Coiffé en événement, la main dans le gilet : le chapeau devenu silhouette universelle de Napoléon Bonaparte.
Origines et antécédents
Le bicorne — chapeau à deux cornes ou bords relevés — est la coiffure militaire et civile la plus répandue chez les officiers français de la fin du XVIIIe siècle et du Premier Empire. Napoléon le porte presque systématiquement, mais ce qui le distingue des autres généraux n'est pas le modèle en soi : c'est la manière de le coiffer.
L'usage dit « en événement » — cornes pointant vers l'avant et l'arrière, et non latéralement — devient la signature visuelle de l'Empereur. Les portraits officiels de David, Ingres, Gros et Gérard fixent cet angle ; les gravures populaires le reproduisent ; les caricaturistes britanniques s'en emparent pour le moquer, renforçant paradoxalement sa reconnaissance universelle.
Naissance du symbole impérial
Contrairement à la légende du chapeau unique porté dix ans, plusieurs exemplaires existent. Le chapelier Poupard, puis Pouteau, fournit l'Empereur ; des modèles sont conservés au musée de l'Armée, à Fontainebleau ou dans des collections privées. Ils diffèrent par les gansements, les cocardes tricolores, les plumets ou la qualité du feutre — mais la silhouette reste la même.
Le bicorne est un objet de travail autant qu'un symbole. Napoléon y glisse des notes, des cartes, des correspondances ; des témoins rapportent qu'il le jette par terre en conseil de guerre, le reprend, le froisse. Ce rapport physique et quasi brutal au chapeau nourrit l'image d'un chef direct, peu soucieux des étiquettes de cour.
Usages officiels
Sur le champ de bataille, le bicorne permet de repérer l'Empereur à distance — avantage tactique pour les aides de camp, cible pour les tireurs ennemis. À Eylau, Wagram ou Waterloo, sa présence visible galvanise les colonnes en difficulté ; les vétérans disent reconnaître « le petit chapeau » dans la fumée.
Le geste de la main glissée dans le gilet, souvent associé au bicorne dans la peinture d'après 1800, complète la silhouette. Les physiologistes du XIXe siècle y cherchèrent une maladie ; en réalité il s'agit surtout d'une pose stable pour le portrait, empruntée à la rhétorique classique de la maîtrise de soi. Propagande ou convention, elle associe chapeau et sang-froid.
Dans l'armée et au combat
En civil comme en uniforme, Napoléon conserve le bicorne : audiences diplomatiques, conseils des ministres, revues partielles. Il refuse le haut-de-forme à la mode anglaise et le tricorne de l'Ancien Régime. Le bicorne dit qu'il reste, même empereur, le général des Italiens et d'Égypte.
Les soldats de la Garde et les officiers d'état-major imitent la coiffure de l'Empereur sans copier exactement son angle. Le bicorne devient l'emblème officieux de l'élite napoléonienne — moins réglementé que le shako de la ligne, plus prestigieux dans l'imaginaire des camps.
Propagande et représentation
Les Britanniques collectionnent les descriptions du « little hat » dans les journaux et les pamphlets. James Gillray et ses successeurs en font un accessoire grotesque sur un corps trapu ; mais cette satire exporte aussi l'image dans toute l'Europe, y compris chez les admirateurs du général corse.
Après l'abdication de 1814 et l'exil de Sainte-Hélène, les bicornes de Napoléon deviennent des reliques. Bertrand, Montholon et les visiteurs autorisés décrivent les chapeaux usés de Longwood ; à la mort de l'Empereur en 1821, chaque objet personnel alimente le marché des souvenirs napoléoniens.
Postérité et collections
Le Second Empire et la IIIe République réutilisent la silhouette sur les monuments — Colonne Vendôme, statue de la place Vendôme, estampes scolaires. Le bicorne finit par évoquer Napoléon même sans visage : symbole réduit à sa forme la plus simple.
Les historiens de l'habillement militaire rappellent que le bicorne disparaît progressivement des armées européennes après 1815, remplacé par le shako puis le képi. Son association avec Napoléon fige le modèle dans le passé et le transforme en icône historique plutôt qu'en coiffure vivante.
Mémoire et débats
Cinéma, bande dessinée et publicité du XXe siècle ont encore accentué la stylisation : un bicorne de travers suffit à identifier un personnage napoléonien sans nom. Rarement un accessoire de tête a porté une telle charge identitaire.
Pour Empire Napoléon, le bicorne est le symbole le plus immédiatement identifiable du régime : avant l'aigle, avant le N, c'est le chapeau de travers qui dit — Napoléon est là.
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