Théoricien politique

Emmanuel Joseph Sieyès

1748-1836

Emmanuel Joseph Sieyès

Emmanuel Joseph Sieyès, auteur de « Qu'est-ce que le Tiers-État ? » en 1789, est l'un des théoriciens majeurs de la Révolution française. Député à l'Assemblée constituante, il traverse Thermidor et le Directoire avant de participer au coup d'État du 18 Brumaire aux côtés de Napoléon Bonaparte.

« Qu'est-ce que le Tiers-État ? » et l'Assemblée constituante

Emmanuel Joseph Sieyès naît à Fréjus en 1748, dans une famille de notables. Prêtre malgré lui — son père rêvait pour lui d'une carrière ecclésiastique —, il est ordonné en 1772 et poursuit des études de théologie et de philosophie. Lecteur assidu des Lumières, il fréquente les salons parisiens et développe une réflexion originale sur la société et le pouvoir. En 1788, la convocation des états généraux offre l'occasion de ses écrits. Son pamphlet « Qu'est-ce que le Tiers-État ? » paraît en janvier 1789 et connaît un retentissement extraordinaire. La formule est lapidaire : « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À devenir quelque chose. »

Sieyès y défend l'idée que la nation réside tout entière dans le Tiers — les députés du clergé et de la noblesse n'en sont pas les représentants légitimes. Il appelle à doubler le nombre des députés du Tiers et à voter par tête, non par ordre. Le texte circule comme une traînée de poudre ; il contribue à légitimer la révolte des députés du Tiers lorsqu'ils se proclament Assemblée nationale le 17 juin 1789. Sieyès rédige le serment du Jeu de paume ; il propose que l'assemblée se déclare constituante. Son influence sur les premiers mois de la Révolution est considérable.

Élu député de Paris aux états généraux, Sieyès siège à la gauche de l'Assemblée. Il participe à l'élaboration de la Constitution de 1791, défend la souveraineté nationale, invente la distinction entre citoyens actifs et passifs — critiquée plus tard comme antidémocratique. Il vote pour la confiscation des biens du clergé et la constitution civile. Mais il s'éloigne des Jacobins ; son libéralisme tempéré et son attachement aux formes le font paraître suspect aux yeux des plus radicaux. Après la chute de la monarchie en août 1792, il siège à la Convention sans se prononcer lors du procès de Louis XVI. Il vote la mort avec sursis — une position qui lui vaut d'échapper aux purges. En 1795, il participe à la rédaction de la Constitution de l'an III et entre au Directoire.

Thermidor et le Directoire

Le 9 Thermidor an II (27 juillet 1794) marque la chute de Robespierre. Sieyès n'a pas participé directement au complot, mais il accueille la fin de la Terreur avec soulagement. La Convention thermidorienne puis le Directoire tentent de stabiliser la République. Sieyès entre au Conseil des Cinq-Cents en 1795, puis est élu directeur en mai 1799 — il remplace Reubell. C'est un retour tardif au premier plan : pendant quatre ans, il a vécu en retrait, observant les convulsions du régime.

Le Directoire vit ses derniers mois. Les revers militaires — notamment en Italie, où les Autrichiens et les Russes menacent —, les divisions internes, les coups d'État répétés (Floréal, Prairial) ont fragilisé l'exécutif. Sieyès, qui a toujours rêvé d'un pouvoir fort et ordonné, songe à une révision constitutionnelle. Il cherche un « sabre » — un général susceptible de soutenir un coup de force — pour imposer une nouvelle constitution. Talleyrand lui suggère le nom de Bonaparte, de retour d'Égypte en octobre 1799.

Sieyès s'entretient avec le général. Les deux hommes ne s'apprécient guère — Napoléon méprise les « idéologues », Sieyès suspecte l'ambition du militaire — mais leurs intérêts convergent. Sieyès veut une constitution qui limite le pouvoir des assemblées et concentre l'autorité entre les mains d'un exécutif stable ; Bonaparte veut le pouvoir. Un complot se trame. Roger Ducos, autre directeur, rejoint le projet. Barras doit être écarté. La date est fixée : le 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799).

Le 18 Brumaire

Le matin du 18 brumaire, Sieyès et Ducos démissionnent de leur poste de directeur. Barras, isolé, suit le mouvement. Le Conseil des Anciens, prévenu, vote le transfert des assemblées à Saint-Cloud — officiellement pour les protéger d'un prétendu complot jacobin. Bonaparte prend le commandement des troupes de Paris. Tout semble se dérouler selon le plan. Mais le 19 brumaire, à Saint-Cloud, la situation bascule. Les députés du Conseil des Cinq-Cents, réunis dans l'orangerie du château, comprennent qu'on leur impose un coup de force. Certains réclament la mise hors la loi de Bonaparte. Les grenadiers, massés dehors, hésitent.

Lucien Bonaparte, président du Conseil des Cinq-Cents, joue un rôle décisif. Refusant de mettre aux voix la motion d'outlawry, il sort haranguer les soldats, pointe son épée vers son frère en déclarant qu'il le frapperait lui-même s'il trahissait la liberté. Les grenadiers envahissent la salle, dispersent l'assemblée à la baïonnette. Sieyès, présent aux côtés de Bonaparte, n'a pas besoin d'intervenir : Lucien a sauvé le coup. Dans la soirée, une poignée de députés dociles — une « commission » — vote la déchéance du Directoire et l'instauration d'un Consulat provisoire à trois : Bonaparte, Sieyès et Ducos.

Sieyès croit avoir trouvé la formule idéale : un Grand Électeur, figure de proue sans pouvoir réel, et deux consuls qui gouverneraient. Bonaparte refuse catégoriquement. Les pourparlers constitutionnels s'enlisent pendant des semaines. Finalement, c'est la vision de Bonaparte qui l'emporte : un Premier Consul aux pouvoirs étendus, deux consuls consultatifs. Sieyès accepte le titre de consul — il sera le second — en échange de privilèges et d'une rente. Il siège au Sénat conservateur, dont il devient président. Mais le pouvoir réel appartient désormais à Bonaparte.

Consulat, retrait et exil

Sieyès reste consul jusqu'en 1800. Il participe à l'élaboration de la Constitution de l'an VIII, qui instaure le Consulat et consacre la prééminence du Premier Consul. Mais son influence décline rapidement. Bonaparte ne le consulte plus ; les vrais décisions se prennent aux Tuileries, sans lui. En 1800, Sieyès est nommé président du Sénat — une dignité honorifique. Il reçoit le domaine de Crosne en récompense de ses services. En 1804, il vote le sénatus-consulte qui proclame Napoléon empereur. Il est fait comte d'Empire. Mais il n'a plus aucun rôle politique.

Après la chute de l'Empire en 1814, Sieyès est compromis aux yeux des royalistes. Il a voté la mort du roi — avec sursis —, participé au 18 Brumaire, siégé sous Napoléon. La Restauration le place sur la liste des régicides. Il quitte la France en 1815 et s'installe à Bruxelles, où il vit en exil. Il refuse de demander l'amnistie — une démarche qu'il juge humiliante. En 1830, la révolution de Juillet change la donne. Louis-Philippe accorde aux anciens conventionnels une pension. Sieyès peut revenir en France. Il s'installe à Paris et y meurt en 1836, à quatre-vingt-huit ans.

Sa postérité est ambiguë. « Qu'est-ce que le Tiers-État ? » reste un texte fondateur de la pensée révolutionnaire — cité, commenté, enseigné. Sieyès a incarné la figure de l'intellectuel en politique : théoricien de la nation et de la représentation, acteur des grands tournants (1789, 1799), mais finalement dépassé par ceux qu'il avait aidé à porter au pouvoir. Son rôle au 18 Brumaire a fait de lui, aux yeux de certains, le parrain involontaire du césarisme napoléonien. Lui-même n'y vit sans doute qu'une solution de circonstance — une constitution forte pour en finir avec l'anarchie du Directoire. L'histoire en a décidé autrement.

Publicidad

Descubrir otros personajes históricos

Para profundizar

Libros recomendados para ampliar (enlaces de afiliado)

Ver toda la tienda →

Como socio de Amazon, este sitio gana comisiones por compras elegibles.

Apoyar la enciclopedia

Empire Napoléon es un proyecto independiente. Tu apoyo ayuda a ampliar los contenidos y mantener el sitio.

Hacer una donación
Volver a los personajes