La rupture de la paix d'Amiens, en mai 1803, relance le projet de descente en Angleterre. De Boulogne à Ostende s'installe l'armée des côtes de l'Océan : baraquements alignés au cordeau, hôpitaux, boulangeries, théâtre, et deux mille bateaux plats construits dans tous les ports du nord. Napoléon y séjourne longuement et surveille les exercices d'embarquement depuis la falaise.
Le camp devient une école. Pendant deux ans, les mêmes hommes s'entraînent ensemble sous les mêmes chefs : les corps d'armée prennent forme, chacun avec sa cavalerie, son artillerie, son état-major, capable d'agir seul plusieurs jours. Cette organisation, plus que le génie tactique, expliquera la campagne foudroyante de 1805 : Austerlitz a été préparée face à la Manche.
Le 16 août 1804, dans un amphithéâtre naturel creusé au bord de la mer, cent mille hommes assistent à la première grande distribution des croix de la Légion d'honneur. Napoléon siège sur un trône que l'on dit celui de Dagobert, les croix sont présentées dans un casque que la mise en scène attribue à Bayard. Tout y est : la République décore, l'Empire théâtralise.
Le 26 août 1805, l'ordre tombe de lever le camp et de marcher sur le Rhin. La flotte de Villeneuve n'a pas dégagé la Manche et ne le fera pas : Trafalgar est dans deux mois. La colonne de la Grande Armée, commencée en 1804 sur la falaise, ne sera achevée qu'en 1841 — un monument à une invasion qui n'a jamais eu lieu.