasse les fils que le ministre de l'Intérieur croit encore siens. Les Jacobins traqués trouvent parfois un recours auprès de Lucien ; Napoléon voit là de l'obstruction. Les disputes éclatent au Conseil d'État : le frère trop républicain, trop journaliste, trop peu soldat.
En janvier 1801, Christine meurt en donnant la vie à une fille qui ne survivra pas. Lucien est brisé ; le mariage d'amour a été le seul qu'il n'ait pas négocié avec son ambition. Napoléon, froidement, pousse aux remariages dynastiques ; Lucien fuit vers la discrétion. En mai 1803, à Pontoise, il épouse en secret Alexandrine de Bleschamp, veuve Jouberthon — femme de lecture, de langue fine, sans lignée qui satisfasse l'Empereur en devenir. Quand la nouvelle transpire, l'orage gronde : annulation, princesse de sang, trône de pacotille en échange. Lucien tient bon. Joséphine, de son côté, n'a jamais été sa alliée ; il la méprise ouvertement dans l'intimité bonapartiste, et elle le lui rend. Dans cette maison en voie d'Empire, Lucien incarne le grain de sable qui refuse de devenir pierre du palais.
Madrid, tableaux et ultimatum dynastique
Pour l'éloigner de Paris sans le perdre tout à fait, Napoléon l'envoie ambassadeur en Espagne — cour des intrigues, de l'Inquisition atténuée et des finances vides. Lucien s'y montre habile : neutralité espagnole dans la guerre économique contre Londres, réseaux de marchands d'art dont il tire une fortune confortable et une collection qui fera date. Il négocie comme on collectionne : chaque tableau est une victoire sur l'ennui du exil diplomatique. Mais derrière lui, l'Empire se referme ; en 1804, le sacre à Notre-Dame scelle une monarchie que le républicain Lucien regarde avec malaise.
L'ultimatum familial est brutal : divorce d'Alexandrine, mariage avec une princesse — on évoque Marie-Louise de Bourbon-Parma, reine d'Étrurie, ou d'autres combinaisons du même registre — et en retour couronne d'Espagne ou du Portugal. Napoléon croit au marché ; Lucien croit au contrat d'amour. Il refuse. Les lettres s'aigrent ; la mère Letizia tente parfois la médiation ; Joseph et Louis regardent ailleurs. En 1804, Lucien quitte la France pour Rome avec Alexandrine et les enfants : pas de titre de prince français, pas d'entrée au tableau impérial de Jacques-Louis David. Il a choisi la femme et la liberté de mépriser le trône contre le trône offert contre la femme.
Rome, Pie VII et les Mémoires du frère récalcitrant
À Rome, Lucien achète, bâtit, collectionne : palais Nuñez, domaine de Ruffinella à Frascati, antiquités, manuscrits, cercle d'érudits. Pie VII, qui a tout à se faire pardonner de Napoléon et tout à redouter de lui, accueille le frère déshérité avec une bienveillance calculée : Lucien incarne une opposition de salon compatible avec la tiare. En 1808, l'Empereur tente une dernière offre — divorce, trône ibérique — ; le refus referme la brèche. Lucien n'est plus négociable ; il est devenu symbole.
Les Cent-Jours le tirent de sa retraite : il part pour Paris, traverse l'Italie, croit encore au frère et à la chance. Les Autrichiens l'interceptent en mer ou sur les routes — selon les récits — ; il n'assistera ni à Champ-de-Mars ni à Waterloo. Quand l'Europe referme sur Napoléon, Lucien redevient ombre princière à Rome. Pie VII lui confère la principauté de Canino et Musignano après l'abdication de 1814 ; Grégoire XVI, en 1832, confirme et étend les titres pontificaux. Ce n'est pas l'Empire ; c'est une survie nobiliaire avec mécénat et dettes.
Il meurt à Viterbe le 29 juin 1840, quelques semaines avant le bateau qui ramène la dépouille de Napoléon aux Invalides. Les Mémoires, publiés après sa mort, célèbrent le Lucien du 18 Brumaire et atténuent les contradictions : le républicain qui a servi le Consulat, l'amoureux qui a refusé l'Europe des mariages d'État. Les historiens y puisent des détails précieux et des angles morts. Dans la légende bonapartiste, il reste celui qui a sauvé l'Empire avant qu'il n'existe — et qui a refusé d'y prendre place aux conditions du maître.
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